lundi 16 mars 2009

Le 7ème Prix des lecteurs du Télégramme # 2




"Fleurs de tempête" Philippe Le Guillou. Récit. Gallimard, 2008.





Philippe Le Guillou est un auteur que j'affectionne tout particulièrement. Découvert avec « Le dieu noir » puis avec « La rumeur du soleil » et « Livres des guerriers d'or », cet auteur si discret dans le Landernau littéraire français m'a toujours impressionné par la qualité de son écriture, la puissance des images qu'elle évoque, la poésie et le pouvoir d'évocation qui se dégagent de ses écrits.
Je connais (en partie seulement) l'oeuvre romanesque de Philippe Le Guillou avec les trois romans cités plus haut ; je n'ai pas eu le plaisir de découvrir son travail d'essayiste (notamment sur Julien Gracq et Chateaubriand) et j'ignorais, jusqu'à la lecture de « Fleurs de tempête », qu'il était également auteur de récits.



C'est donc au genre du récit qu'appartient cet ouvrage où l'auteur se met lui-même en scène pour nous raconter l'histoire poignante d'une amitié partagée sur une période de plus de vingt ans avec Hélène, une jeune femme rencontrée par l'entremise d'un ami à la terrasse d'un café rennais. Une passion commune pour l'œuvre de Proust va très vite les attacher l'un à l'autre et à partir de ce moment leurs destins seront liés par une indéfectible amitié.



Les rapprochent aussi tous les deux leurs origines finistériennes et c'est souvent, dans les années qui suivront, qu'ils se rendront à Brest et arpenteront les rivages de la région. Ils voyageront aussi, à l'étranger, dans des villes où ils pourront satisfaire leur passion de l'art et de la littérature : Venise et les tableaux de Carpaccio, Gand avec le rétable de l'Agneau mystique de Van Eyck, mais aussi Prague, Moscou, l'Irlande et bien d'autres endroits riches des empreintes laissées par les artistes et les auteurs qui les ont toujours fascinés.
Cette communion des sens, ils la partageront au fil des années, quand leurs occupations professionnelles leur laisseront un temps de répit pour s'échapper vers ces lieux chargés d'histoires qui alimenteront leurs conversations passionnées et leur insatiable désir de retrouver dans un musée, dans une église, sur une lande battue par les tempêtes, les traces d'un auteur aimé, d'un peintre de la Renaissance,ou l'atmosphère particulière d'un paysage ayant donné naissance aux mythes et légendes celtes chers au narrateur.



« Il y avait dans l'humeur lumineuse d'Hélène quelque chose de sauvage et de plus fort lié à la magie d'une terre où elle retrouvait , décuplée, la puissance qu'elle avait sentie sur les promontoires de Pen-Hir et de Saint-Matthieu. À plusieurs reprises, elle serait gagnée par cette exaltation contagieuse, tout au nord de l'Irlande sur le petit pont de cordes de Carrick-a-Rede qui domine de très haut le vide marin et la rumeur du ressac, sur les pétales basaltiques de la Chaussée des Géants, à l'orée de la route qui s'enfonce dans la mer parmi les festons d'écume, sur cette procession de fleurs pétrifiées qui forme une cristallisation magistrale et sacrée. Marchant à grandes enjambées sur les murailles du Fort du Soleil, au commencement du Donegal, elle m'aparaîtrait comme une guerrière celtique, une femme dressée, fière, prête à tous les défis, tous les combats. Une légère bruine arrivait du lough et le soleil révélait la présence de milliers de gouttelettes d'or en fusion.
Pascale et elle tournaient sur les fortifications du monument circulaire comme des déesses, des sentinelles de feu, et le paysage, ouvert à trois cent soixante degrés, du nord au sud et de l'est à l'ouest, des loughs aux tourbières et jusqu'aux landes des collines, les escortait dans leur rotation rituelle.
Je les revois, elles qui ne sont plus, dans la grâce lumineuse de ce printemps d'Antrim et du Donegal – à coup sûr leur comté favori, leur royaume – je les revois, sentinelles fières et levées du Fort du Soleil, je les revois marchant sur les pas de lave des Géants, saisies par le mouvement de cette échine reptilienne, puis dans l'atmosphère humide et froide et les senteurs de terreau noir des jardins de Glenveigh, je les revois posant en châtelaines dans le bow-window de notre chambre au rez-de-chaussée d'une maison cossue surplombant le lough Swilly, je nous revois gagnant le phare blanc et perdu de Fanad Head devant une mer d'un bleu intense à l'approche du soir, c'était hier, dans un amont à jamais perdu dans le bleu céruléen de Fanad Head et l'odeur spongieuse des racines des massifs de Glenveigh, nous marchons toujours sur les nénuphars de basalte et les murailles rondes du soleil, et perchés sur un toit du monde, parmi les pierrailles du cairn de la Grande Reine qui roulent éventrées par nos pas, nous buvons à nos flasques quelques gouttes d'or de l'eau vitale et sacrée de Bushmills. »



