vendredi 31 août 2007

Itinéraires d'un enfant gâté




"Un roman russe" Emmanuel Carrère. Récit. Editions P.O.L. 2007





Le moins que je puisse dire à propos de ce « Roman russe », c'est que je suis partagé sur ce que j'en pense.
Avant tout, et contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, ce livre n'est pas un roman. On pourrait plutôt parler à son sujet d'un récit, voire qualifier cet ouvrage d' autofiction, courant littéraire très en vogue ces dernières années.

Emmanuel Carrère se met donc en scène dans ce livre et nous entraîne dans une quête obsessionnelle de ses origines qui le mènera au sein d'une sinistre ville industrielle de la Russie post-communiste.

En contrepoint, il relate la naissance, l'épanouissement et la fin de l'histoire d'amour passionnelle qu'il vit avec une jeune femme.

Tout commence alors qu'il travaille sur un reportage portant sur un vieillard hongrois engagé dans la Wehrmacht à l'âge de dix-neuf ans, capturé par l'armée rouge en 1944 et retrouvé au fin fond de la Russie plus de cinquante après.
C'est à l'hopital psychiatrique de la ville de Kotelnitch – centre ferroviaire situé à 800 kms au nord de Moscou – qu' a échoué Andràs Toma, après avoir été interné dans un camp de prisonniers jusqu'en 1947.
Cet homme, que tous les siens en Hongrie croyaient disparu depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, fait remonter en Emmanuel Carrère le souvenir de son grand-père, disparu également – mais en France cette fois-ci – à la même époque, et probablement abattu pour avoir collaboré avec l'occupant allemand.
De ce grand-père, il sait bien peu de choses. Il est des secrets de famille peu glorieux qu'il est préférable de laisser dans l'obscurité. Mais passant outre, il va tenter de comprendre qui était son grand-père.
Il va donc retracer le destin de cet émigré russe, son parcours, de la Géorgie à Constantinople, puis Berlin et enfin Paris. Il va surtout, au travers de lettres destinées à sa grand-mère, découvrir la personnalité de cet homme extrêmement cultivé, à l'âme tourmentée, issu de la grande bourgeoisie, qui une fois arrivé en France ne sera plus rien et devra, pour échapper à la misère, exercer de nombreux petits métiers. Hostile aux démocraties occidentales qu'il accuse de n'avoir rien fait pour réprimer la Révolution d'Octobre, il n'hésitera pas à soutenir les idées du parti national-socialiste qu'il considère comme l'ultime rempart contre le communisme.
Dans la France occupée il sera employé par les services économiques allemands à Bordeaux en qualité d'interprète, ce qui lui vaudra d'être considéré comme collaborateur. Il disparaîtra un jour de septembre 1944 et personne ne retrouvera son corps.

Afin d'exorciser cette histoire, d'en apprendre un peu plus sur ses origines slaves, de retrouver un peu de l'âme de ses ancêtres, Emmanuel Carrère, après en avoir terminé avec le reportage sur Andràs Toma, décide de retourner quelques temps plus tard à Kotelnitch afin d'y réaliser un film sur les habitants de cette ville. Il souhaite réaliser le portrait de différents personnages qu'il a rencontrés au cours de sa première visite et par là même de capter quelque chose de cette Russie qui ne cesse de l'obséder.
Mais parallèlement à tout cela, il lui faut en France mener à bien la relation passionnelle qu'il entretient avec Sophie, une jeune femme dont il est éperdument amoureux mais qu'il finira par perdre à cause de son insistance, de sa jalousie et de son égocentrisme.


« Un roman russe » est un récit qui se déroule sur deux tableaux : la quête des origines d'une part, où Emmanuel Carrère se met en quête de ses racines, raconte ce grand-père au passé douloureux et au destin tragique, puis se rend en Russie à plusieurs reprises afin d'approfondir sa connaissance de ce pays et de sa culture.
C'est aussi d'autre part le récit d'une passion amoureuse qui va peu à peu tourner au cauchemar puis à l'inévitable séparation. Le récit d'une relation tissée d'incompréhension, de non-dits et d'intolérance.

