mercredi 15 août 2007

"Je est un autre"


"Le château blanc" Orhan Pamuk. Roman. Gallimard, 1996

Traduit du Turc par Munevver Andac.



Avec « Le Château blanc », Orhan Pamuk nous entraîne dans la Turquie du XVIIe siècle. Le narrateur est un italien qui, lors d'un combat maritime dans la Mer Adriatique est capturé par la flotte Turque et est réduit en eclavage.
Féru d'astronomie et de mathématiques, il sera remarqué par le Pacha qui le détient et devra même s'improviser médecin pour soigner celui-ci. Refusant obstinément de se convertir à l'Islam, il sera à deux doigts d'être éxécuté mais finalement sera offert à un hodja, un savant.
Le Maître – car c'est ainsi que le narrateur le désignera tout au long du récit – accuse une ressemblance troublante avec son esclave.
Va alors commencer pour les deux hommes une période de cohabitation qui durera de nombreuses années.
Au service du Sultan Mehmet IV, le Maître et l'esclave vont travailler ensemble à la création de spectacles pyrotechniques, à la création d'une horloge , à l'éradication d'une épidémie de peste et enfin à la création d'une effrayante machine de guerre destinée à assurer la suprématie de l'Empire Ottoman sur la chrétienté européenne.
Mais c'est surtout à une quête de l'identité que les deux hommes vont se livrer au cours des années qu'ils auront à partager. Entretenant des rapports oscillant entre haine et amitié, le Maître et son esclave vont tenter de répondre avec la plus grande exactitude à cette question fondamentale : « Pourquoi suis-je ce que je suis? »
Cette quête de la quiddité va les entraîner bien plus loin que de ce que l'on pourrait attendre d'un simple débat philosophique. Ils vont ainsi se livrer à un étrange ballet dans lequel l'un prendra parfois la place de l'autre, s'appropriera ses souvenirs, ses manières d'être et ses pensées. Cette identification de l'un à l'autre les conduira parfois aux portes de la folie et de la dissolution de leur propre personnalité. Leur stupéfiante ressemblance physique va également accentuer ce phénomène à un tel point que les dignitaires du Sérail, le Sultan, et le lecteur lui-même, auront le plus grand mal à discerner qui est le Maître et qui est son esclave.
C'est lors de l'attaque d'un château blanc, forteresse tenue par les Polonais, que le Maître se voit contraint de reconnaître son échec : sa redoutable machine de guerre s'avère incapable de mettre en déroute l'armée ennemie et s'effondre dans la boue.
Craignant la disgrâce, voire une mort honteuse pour prix de son échec, le Maître décide de fuir et de se faire passer pour l'esclave. Fort des souvenirs de son « double », souvenirs qu'il a mémorisé à la perfection, il projette de rejoindre l'Italie et d'endosser la personnalité de l'esclave italien.
Mais qui est réellement celui qui prend la fuite lors de cette nuit de terreur ? Est-ce le Maître ? Est-ce l'esclave ? Et qui est le narrateur, retiré à Guebzé et égrenant ses souvenirs ? Est-il celui qui fut dans sa jeunesse capturé par le flotte Turque ? Et qui est ce voyageur venu d'Occident sur les conseils d'un italien ayant fui sa condition d'esclave et revenu en son pays afin de narrer dans ses Mémoires les souvenirs de sa captivité au coeur de l'Empire Ottoman ?
Le lecteur ébahi apprendra la vérité dans les toutes dernières lignes du récit et ne pourra que rester stupéfait devant le talent déployé par Orhan Pamuk dans le but de nous égarer et de nous dissimuler ce qui, à posteriori, apparaîtra comme une évidence. On ne pourra que s'avouer avoir été égaré, pris au piège par Pamuk et l'on se prend à souhaiter, une fois le livre refermé, le reprendre du début afin de rechercher l'indice, la phrase ou le non-dit ayant échappé à notre attention et détenant la clef du mystère.

Avec « Le château blanc », Orhan Pamuk nous livre un récit en forme d'énigme, de la même veine que « Mon nom est Rouge », une réflexion sur la quête de la quiddité et de l'altérité, une variation sur le thème du Double, mais aussi et surtout une parabole sur l'extraordinaire et troublant pouvoir d'évocation que détient la littérature.
L'avis de Lou.

10 commentaires:

kalistina a dit…

Je n'ai toujours pas lu "mon nom est rouge"... Pourtant je me souviens de ta très belle critique!
Le titre de ton billet m'a fait sourire : "je est un autre", c'était ma citation passe-partout que j'ai réussi à caser dans toutes mes dissertations de philo quand j'étais en terminale!

Pascal a dit…

Kalistina: Avec cette phrase, Rimbaud a apparemment (et involontairement) inventé une formule "passe-partout" bien utile.
Pour moi, c'est promis juré, je n'en abuserai pas pour intituler mes posts.

l'autre Marie a dit…

Pourquoi ça n'a pas marché, hier? Mystère. Je te demandais donc , comme je n'ai jamais rien lu de Pamuk, s'il était préférable de commencer par Mon nom est rouge?

Pascal a dit…

Marie : N'ayant lu pour le moment que ces deux romans de Pamuk (mais je compte bien ne pas en rester là ) je te conseillerai plutôt d'aborder cet auteur avec "Mon nom est Rouge" que j'ai trouvé FA-BU-LEUX.

marie a dit…

"Je est un autre" mais ..je ne suis pas l'autre(marie). Bouh ça me donne le tournis ;-)

mariecesttout a dit…

Là, on va dire je est une autre. C'est moi, l'autre, Marie!Tu es la Marie qui as un blog, Les jours de Marie? Je vais mettre mon ancien pseudo, et voilà!
Merci Pascal, c'est noté!

Pascal a dit…

Avec ces deux Marie, ça devient aussi embrouillé que "Le château blanc" :-)

marie a dit…

Non je n'ai même pas de blog (sinon la porte vous en serait ouverte bien-sûr), juste une boîte- mail sur Google ce qui m'identifie ici..

yueyin a dit…

j'ai inscrit pamuk dans mon challenge asiatique 2008 et je pensais attaquer par "mon nom est rouge" mais tu me ferais hésiter... tu parles trop bien de ce château blanc... on ne sait que choisir;-)

Pascal a dit…

Yueyin: Si je puis me permettre, je te conseillerai quand même de commencer par "Mon nom est Rouge"