mercredi 8 août 2007

"Le roi de l'existence"


"IBYCUS" Alexeï Tolstoï. Roman. L'Esprit des Péninsules, 1998.

Traduit du russe par Paul Lequesne.



Avec « Ibycus », Alexeï Tolstoï – qu'il ne faut pas confondre avec Léon Tolstoï – nous dresse le portrait d'un personnage emporté dans la tourmente de la révolution russe d'octobre 1917. Ce personnage, Semion Ivanovitch Nevzorov, modeste employé d'une société de transports de St. Petersbourg, opportuniste et mythomane, va frayer son chemin dans la Russie révolutionnaire en proie au chaos et à la guerre civile.

Parce qu'une vieille tzigane lui a prédit un destin extraordinaire, Semion Ivanovitch va faire tout ce qui lui est possible pour que cette prédiction se réalise. Ne s'embarassant pas de scrupules, il va voler de l'argent, s'inventer de multiples identités, dénoncer d'anciens amis pour sauver sa peau, escroquer les uns et trahir les autres.

De St. Petersbourg à Moscou, puis Karkhov, Odessa et enfin Istanbul, Semion Ivanovitch Nevzorov va peu à peu tisser la toile de son destin afin de réaliser son rêve de puissance. Il lui faudra bien sûr accomplir de nombreux faux-pas, subir maintes humiliations afin d'arriver à ses fins, mais toujours l'échec le fera rebondir et lui permettra de se tirer adroitement des divers guêpiers dans lesquels il s'est fourré.

Opportuniste, il sera, entre autres, à la tête d'un tripot clandestin, aristocrate et propriétaire foncier, négociant, comptable d'un chef de brigands, espion, souteneur, organisateur de courses de cafards, etc...

Mythomane, il endossera maintes personnalités, dont celle d'un comte, qui le fera surtout passer, aux yeux des aristocrates fuyant le bolchevisme, pour l'un d'entre eux et lui permettra d'abuser de la confiance et de la naïveté de ceux-ci.

Fasciné par le démon du jeu et par l'argent facile, il fera feu de tout bois afin d'amasser les sommes nécessaires à son appétit de puissance. Profitant habilement des circonstances et du contexte social et politique d'alors, il n'hésitera pas une seconde à enfreindre lois et principes moraux afin de satisfaire ses désirs.

Lâche et sournois, il devra parfois s'abaisser, quand les circonstances l'exigeront, à ramper devant certains individus et à leur obéir jusqu'à ce que le moment soit venu de les trahir ou de les voler.
Il changera ainsi de camp, tsariste ou bolchevik, chaque fois que l'opportunité se présentera de sauver sa peau et d'acquérir par la même occasion le moindre petit avantage d'ordre matériel ou prestigieux.

On le voit, Semion Ivanovitch Nevzorov, ce anti-héros, est l'archétype même de l'opportuniste, de ces hommes qui, de tous temps, savent profiter de toutes les circonstances, heureuses ou malheureuses, pour tirer leur épingle du jeu, quitte pour cela à écraser plus faibles qu'eux.
Il est également l'image du traître, du félon, type humain hélas, toujours d'actualité. Il est de ces hommes que n'embarrassent ni principes ni scrupules et pour qui "la fin justifie les moyens."

Ce portrait d'un homme, description d'un personnage hallucinant de bassesse et de veulerie, Alexeï Tolstoï l'a écrit au début des années 1920 et a fait en sorte que son roman ne se termine pas, comme on pourrait s'y attendre, par un fin classique et moralisante. Au contraire, en suspendant le récit et en laissant le lecteur imaginer la suite des aventures de Semion Ivanovitch, il fait de celui-ci le symbole de tous ces arrivistes qui sont de toutes les époques, de tous ces personnages passés, contemporains et à venir, qui savent si bien abuser de la confiance d'autrui afin de mieux pouvoir les écraser par la suite.

« Ibycus » est un roman où abondent cynisme, lâcheté, mensonges et trahisons, appât de l'argent facile et des plaisirs vulgaires. Par tous ses aspects négatifs et peu flatteurs pour la nature humaine, « Ibycus » est un récit qui, malgré le contexte historique dans lequel il se déroule, reste une oeuvre profondément contemporaine. Notre époque actuelle n'est-elle pas, après tout, un terreau fertile où s'épanouit une multitude de personnages semblables à Semion Ivanovitch Nevzorov ?



« Ibycus » a été talentueusement adapté en bande-dessinée par Pascal Rabaté aux éditions Vent d'Ouest.


2 commentaires:

moustafette a dit…

Celui-là je le note ! Il me rappelle des lectures récentes et qui m'ont emballée, tant par le contexte que par les personnages pittoresques. Je crois que l'époque troublée de la guerre civile facilitait les retournement de veste !

Gambadou a dit…

Je note la BD, les dessins me plaisent beaucoup