Mais c'est surtout Paris et les grèves du Finistère qu' ils verront le plus souvent, partagés entre leurs vie professionnelle et leurs racines bretonnes. De Paris, ce seront ces promenades dans le quartier du Palais-Royal ou au bord du canal Saint-Martin, le dédale des rues du Marais et l'église Saint-Eustache.



Et puis Brest, bien sûr, et Le Conquet, Porsisquin, Le Faou aussi, où l'auteur vient de racheter la maison de ses grands-parents.



Mais cette belle histoire d'amitié va bientôt prendre un sens dramatique quand la maladie va se déclarer. Hélène, l'amie si précieuse de l'auteur, va être atteinte d'un cancer et c'est impuissant que le narrateur va voir peu à peu s'installer la maladie, avec ses rémissions et ses rechutes, ses séances de chimiothérapie suivies, lorsque tout espoir aura disparu, de prises de morphine afin d'atténuer la douleur devenue omniprésente. Il n'y aura pas d'issue à cette tragédie intime et la jeune femme, devenue mère depuis si peu de temps, va glisser inéluctablement vers la mort avec un courage et une abnégation exemplaires.



Au lendemain de sa disparition, l'auteur, après avoir vu les cendres de son amie dispersées dans les flots de la mer d'Iroise, n'aura plus – puisqu' aucune tombe ne lui permettra de se recueillir – qu'à mettre par écrit ce que fut cette amitié, ce que furent ces années d'exaltation et de complicité, ces années traversées d'instants magiques ou douloureux, ces vingt longues années de partage nées un soir de printemps à la terrasse d'un café rennais et disparues tragiquement une nuit d'avril 2007.



C'est avec une grande sensibilité, avec beaucoup de pudeur, de retenue et de tendresse, que Philippe Le Guillou, de son écriture lumineuse, nous décrit, comme un antidote à l'oubli et à l'indifférence, l'histoire de cette relation passionnée, afin que revive en lui et en chacun de nous l'image de cette jeune femme trop tôt disparue. Il signe ici un texte qui est comme un appel désespéré face à la cruauté du destin, un chant dédié à celle qu'il ne rencontrera plus jamais que dans ses souvenirs émus et qui n'existera plus que dans les phrases et les mots qu'il lui a offerts au fil des pages de ce très beau récit.



« Ce passé lumineux, l'épaisseur de ce temps traversé me reviennent avec une netteté douloureuse comme si l'écran des dernières années, des derniers mois avait explosé. C'est une activité curieuse que celle à laquelle je me livre, je reviens au nimbe des commencements, comme un archiviste halluciné et maniaque, un adorateur nocturne qui voudrait capter dans la ténèbre de son chagrin l'éclat de la lumière des débuts et des seuils. L'histoire est passée, éblouissante, implacable, tragique et elle me laisse seul sur la rive. À moi à qui la littérature a tant donné il ne reste que le secours des mots. Me revient-il de donner à Hélène le tombeau qu'elle n'a pas souhaité avoir ? Elle ne repose pas auprès de son grand-père, qu'elle admirait tant, dans le petit cimetière de Logonna-Daoulas. Elle a voulu cette incinération, ce néant des flammes qui m'effraie plus que tout.
Tombeau : c'est une forme, c'est un chant dont j'aimerais qu'il n'eût pas la froideur mallarméenne. Je rêverais plutôt pour elle d'un lit de lumière, d'une nef enchantée qui l'emmène loin, dans la tradition ophélienne des dérives celtiques. Je note ces lignes dans la pluviosité lugubre d'un été qui me paralyse. »













1 commentaire:

pagesapages a dit…

Merci pour la présentation de ce livre. En lisant l'écriture de Philippe Le Guillou, je sens comme une froideur ou une retenue, quelque chose d'indéfinissable en fait. Je ne sais pas si je me laisserais tenter, mais en tout cas, je saurais mieux de quoi il s'agit si je me décide.
:-)