jeudi 17 juillet 2008

Pitchipoï







"Le jour où Albert Einstein s'est échappé" Joseph Bialot. Roman. Editions Métailié, 2008.


Il devait rester un mois. Finalement, cela fait trois ans qu'il est ici. Ici, c'est une maison de retraite au nom improbable : Les Cannabis.
Lui, c'est Sébastien Lesquettes, mais ici tout le monde le surnomme Einstein.


« Ce crétin de surveillant m'appelle Einstein. Un jour j'ai fait la bourde de lui dire que j'avais fait une découverte nouvelle et capitale en physique, un nouveau rapport « Temps/Masse », que, curieusement, plus je vieillissais et plus les objets devenaient lourds à soulever. Dans un éclair de lucidité, entre deux espaces encore vierges de sauvignon, il s'est souvenu du grand Albert et m'a affublé de son nom, repris depuis par tout le personnel de mon auberge de vieillesse. »

Sébastien Lesquettes/Einstein n'est pas arrivé ici de par sa propre volonté. Ce séjour prolongé dans cette maison de retraite, il le doit à ses trois enfants : Arnaud, Margot et Yann, trois spécimens bien représentatifs de notre société contemporaine :

« Arnaud...Mon aîné...Le pur résultat de notre univers né de la copulation du marxisme stalinien en échec et de la bureaucratie énarchique en expansion, l'homme qui passe un examen plus vite qu'une réforme scolaire. BAC + 12, 25 ou 38, je ne sais plus! Un pseudo-intellectuel, un con à diplômes qu'il porte morts autour de son front. Ça brille, ça cliquette, c'est vide. Avec un plus : le blablabla en sautoir. Le mec qui a toujours une réponse à une question qu'on ne lui pose pas. Surtout lorsqu'il s'agit de sauver l'humanité souffrante, bref un tiers-mondain lobotomisé qui ne sait pas encore qu'en voulant sauver tout le monde on ne sauve personne. Il veut tout changer, tout ! Mais ne propose rien pour remplacer ses démolitions permanentes. Rien! Sinon des théories qui échouaient déjà en 1905! Il est producteur-réalisateur ! Ouais, il existe ce boulot-là. Une vedette de la télé, qu'il est, mon gars. Il produit. Quoi ? Dieu seul le sait, c'est pour ça qu'il se cache. Le produit du produit lui permet de vivre, à mon gamin. Il réalise aussi... Des thrillers écolos, des navets, pour des mamies centenaires. [...] Il fabrique des images pareilles à celles des cinéastes branchés sur leurs joujoux électroniques, mais un cran en dessous si c'est encore possible, à peine un metteur en film, comme si un typographe qui compose le texte d'un autre pouvait se prétendre écrivain. C'est en mélangeant tout que les nains arrivent à passer pour des géants.
Que dire de Margot ? Ma poupée adorée...lorsqu'elle avait trois ans ! Elle a grandi. Le temps a fait son boulot et je l'adore moins, beaucoup moins.
Mon bébé... Elle ressemble toujours à un tableau de Kandinsky : magnifique à regarder et incompréhensible dans son expression, surtout lorsqu'elle ouvre la bouche. Après un séjour de dame patronnesse dans le charité-bizness, fonçant vers l'avenir le regard collé à un rétroviseur, Margot « fait » dans la communication. Ce truc incompréhensible qui apprend aux happy few comment mieux vendre leur salade, leurs lubies, leurs pulsions. La communication... le sas entre le vide et le rien. Paraît que ça s'enseigne à l'université.
Margot ! La pigeonne idéale, imprégnée de pub, pour toutes les offres mirifiques destinées à améliorer votre vision après l'achat de la cinquième paire de lunettes, à posséder une chevelure de comète grâce à un shampoing qui, en plus, vous fait des hanches fines – forcément, il contient du potzanium-oxygéné-au-ska-plus, le dernier des polluants issus des cornues de nos alchimistes.
Elle achète...achète...achète...pour avoir, enfin, un faux cul de déesse antique, la dernière bagnole à pilotage automatique et à lave-pieds incorporés, le portable qui vous chuchote des mots d'amour lors de l'utilisation du must, le nec plus ultra des vibromasseurs. C'est la cliente idéale pour les périodes de soldes dans les boutiques. Elle se fiche de l'objet acheté, pourvu que ce soit une « affaire »! Ce qui lui permet ensuite de militer dans une association pour lutter contre la société de consommation. [...]
Quant à Yann, je me demande où et quand j'ai raté le passage du témoin.
Encore un gars que je classe parmi les néostendhaliens, les adeptes du noir après un passage dans le rouge. Pauvre M. Beyle, il ne méritait pas ça!
Après une initiation à l'écologie avec des gus qui ne se bougeaient qu'en 4x4, un stage à l'extrêmité de la gauche, là où commence le saut dans le vide, à l'endroit où le slogan remplace le raisonnement, le lieu où la maladie infantile se métamorphose en sénilité pour devenir une qualité, il milite. A l'extrême-droite, évidemment, chez les anachroniques et les dinosaures, les racistes attardés, les adeptes du surhomme, les gars XXL. Évidemment antisémites. Peuvent pas être autre chose, ces types. Tous pareils, tous sortis du même moule, formatés sur le néant... Des êtres qui ont raté le message lorsque l'espèce a renoncé aux sacrifices humains pour passer au culte de la vie. Pour supporter leurs abysses affectifs, leurs abîmes culturels, ils s'imaginent que les juifs sont aussi vils, aussi nuls qu'eux-mêmes...De là à vouloir détruire leur propre image... C'est moins douloureux en tuant les autres, évidemment.
Il est juriste. Normal, il ne pouvait pas être autre chose qu'un casuiste sans morale.
Je me suis toujours dit qu'il y avait trois types de malfaisants sur la planète : le juriste, le psy et le con. Si je veux commettre une saloperie, je trouverai toujours un juriste pour
justifier mon acte, un psy pour l'excuser et un con pour me pardonner. »