Emmanuel Carrère mène donc de front ces deux récits qui souvent se mélangent, se confondent, la quête de soi empiétant sur l'histoire d'amour et inversement. Tout cela est raconté avec brio et un talent d'auteur qu'Emmanuel Carrère n'a plus à prouver.
Mais pourquoi ai-je eu en le lisant la désagréable impression qu'il en faisait trop et que ce livre sentait le « coup » éditorial, l'opération marketing destinée à faire vendre un maximum d'exemplaires ?
Jouant le jeu de l'autofiction, Emmanuel Carrère dans ce livre ne nous épargne rien. Il est, certes, de bon ton dans la littérature française contemporaine « tendance Bobo-Angot-Parigot » d'en rajouter un maximum et, de la part des auteurs, de ne rien nous cacher de leurs petites frasques sexuelles et autres galipettes plus ou moins glauques, voire sordides, mais toujours inintéressantes au possible. Las ! Emmanuel Carrère est tombé lui aussi dans le piège du voyeurisme de pissotières et nous inflige au milieu de son livre une nouvelle qu'il a réellement fait paraître dans Le Monde, nouvelle mettant en scène Sophie, la femme dont il est amoureux.
Je ne suis pas prude et je ne sors pas du Couvent des Oiseaux mais j'avoue que j'ai été un tantinet écoeuré par ce déballage érotico-porno où abondent les scènes de masturbation et les termes salaces. Tout cela sent l'artificiel, le frisson du petit-bourgeois qui s'encanaille en matant des vidéos pornos dans les Sex-Shops. Tout cela sent aussi la provocation gratuite, la course à celui qui fera dans le plus sordide : « Vous avez aimé Angot et Houellebecq, vous allez adorer le dernier Carrère ! »
Bref, ce déballage pathétique, ridicule et frelaté n'apporte rien au récit et je dirais même qu'il le décrédibilise. Pourquoi s'être enferré dans cette impasse ? Pourquoi Emmanuel Carrère n'a-t-il pas pu résister aux sirènes boboïsantes qui font qu'un microcosme de crétins juge le talent d'un auteur sur le nombre de fellations et de cunniligus relatés dans son ouvrage ? A trop vouloir ressembler à la télévision dans ce qu'elle offre de plus vulgaire : le voyeurisme et la facilité, la littérature française ne risque-t-elle pas l'implosion ?

Mais heureusement « Un roman russe » n'est pas que cela. Emmanuel Carrère, dans les pages qu'il consacre à la Russie post-communiste, nous décrit avec maestria un univers effrayant, une société cauchemardesque où règnent en maîtres la corruption, l'alcoolisme et la cruauté. Il nous dépeint, en un panorama dantesque cette société en décomposition où la vie humaine n'a aucune valeur et où le profit par tous les moyens possibles est l'unique credo. Cette partie consacrée à la Russie moderne, et qui pourrait s'apparenter à un récit de voyage où à un reportage, est extrêmement dure et cruelle mais permet de toucher du doigt la réalité de ce pays qui a vu des pans entiers de ses institutions s'écrouler pour laisser place à une nouvelle forme de barbarie.
On ne peut également que saluer le courage de l'auteur pour s'être ainsi mis en scène et nous apparaître comme un personnage souvent agaçant, voire franchement antipathique. Il ne cesse en effet de se montrer sous un aspect peu flatteur d'enfant gâté par la vie, égoïste, nombriliste, intolérant, à la limite de l'odieux parfois. Tour de force donc, d'oser se dépeindre de cette manière, bien qu'après tout personne ne l'aie forcé à se mettre en scène.
Il se rachète toutefois dans les dernières pages de son livre lors d'une lettre qu'il écrit à sa mère, Hélène Carrère d'Encausse, lettre dans laquelle il s'excuse d'avoir porté au grand jour un secret de famille peu reluisant, lettre où il s'excuse aussi d'être cet homme rongé par le doute et la souffrance, lettre émouvante où il exprime toute la gratitude et l'amour qu'il porte à sa mère.

On le voit, le dernier roman d'Emmanuel Carrère est un livre ambigü, une oeuvre bicéphale devant laquelle on hésite entre fascination et dégoût, entre admiration et exaspération, mais aussi et surtout un roman coup-de-poing, une confession dont on ne ressort pas indemne. Un livre qui inspirera au lecteur de nombrex sentiments mais qui, c'est sûr, ne laissera pas indifférent.




L'avis de Caroline et de Jules


4 commentaires:

moustafette a dit…

J'ai pas fini d'attendre la sortie poche, mais ton bémol m'aidera à patienter, et je sauterai la nouvelle.Ce que tu dis m'attriste un peu, mais c'est dans l'air du temps,y a plus grand monde qui résiste...à pas grand chose finalement.

cathulu a dit…

je passe,donc ...

Pascal a dit…

Moustafette : tu peux attendre la sortie du roman en poche mais je te conseille quand même de lire la nouvelle, au moins pour comprendre ce qui en résulte.

Cathulu : tu sais, je n'ai donné à propos de ce bouquin que ce qui n'est que mon humble avis. Je ne dis pas que c'est un mauvais livre, et je considère Emmanuel Carrère comme un très bon romancier. Il se trouve que je pense que ce "Roman russe" ne sera pas son meilleur bouquin. Mais que cela ne t'empêche pas de le lire. Tu y trouveras peut-être plus de qualités que de défauts.

sylire a dit…

Je viens de finir le Roman russe et je partage tout à fait ton analyse. Je sais que les hommes et les femmes ont une vision différente de la sexualité mais je trouve rassurant de voir qu'en tant qu'homme tu penses aussi qu'il en dit trop, et de de façon trop crue. C'est dommage car par ailleurs c'est un excellent roman.