jeudi 26 mars 2009

Modesta



"L'art de la joie" Goliarda Sapienza. Roman. Editions Viviane Hamy, 2005.


Traduit de l'italien par Nathalie Castagné.





Elle s'appelle Modesta et elle est née le 1er Janvier 1900 quelque part dans la campagne sicilienne.

Elle grandit dans la misère, entre une mère taciturne et une sœur, Tina, handicapée mentale. Son seul univers, c'est une bicoque sombre, envahie de nuées de mouches.

Un jour, alors qu'elle n'est encore qu'une enfant, un homme qui prétend être son père se présente. Il enferme la mère et la sœur de Modesta dans le cabanon qui sert de toilettes, et viole la petite fille.
Le lendemain, on retrouvera la mère et la sœur massacrées à coups de couteau.
Modesta sera recueillie par des religieuses et va grandir au sein d'un couvent dirigé par une abbesse férue d'astronomie, mère Leonora.

Les années vont passer dans le calme de cet univers clos et Modesta , qui auparavant ne savait ni lire ni écrire, va découvrir la bibliothèque. Une boulimie de savoir va s'emparer d'elle et l'emploi du temps de ses journées sera partagé entre l'étude et ses conversations avec le jardinier Mimmo, seul individu masculin autorisé à entrer dans le couvent.
Mère Leonora, dont la santé s'est aggravée, va s'attacher à la jeune fille, au point de lui léguer sa rente quand viendra l'heure de sa mort. Elle souhaite que Modesta devienne religieuse elle aussi, mais au préalable, elle lui donne le temps de réfléchir et de faire l'expérience du monde extérieur afin de fortifier sa foi et de comprendre à quoi elle doit renoncer. Un étrange accident va précipiter la mort de mère Leonora et Modesta va être envoyée, conformément aux dispositions testamentaires de l'abbesse, dans la famille de celle-ci, une famille de l'aristocratie sicilienne, les Brandiforti. Là, elle va découvrir un monde complètement inconnu auparavant. Elle va s'intégrer à cette famille dirigée d'une main de fer par la principessa Gaia et se lier d'amitié avec Béatrice, une jeune fille de son âge qui va lui faire découvrir les nombreuses pièces de la maisonnée, pièces habitées par le plus souvent par les ombres des jeunes hommes disparus lors de la première guerre mondiale. Un seul endroit restera pendant longtemps un mystère pour Modesta : les appartements où vit reclus Ippolito, aussi appelé « La Chose », le prince héritier, atteint de mongolisme.
Béatrice et Modesta, au delà de leur complicité, vont également apprendre l'amour dans les bras l'une de l'autre et devenir inséparables. Modesta entretiendra également une relation avec Carmine, le garde-champêtre et intendant du domaine.
Mais c'est sa rencontre avec Ippolito, « La Chose » qui va déterminer son destin. Habituée à vivre – puisque sa sœur l'était – avec des trisomiques, Modesta va se charger de devenir l'infirmière d'Ippolito. Celui-ci, malgré son handicap, n'en est pas moins un homme, et il s'éprend très vite de la jeune femme.
Sous la pression du médecin de famille, du prêtre et de la princesse Gaia, Modesta se voit contrainte d'épouser « La Chose ». Ce qui, pour toute autre qu'elle pourrait ressembler à un cauchemar, ne va en fait que lui assurer une nouvelle forme de liberté. En épousant Ippolito, elle devient une Brandiforti et prend le titre de principessina.


Lorsque Gaia mourra, Modesta deviendra la princesse Brandiforti, chef de la famille, et libre de mener sa vie comme elle l'entend.
C'est d'ailleurs ce qu'elle va s'évertuer à faire tout au long de sa vie, créant autour d'elle une sorte d'Abbaye de Thélème où hommes et femmes seront égaux, où les discussions porteront sur la philosophie, la politique et la littérature.
De politique, il en sera beaucoup question, en cette époque d'entre-deux guerres où le fascisme mussolinien s'étend sur l'Italie.
Modesta, conquise par les idées de l'Internationale Socialiste, apportées par Carlo, un jeune médecin qui deviendra son amant puis le mari de Béatrice, secouera tous les préjugés de la haute société et viendra en aide à tous ceux qui luttent contre l'emprise du fascisme. Cette attitude lui vaudra d'ailleurs d'être emprisonnée pendant la deuxième guerre mondiale.
C'est ainsi que, à travers le regard de Modesta, nous allons traverser une bonne partie de la première moitié du XXe siècle, de la première guerre mondiale à la défaite du fascisme. De la misère la plus noire de son enfance à l'aisance que procure un titre nobiliaire, Modesta jouera un grand rôle auprès de ses proches afin de leur insuffler l'amour de la liberté. Elle luttera sans cesse contre les préjugés sociaux et religieux de son époque, contre toutes les formes de totalitarisme politique, et luttera pour l'émancipation des femmes, la liberté d'expression et le droit à l'orientation sexuelle de chacun.

Tout en clair-obscur, « L'art de la joie » de Goliarda Sapienza pourrait bien un jour devenir un classique de la littérature italienne, au même titre que « Le guépard » de Lampedusa.
Servi par une écriture exigeante dont la narration oscille entre la première et la troisième personne, mais aussi par une grande profusion de dialogues et de personnages. Le lecteur s'y perd d'ailleurs un peu, dans toute cette famille Brandiforti à laquelle viennent s'agglomérer au fil des années hommes et femmes de rencontre. Difficile de s'y retrouver également dans la généalogie des uns et des autres, tant les enfants et petits-enfants, adoptés ou nés suite à des liaisons hasardeuses, y sont nombreux.

Fruit de dix ans d'écriture, édité presque vingt ans après son achèvement, « L'art de la joie » ne fut publié qu'après la mort de son auteure. Ce roman, qui n'est aucunement autobiographique, contient cependant dans chacun de ses personnages, une petite part de Goliarda Sapienza, chacun exprimant une partie de ce qu'elle était ou de ce qu'elle aurait voulu être. Modesta, son personnage principal, dont elle réfutait qu'elle fut son double, résume à elle seule tous les espoirs et toutes les aspirations de ces femmes qui ont eu à lutter pour leurs droits en ce XXe siècle éclairé par tant de progrès et assombri par tant de tragédies.



Goliarda Sapienza






8 commentaires:

freude a dit…

Je m'interrogeais depuis un certain sur ce roman, ton billet a tranché et je le lirais prochainement !

Delph a dit…

J'ai noté il y a plusieurs mois ce titre dans mon carnet, je crois que ton post va accelerer la lecture !

MAITE a dit…

j'ai lu a la suite de l'art de la joie son livre le fil d'une vie, récit autobiographique qui nous permet de mieux comprendre le personnage de modesta ainsi que son roman l'art de la joie

sylvie a dit…

j'ai vraiment beaucoup aimé ce roman fleuve, dense et qui nous emporte. J'ai dans ma pal le fil d'une vie...

chiffonnette a dit…

C'est un roman fabuleux. Les personnages sont superbes, le récit coule tout seul, j'avais adoré.

pagesapages a dit…

Belle présentation qui fait penser qu'on est là devant une pépite.
Je note ce titre.

the_young_dude a dit…

Je préfère sa photo, plus âgée, à celle, sans doute plus glamour, de la couverture...

Mirontaine a dit…

Oh! J'ai failli l'envoyer à Katell!
très bon souvenir avec ce roman là, je pense le relire dans le cadre de mon défi de littérature italienne.