Depuis trois ans qu'il est ici, Einstein n'a qu'une idée en tête : s'enfuir.
La vie, aux Cannabis, n'est pas faite pour lui. Il ne peut pas se résoudre à devenir comme ses « compagnons de chaîne », résignés, condamnés à passer leur temps devant la télévision en attendant le moment culminant de la journée : le repas.

« Retraite? Non! Capitulation...Tous mes compagnons de chaîne ne sont que des vaincus, avec pour seule excursion le tour de leur chambre. Démolis par l'âge, leur boulot, la langue de bois, leur entourage, la connerie ambiante. En vieillissant, par manque de temps, on oublie d'être tolérant. Oui, les vieux sont entourés...comme une troupe de soldats abandonnés et cernés d'ennemis. »

C'est donc décidé, Sébastien Lesquettes – que rien ne retient dans cette salle d'embarquement pour la mort qu'est la maison de retraite des Cannabis – va se faire la belle et profiter des plaisirs que l'existence peut encore lui offrir.

« Je vais partir. Trouver mon ailleurs. Pas celui de mes rejetons, pas celui de mes voisins du purgatoire, pas celui des nouveaux conquérants de la Toison d'or qui vont la chercher dans une console de jeux électroniques trouvés au supermarché. Non ! Mon ailleurs, le mien, ma liberté de voir et d'agir même si on me rabâche que j'ai passé l'âge ! L'âge de quoi ? Je serai autre. « Je est un autre » et ce sera moi : un clandestin qui, après avoir crapahuté dans les déserts et les steppes, traversera les océans en risquant sa peau pour trouver son ailleurs. Je cesserai d'être un taulard rêvant de « se faire la belle » pour redevenir ce gamin qui baguenaudait et se retrouvait dans l'école buissonnière.
Michel, mon vieux copain d'enfance, un juif, m'a raconté que les déportés des Lagers, les hommes des ghettos, pour supporter un Ici insupportable, s'étaient inventé un Ailleurs qu'ils avaient baptisé Pitchipoï. Mais ceux qui s'embarquaient pour ce lieu inconnu ne revenaient jamais. C'était l'Ailleurs absolu dont personne ne pouvait parler. Pitchipoï...Le lieu où seuls les morts survivaient. C'est décidé...je pars...Pas demain, maintenant. Sans bagages. Avec ma valise, le vigile de la porte ne me laisserait jamais sortir des Cannabis. »

