lundi 23 mars 2009

Le 7ème Prix des lecteurs du Télégramme # 3




"Dans la ville des veuves intrépides" James Cañon. Roman. Editions Belfond, 2008.




Traduit de l'américain par Robert Davreu.





Mariquita est un petit village perdu quelque part en Colombie. La vie s'y écoule plus ou moins paisiblement autour de la place centrale, dominée, comme partout en Amérique latine, par son église à la façade baroque.
Mais nous sommes en Colombie et la guérilla fait rage dans les montagnes et les forêts alentour.
L'atmosphère somnolente de cette petite bourgade sans histoire est régulièrement troublée par les incursions des guérilleros communistes, des paramilitaires de droite ou des forces de l'armée régulière.


Aussi, quand un dimanche matin une troupe de guérilleros arrive à Mariquita, les habitants du village – habitués à ces visites impromptues, parfois violentes, souvent destinées à réquisitionner vivres et biens – se montrent peu impressionnés par les coups de fusil tirés en l'air et les mines menaçantes de ceux qui proclament appartenir à l'armée du peuple. Prudents, cependant, les villageois ont déserté les rues et se sont réfugiés chez eux, attendant que l'escouade, déçue par leur peu d'empressement, se décide à repartir.


Mais ce matin là, en plus de quelques rapines, les guérilleros ont décidé de faire main basse sur une autre forme de butin. Ils ont besoin d'hommes pour étoffer leur troupe. Mais malheureusement pour eux, force leur est de constater que, malgré de multiples appels au mégaphone, il se trouve bien peu d'hommes au village décidés à abandonner maison, emploi, femme et enfants pour venir se battre à leurs côtés. De toute la population, ils ne trouveront qu'un seul volontaire en la personne d'Ángel Alberto Tamacá, l'instituteur du village, fervent communiste et initiateur de réunions politiques dominicales qui n'attirent les villageois qu'en raison de la bière qui y est distribuée gratuitement.


Furieux, les guérilleros vont alors entrer dans chaque maison de Mariquita et en déloger tous les hommes. Ceux qui s'opposeront à cette rafle seront abattus sans sommation.
Lorsque les guérilleros repartiront, la population de Mariquita se retrouvera amputée de tous ses membres masculins, mis à part le jeune Julio César Morales, un garçon de treize ans, que sa mère et ses sœurs ont déguisé en fille afin qu'il échappe à la rafle, ainsi que le padre Rafael,le prêtre du village.


Une fois passés la stupeur, les pleurs et le découragement, les femmes de Mariquita vont n'avoir comme solution à leurs problèmes que de prendre leur destin en main.
Sous la houlette de Rosalba Patiño, veuve du brigadier du village exécuté par les rebelles, et qui s'est autoproclamée maire de la commune, les femmes de Mariquita vont peu à peu s'accommoder à cette existence dépourvue d'éléments masculins.

Une nouvelle société va ainsi s'élaborer au cours des années, basée sur une forme assez particulière de collectivisme qui s'avérera bien plus efficace que les théories marxistes prônées par les guérilleros.
Mais avant d'en arriver là, les femmes de Mariquita auront de nombreuses épreuves à surmonter.
Comment, par exemple, gérer l'énergie sexuelle de toutes ces femmes délaissées, sans aucun homme à se mettre sous la main ? Comment perpétuer l'espèce sans le recours de la gent masculine ? Il reste bien quelques jeunes garçons au village, mais étant donné qu'ils n'ont pas encore atteint l'âge de la puberté les femmes devront, soit attendre, soit se résoudre à subir les étreintes du padre Rafael qui a (généreusement et de manière tout à fait désintéressée) proposé ses services.


On découvrira bien d'autres choses encore au fil des pages de ce roman décomposé en différents tableaux mettant tour à tour en scène les différents personnages de cette communauté. On assistera à la faillite de la maison close locale tenue par doña Emilia au profit du bordel ambulant des sœurs Morales, mais aussi au curieux destin de Francisca Gomez qui découvrira sous son lit une fortune cachée par son avare de mari. On y découvrira aussi les vertus du naturisme et des pratiques saphistes, ainsi que l'invention du calendrier féminin, basé sur les cycles menstruels et l'inversion du temps.


James Cañon, qui a écrit ce roman en anglais, est né et a vécu en Colombie. Le récit qu'il nous offre , loin d'un exercice de style qui voudrait se donner des airs de roman sud-américain, est le fruit d'une connaissance viscérale de l'âme colombienne. Le village de Mariquita, bien sûr, ne manquera certes pas de rappeler au lecteur le légendaire village de Macondo cher à Gabriel Garcia-Marquez.
Bien que tragi-comique, ce roman qui fait apparaître une multitude de personnages truculents, tendres ou pathétiques, ne doit pas nous faire oublier que la Colombie est un pays plongé dans la guerre civile et qu' enlèvements et massacres y sont monnaie courante. C'est pourquoi chaque chapitre alterne avec les témoignages (fictifs eux aussi mais terriblement parlants) de personnes déplacées, de guérilleros, de paysans, de paramilitaires ou de soldats de l'armée régulière, propos recueillis par un reporter américain et qui nous décrivent toute l'horreur et le désespoir auxquels ont à faire face les habitants de ce pays.


Inspiré, drôlatique, cocasse, tendre, mais aussi dramatique et douloureux, le roman de James Cañon s'inscrit dans la lignée des grands écrivains sud-américains tels que Gabriel Garcia Marquez et Mario Vargas Llosa. Puisant lui aussi dans la veine du réalisme magique, James Cañon signe ici une chronique touchante et burlesque qui, sans en avoir l'air et sans prétention aucune, nous offre des terrains de réflexion sur le sens de la vie, la sexualité, la politique, la philosophie et la religion.
Alors, si le cœur vous en dit, écartez les broussailles et entrez donc dans le village des veuves intrépides. Vous ne le regretterez pas.










Pierre-Paul Rubens : "La Bataille des Amazones"(détail), vers 1598.






4 commentaires:

pagesapages a dit…

Houhou !!! C'est que ça donne très envie !!!
(et maintenant, l'aveu ultime : je me demandais où j'avais vu votre pseudo et votre avatar... Deux de mes neurones viennent de se connecter (ploc !), c'est chez les Parfumés, bien sûr...) :-)

Pascal a dit…

Hé oui, bien sûr !!!

Cécile Qd9 a dit…

"réalisme magique" : voilà ce que je cherchais dans ton texte et qui me fait dire que ce livre n'est pas pour moi...

Armande a dit…

Ton article ne fait que confirmer ce que j'avais déjà plus ou moins décidé : ce roman sera le premier lu pour le Prix des lecteurs du Télégramme.