mercredi 22 août 2007

A l'ombre du Saint-Empire


"Les chevaliers du crépuscule" Pierre Combescot. Roman. J.C. Lattès, 1975



C'est en fouinant dans les rayonnages de la bibliothèque publique de St. Agathon (Côtes-d'Armor) que je suis tombé sur un ouvrage pour lequel j'avais perdu tout espoir de mettre un jour la main dessus : le premier roman de Pierre Combescot : « Les chevaliers du crépuscule » édité en 1975 chez Jean-Claude Lattès.
Grand amateur de cet auteur que je découvris avec « Les funérailles de la Sardine », Prix Médicis 1986 puis que je suivis avec la lecture de « Lansquenet » et « Le songe de Pharaon », je n'ai pu résister à la tentation d'emprunter ce premier roman.
Ce que j'aime chez Pierre Combescot, c'est la fascination qu'il éprouve – fascination qu'il réussit à merveille à nous faire partager – pour l'histoire. Histoire qu'il excelle à nous restituer dans tout ce qu'elle a de flamboyant, d'épique, mais aussi de sordide et de truculent.
Le moins que l'on puisse dire à propos de Combescot, c'est qu'il n'est pas du genre à édulcorer la vision qu'il souhaite donner de certains personnages ou de certaines époques de notre histoire. Ses romans fourmillent de personnages grotesques et inquiétants : petites gouapes des bas-quartiers, souteneurs et maquerelles, ecclésiastiques libidineux, nobles ravagés par la consanguinité...tout un univers Fellinien, baroque et troublant, où le lecteur oscille entre fascination et répulsion, entre rire et malaise, mais ne peut que rester envoûté par le formidable talent narratif développé au fil des pages.
Aussi, ayant pris connaissance – à la lecture de la quatrième de couverture – que pour ce premier roman ( auparavant il avait écrit une biographie de Louis II de Bavière ) Combescot avait pris parti d'entraîner ses lecteurs au XIIe siècle, au coeur du Moyen-Âge, entre Allemagne et Italie, je n'ai eu qu'une hâte : entamer la lecture de ces « Chevaliers du crépuscule ».

Le personnage principal de ce roman a pour nom Hermann de Salza. Celui-ci, jeune homme, ne sait pas encore, en cette dernière décennie du douzième siècle, qu'il il sera bien des années plus tard Grand Maître de l'Ordre des Chevaliers Teutoniques.
Au début du récit il quitte sa Thuringe natale pour la première fois afin de gagner l'Italie et d'y rejoindre l'armée de l'Empereur Henri VI engagée dans la conquête de la Sicile. Plein d'images chevaleresques, jeune et insouciant, Hermann et son écuyer Augustin vont cheminer par monts et par vaux à la rencontre d'un monde totalement étranger au leur, un monde bercé par la douceur méridionale et qui s'adonne aux arts de la peinture, de l'architecture, de la poésie et de l'amour courtois propagé par les troubadours provencaux. Mais pour les deux jeunes gens ce sera aussi la découverte d'un pays ravagé par des guerres incessantes, ce sera la vue des bûchers où l'on jette les hérétiques, un monde où luxe et magnificence cotoient la sauvagerie la plus abjecte, où la luminosité et la douceur de l'air n'empêchent pas le sang de couler à gros bouillons.
Au cours de ce voyage initiatique, Hermann fera la rencontre de personnages passés à la postérité, tels Leonardo Fibonacci qui rappellera quelques souvenirs aux aficionados du Da Vinci Code, mais aussi Wolfram Von Eschenbach, le créateur du Parzival en langue allemande, ou encore un certain jeune homme de la ville d'Assise prénommé Francesco...
Hermann vivra ainsi maintes aventures, rencontres et expériences plaisantes ou douloureuses au cours desquelles il apprendra peu à peu que le métier des armes n'est pas une activité ludique et innocente. Le récit se termine au moment de la naissance du futur Empereur Frédéric II et de la mort de Henri VI après que celui-ci ait assuré sa suprématie sur le Royaume de Sicile.
A l'origine, ce roman devait être suivi d'un ou plusieurs autres ouvrages dont le second, « L'excommunié » devait mettre en scène l'Empereur Frédéric II de Hohenstaufen et la suite de la biographie d'Hermann de Salza.
Pour des raisons que j'ignore et qui n'appartiennent qu'à lui-même, Pierre Combescot n'a pas donné suite aux « Chevaliers du crépuscule » et il aurait été fort agréable d'avoir à lire la suite de ce roman épique et flamboyant. Au lieu de cela, quelques années plus tard, Pierre Combescot nous offrait les truculentes « Funérailles de la Sardine » , roman dans lequel il confirme et déploie son talent de conteur hors pair.
Car même si « Les chevaliers du crépuscule » est un roman passionnant qui fait preuve d'un talent remarquable pour la reconstitution historique, on ne trouve pas dans cet ouvrage – mais il s'agit ici d'une oeuvre de jeunesse – la verve et le côté picaresque qui caractériseront ses romans suivants.
On pressent pourtant dans ce premier roman, au détour des pages, les grands thèmes chers à Combescot, et avant tout sa grande fascination pour l'Allemagne et l'Italie, deux pays dont les moeurs et la culture ne cessent de réapparaître au fil de ses oeuvres. C'est d'ailleurs lorsque son héros arrive dans cette terre d' Italie que l'on décèle ce qui fera plus tard la « patte » de Combescot, cette propension à dresser des portraits de personnages décalés empêtrés dans leurs vices et leurs petites dépravations : ainsi ce Légat du Saint-Empire, quinquagénaire boursouflé qui se rêve en Aliénor d'Aquitaine ou ce Cardinal, obèse fardé et portant perruque, organisateur de parties fines dans les anciens thermes romains.
C'est au moment où Hermann découvre Rome que Combescot laisse entr'apercevoir ce qui caractérisera plus tard son style narratif : luxure et excentricité, raffinement et vulgarité, poésie et érudition, un style où se mêlent rigoureuse exactitude historique et imagination échevelée.
A mi-chemin de Rabelais, Sade et Pétrone, Combescot s'est affirmé par la suite comme un auteur majeur de la littérature française, ce qui lui a valu en 1991 le Prix Goncourt pour « Les Filles du Calvaire ».

En n'écrivant pas de suite aux « Chevaliers du crépuscule », Pierre Combescot nous a privé d'un roman historique – passionnant certes mais de facture classique – pour, en publiant quelques années plus tard « Les funérailles de la Sardine » ainsi que les autres romans qui ont suivi, nous gratifier d'une oeuvre profondément originale, jubilatoire et colorée.
Pierre Combescot est le Fellini de la littérature française.

Les oeuvres de Pierre Combescot :

-Louis II de Bavière. Lattès 1974
-Les chevaliers du crépuscule. Lattès 1975
-Les funérailles de la Sardine. Grasset 1986. Prix Medicis 1986
-Les petites Mazarines. Grasset 1990
-Les Filles du Calvaire. Grasset 1991. Prix Goncourt 1991
-La Sainte Famille. Grasset 1996
-Le songe de Pharaon. Grasset 1998
-Lansquenet. Grasset 2002
-Les diamants de la guillotine. Robert Laffont 2003
-Ce soir on soupe chez Pétrone. Grasset 2004

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