Et voilà Einstein dehors, alors que le jour se lève sur Paris en ce matin de début novembre. Il hèle un taxi sans savoir encore qu'entre lui et le conducteur va se nouer une relation d'amitié qui va les emmener beaucoup plus loin qu'un simple parcours dans Paris.
Entre Sébastien, le vieil homme, et Laurent, le jeune chauffeur noir, le courant va très vite passer et les confidences vont aller bon train.

Einstein va raconter sa vie, sa jeunesse d'abord, alors que les nuages s'amoncellent sur l'Europe avant le déchaînement de violences de la seconde guerre mondiale : la débâcle, Dunkerque, la France occupée, coupée en deux avec la zonoccu et la zonono (la zone occupée et la zone non-occupée), la fuite en Espagne, puis à Londres, le retour en France pour entrer dans la clandestinité des réseaux de résistance, le maquis de Grenoble, puis celui de Lyon où il est arrêté, son incarcération, puis la Libération, le retour à la vie civile, le travail, le mariage, les enfants...
De tous ces souvenirs restent gravés dans la mémoire de Sébastien les visages de ceux qu'il ne pourra jamais oublier : Michel, son ami d'enfance, juif déporté qui ne se remettra jamais du traumatisme vécu dans les camps de la mort. Léa, la soeur de Michel, avec qui Sébastien tentera de s'enfuir de la zone occupée, Léa, enceinte, dont le destin sera brutalement tranché sur une route de campagne.
Et puis il y a Paula, la compagne des jours de clandestinité pendant l'occupation, l'agent de liaison de la résistance qui a réchappé de l'assaut du Maquis des Glières, Paula, que Sébastien e retrouvé après la guerre, après qu'il se soit marié ; Paula qui redevint sa maîtresse mais qui, les années passant, se fit plus rare jusqu'à ce que Sébastien perde sa trace.
Mais aujourd'hui, alors qu'il a recouvré sa liberté, Sébastien est fermement déterminé à retrouver Paula. En compagnie de Laurent, il va se lancer sur la piste de sa maîtresse disparue.

À l'instar d' un Road-Movie, le roman de Joseph Bialot nous entraîne à la suite d'un vieil homme en quête de ce qui fut sa vie passée.
Entre nostalgie, souvenirs heureux et douloureux, critique acerbe du monde actuel et des idéologies du passé, Einstein, avec sa gouaille, nous relate ce que fut son existence, notamment sa jeunesse, au cours de cette période extrêmement difficile que fut celle de la seconde guerre mondiale.

Joseph Bialot qui a vécu lui-même l'expérience et les traumatismes de la guerre (il fut résistant puis déporté à Auschwitz) revient ici sur cette époque et les thèmes qui lui sont habituels, en l'occurrence la difficulté à sortir de l'expérience concentrationnaire, thèmes qu'il a déjà abordés notamment dans « La station St. Martin est fermée au public » et « C'est en hiver que les jours rallongent ».
Bien que le personnage d'Einstein ait attiré toute ma sympathie dans sa révolte, dans ses souvenirs douloureux, dans sa critique de la connerie ordinaire à laquelle j'adhère sans retenue, j'avoue que sa verve de vieil anar m'a parfois un peu lassé, que son discours d'éternel insoumis sonne parfois un peu faux, qu'il en fait « des caisses » et j'ai ressenti par moments un peu d'agacement envers ce personnage par ailleurs si attachant.
Quant à ce qui concerne la fin du récit, celle-ci, bien qu'émouvante à souhait, m'est apparue un peu téléphonée, et j'aurais souhaité que cette histoire se termine d'une manière moins prévisible. Il reste toutefois que ce roman est un beau moment de lecture, parfois tendre, parfois difficile, une ode à la liberté et à l'anti-conformisme, un récit poignant relaté avec causticité, ironie, lucidité et tendresse.

Même si j'ai apprécié ce livre, j'avoue pourtant avoir préféré, du même auteur, « La station St. Martin est fermée au public », un récit beaucoup plus sobre dans sa forme mais d'une universalité qui touche au sublime.




mercredi 16 juillet 2008

Le-Saviez-Vous ? Vous serez bientôt 99,99% à soutenir le chef de l'Etat!



Alors que notre Leader Minimo peine dans les sondages et que - malgré Carla, malgré Ingrid - sa cote de popularité fond comme beurre au soleil, l'ami Vincent Bolloré (vous savez, celui qui vous prêtera son yacht le jour où vous serez élu(e) aux plus hautes fonctions de l'Etat) a trouvé la solution à ce problème qui colle aux talonnettes de notre Guide Suprême.


Vincent Bolloré donc, qui détenait donc déjà 40% des parts de l'institut de sondage CSA vient d'acheter (le 9 juillet dernier) les 60% restants.


On peut d'ores-et-déjà se sentir rassurés quant à l'indépendance, la transparence et la pluralité de cet institut de sondage.


Ne reste plus à Messieurs Bolloré et Sarkozy qu'à s'offrir TNS-SOFRES et l'IFOP et nous serons alors aussi heureux et satisfaits de nos dirigeants que peuvent l'être les Coréens du Nord, les Birmans, les Libyens, les Chinois...

Mais, me direz-vous, il nous reste heureusement l'INSEE !
Pas de bol, son nouveau directeur, Jean-Philippe Cotis, est un ami du président qui l'a lui-même désigné à ce poste.




lundi 14 juillet 2008

Le Paradis obscur de Maria-Theresia







"L'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis" Michèle Halberstadt. Roman. Albin Michel, 2008.




Avec ce roman au titre un peu trop raccoleur, Michèle Halberstadt nous fait découvrir le destin hors du commun d'une femme qui vécut réellement au XVIIIème siècle : Maria-Theresia von Paradis (ou von Paradies).

Née en 1759, c'est à l'âge de dix-sept ans que nous la retrouvons dans cet ouvrage que lui a consacrée Michèle Halberstadt.

Maria-Theresia a tout pour être heureuse, elle est jeune et jolie. Son père, Joseph Anton von Paradis, est un personnage influent, conseiller à la Cour de l'Impératrice Marie-Thérèse d'Autriche.
Il a d'ailleurs baptisé sa fille du nom de l'Impératrice et celle-ci en a fait sa protégée. Elle verse annuellement pour l'entretien de la jeune fille une pension de deux cents ducats d'or, somme destinée à trouver un remède destiné à guérir la jeune fille du mal mystérieux qui s'est emparé d'elle. Car Maria-Theresia, cette jeune fille insouciante, pianiste et chanteuse de talent, a perdu la vue à l'âge de trois ans. Ce mal inexplicable ne semble pas d'ailleurs déranger outre mesure la jeune fille qui s'accomode fort bien de son état.

« Le jaune de la bougie, le bleu du tissu de soie, le blanc cassé du lait dont elle adorait la moustache qu'il dessinait sur sa lèvre supérieure sont les seules couleurs gravées dans sa mémoire. Elle sait que le soleil ressemble à la bougie, le ciel au tissu, les touches de son piano ont une teinte laiteuse.
Tout le reste, elle l'a oublié. Le rouge, le vert, l'orange, le violet, elle n'a rien à en dire, ce ne sont que des mots dont elle ne connaît pas le sens. Alors elle les a transformés en notes. Le rouge est une couleur vive, alors
sol dièse, le vert est une teinte douce, fa, l'orange se fait remarquer, mi majeur, le violet est plus discret, si bémol. Et au bois qui a la couleur de son piano, elle a donné sa note préférée : le do mineur.
À présent, elle n'est plus du tout frustrée d'avoir perdu un sens dont elle a oublié les attraits. Voir, c'est quoi exactement ? Savoir à quoi ressemblent les objets du quotidien ? Une table, une chaise, un miroir ? Mais elle le sait mieux que quiconque, à sa façon, et cette façon lui convient. Son père, par exemple, qui chaque matin installe son tabouret de piano, il ignore que le pied avant gauche couine chaque fois que le poids du corps se penche pour appuyer sur une des pédales. Nina, qui nettoie chaque jour la grande commode de sa chambre, a-t-elle remarqué que la peinture s'écaille sous les rebords et que par endroits le bois brut a réapparu ? C'est comme si personne ne savait regarder. Tandis qu'elle, avec son oreillequi guette le moindre frémissement de l'air, ses doigts qui interrogent chaque objet qu'ils touchent, son odorat tellement développé qu'elle est la première à prédire le temps qu'il fera dans trois jours, elle a le sentiment de n'être dupe de rien.
Avec le temps, elle s'est convaincue que la vue est un leurre qui égare les autres sens, les rend inopérants. Tandis que les siens sont constamment aux aguets. Elle est aveugle ? La belle affaire. Elle vit dans un autre monde, et le sien lui plaît.
Mais cela, son père ne l'accepte pas. »

En effet, Joseph Anton von Paradis n'admet pas que sa fille, si jeune et si jolie, dotée d'incontestables talents, en soit réduite à mener une existence de recluse, alors qu'elle pourrait s'avérer l'un des plus beaux partis de sa génération.
Le père de la jeune fille va donc tout tenter pour que celle-ci retrouve la vue. L'Impératrice elle-même jouera de son influence pour qu'elle soit examinée par les plus hautes sommités scientifiques et médicales de l'époque. Rien n'y fera. Maria-Theresia reste définitivement aveugle.

C'est alors que son père entend parler d'un jeune médecin dont les méthodes peu banales seraient à l'origine de guérisons miraculeuses. Ce jeune homme, fondateur de la théorie du magnétisme animal, n'est autre que Franz-Anton Mesmer.
Le praticien va donc rencontrer la jeune fille et s'engager à la guérir, à condition que celle-ci s'installe chez lui pour la durée de son traitement.
L'engagement est pris et quelques semaines plus tard, Maria-Theresia arrive au 261, Landstrasse.
Très rapidement, les progrès sont fulgurants et il semble que Maria-Theresia soit en bonne voie de retrouver la vue. Mais aux premières joies de retrouver l'éclat de la lumière, succèdent bientôt les désillusions.

Car avec la vue, Maria-Theresia va découvrir que le monde qui l'entoure est beaucoup moins plaisant qu'il n'y paraît au premier abord. Sa guérison va en effet s'accompagner d'une terrible prise de conscience où elle va faire l'expérience de la trahison des uns, de l'ambition des autres ainsi que du cynisme d'une société qu'elle n'avait fait que deviner auparavant.
Devenue l'enjeu d'une lutte d'influences que se livreront les membres de son entourage, avides d'honneurs, de reconnaissance et aussi d'espèces sonnantes et trébuchantes, Maria-Theresia va faire la cruelle expérience d'un monde qui lui semblait beaucoup plus simple et innocent quand elle vivait dans l'obscurité la plus totale.

Michèle Halberstadt, revenant sur l'histoire véritable d'une des musiciennes les plus célèbres du XVIIIème siècle autrichien, nous offre avec ce roman faussement ingénu une interprétation des causes qui ont mis fin à la relation entre Franz-Anton Mesmer et sa célèbre patiente entre la fin de l'année 1776 et le milieu de 1777. Elle nous entraîne dans un récit où ressuscite sous nos yeux la Vienne de Mozart et Salieri, un récit divertissant sans être pour autant simpliste, qui reste agréable à lire sans pour cela verser dans la facilité de certains romans à prétention « historique » qui ne sont en fait que d'insipides bluettes transposées dans un contexte géographique et historique susceptible d'allécher les lecteurs en mal de romantisme bon marché. L'auteure ici n'en fait pas des caisses et son récit reste sobre et touchant. Romanesque, certes, mais sans sombrer dans la caricature d'un sentimentalisme mièvre, le roman de Michèle Halberstadt mérite quelques heures d'attention, que ce soit pour se détendre ou pour réfléchir un tant soit peu sur les petits travers des sociétés humaines.

Bref, un roman léger mais pas idiot, idéal pour les vacances, et qui, sans prétendre se poser en chef-d-oeuvre de la littérature contemporaine, dépasse de loin les omniprésentes (hélas!) soupes en sachets servies par Messieurs Musso et Lévy.




dimanche 13 juillet 2008

Une fête au centre du vide







"Le théorème d'Almodóvar" Antoni Casas Ros. Roman. Gallimard, 2008.




« Le théorème d'Almodóvar », premier roman d'Antoni Casas Ros, relève du genre littéraire connu sous l'appellation d' « autofiction » puisque le narrateur et personnage central du récit y est en effet Antoni Casas Ros lui-même.
Évoluant donc dans ce domaine de l'autofiction, le lecteur fait ici la connaissance d'un Antoni Casas Ros, jeune mathématicien défiguré suite à un accident de la route qui a coûté la vie à sa petite amie.
Depuis lors, Casas Ros vit sa solitude au coeur des grandes villes méditerranéennes : Barcelone, Nice, Naples...villes où il s'installe quelques temps avant de reprendre son errance.

Quand débute son récit, Casas Ros vit à Gênes, il donne par internet des cours particuliers à des élèves qui ne verront jamais le visage « cubiste » de leur professeur. Seul, il vit au milieu de ses livres et projette d'écrire le récit de sa vie.

« Depuis quinze ans, personne ne m'a vu. Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien et tout s'est arrêté une nuit, à vingt ans. Ma première rencontre avec Newton. Depuis, j'ai lu avec passion, je n'avais pas grand-chose d'autre à faire. De la Vita Nova aux Détectives sauvages, aucun écrit autobiographique ne m'a échappé. Ils représentent une part importante de ma bibliothèque envahie par le roman latino-américain, espagnol, catalan. Je n'ai rien contre les poètes. Je voue à Juarroz une dévotion totale. J'ai beaucoup rêvé d'écrire depuis quelques années, comme si je voulais m'intercaler entre deux livres de ma bibliothèque, Casanova et Celan, mais une superstition m'en a empêché. Un homme sans visage est un pronom indéfini.
Une autobiographie semble être le récit d'une vie bien remplie. Une succession d'actes. Les déplacements d'un corps dans l'espace-temps. Aventures, méfaits, joies, souffrances et fin. Ma vraie vie commence par une fin. Vingt ans ne comptent pas lorsqu'on ignore que tout va s'arrêter là. Pourtant je n'ai pas l'intention d'écrire un premier roman pour faire le récit de mes amours, de mes angoisses inconsistantes, de mon agitation, de mes nuits d'ivresse. Autant lire la vie de Jackson Pollock ou celle de Newton. J'écris uniquement pour comprendre comment une autre fête peut se trouver au centre de l'espace vide. »

Alors Casas Ros va revenir sur les étapes de sa vie, celle d'avant l'accident d'abord, ses années de lycée mais aussi le tiraillement subi entre une mère italienne gauchiste, et un père catalan au passé franquiste.
Puis ce sera sa rencontre fantasmée, après l'accident, avec le cinéaste Pedro Almodóvar avec qui il projettera l'écriture d'un scénario en vue de réaliser un long-métrage relatant l'expérience de sa vie.
Ce sera aussi la rencontre avec Lisa, un jeune transsexuel grâce à qui Casas Ros va retrouver un visage et une identité, redevenir un être palpable et non plus ce fantôme désincarné qui erre la nuit en dissimulant son visage ravagé.

« Il est deux heures du matin, les rues appartiennent à ceux qui hantent les lieux de plaisir et de solitude. C'est l'heure d'un théâtre qui se renouvelle chaque jour et qui voit chaque ombre devenir une composante de cette tragédie futile. Je sens la puissance du désir des hommes, leur crainte, leur violence. Je sens ces regards avides. Le besoin de destruction. C'est sans doute l'élan fondamental de l'homme. Annihiler la beauté. Ensuite peut-être se détendre pour créer quelque chose. On voit cela dans les guerres d'aujourd'hui dont le profond cynisme se révèle par le fait qu'elles sont devenues des sortes d'opération commerciale. On rase, on assassine les populations, puis volte-face, le destructeur devient un aimable philanthrope qui, contrats en main, propose de reconstruire le pays. Il y avait un temps où l'on voulait simplement tuer l'ennemi, lui prendre son bétail, ses citadelles, ses femmes, ses terres fertiles ou une reine à la beauté ensorcelante. Cela semble hautement moral si l'on compare la situation à celle d'aujourd'hui. C'est comme violer un enfant pour le plaisir de lui rendre sa virginité.
Lorsque je déambule, la nuit, mes idées sont noires. Je scrute mon temps avec des yeux de lynx. Je ne vois pas comment sortir de ce moralisme scandaleux qui rend l'action même de tuer massivement presque semblable à un banquet de charité. Plus rien ne nous choque. Nous sommes dans le coma politique, dans l'asthénie du coeur. Le pire, lorsque ces sentiments m'assaillent, c'est que je me vois faisant partie de la meute blafarde. Après tout, je ne fais que me cacher, frôler des segments de vie qui se tordent dans le ciel comme des tuyaux de cuivre chauffés à bleu.
Je suis déséspéré par la contemplation du monde. J'en arrive à regretter ce qu'on appelle la sauvagerie. Il me paraîtrait plus naturel de revenir au cannibalisme, à l'arc, à l'épée, plutôt que de cautionner par mon silence la guerre d'aujourd'hui qui se veut propre. La guerre n'est pas un bilan positif sur un compte en banque.
Ma révolte est inépuisable. Parfois je me dis qu'il m'aurait suffi d'avoir un visage comme tout le monde pour jouir du monde avec insouciance. Après tout, de quoi me plaindre ? Je vois des millions de lits d'hôpitaux avec des fragments de corps à l'agonie, d'enfants mutilés, de corps torturés.
Il y a quelques mois, pris d'un brusque élan, j'ai sorti mon téléviseur sur la terrasse et je l'ai laissé sous la pluie, las non pas des images de mort mais des images mortes. C'est là que cela se passe. Il y a une transfusion d'images mortes à une conscience moribonde et, après ce cocktail de sang, l'apéritif journalier, on passe à table. Dans les pays latins en tout cas. Les Germaniques, Nordiques, Américains dînent avant les informations et deviennent obèses. La graisse des images. Ils sont en fin de digestion à l'heure de l'horreur.
[...]
Il y a quelque chose à comprendre, à faire. Pourquoi sommes-nous révoltés à dix-huit ans, modérés à trente, recyclés à quarante ? J'imagine le contraire ; la révolte devrait grandir au cours de la vie, se développer sans cesse jusqu'à devenir la plus puissante composante du vieillard. Mais que font les vieillards ? Ils ne geignent pas sur le sort du monde, mais sur leur arthrose et leurs petits maux. »

Entre fantasme et réalité, émaillé de réflexions sur la condition humaine et traversé d'images oniriques (on y verra même un cerf égaré en pleine ville – celui qui été cause de l'accident qui a défiguré Casas Ros – s'installer sur le canapé du narrateur et se gaver de marrons glacés) « Le théorème d'Almodóvar » n'est pas un roman d'un abord facile. Ce récit déconcertant m'a laissé quelque peu partagé, entre attraction et répulsion.
Attraction tout d'abord pour l'écriture très poétique d'Antoni Casas Ros, les nombreuses références scientifiques, cinématographiques et littéraires qui parsèment le récit.
Répulsion ensuite (le mot est un peu fort!) pour cet aspect un peu « branchouille » du récit : Almodóvar, les transsexuels, quelques scènes un peu crues pour faire monter la température du roman, ainsi que cette propension à partir dans tous les sens, à proposer de nombreuses pistes sans les développer et à n'offrir finalement qu'un vaste fourre-tout qui ne manque certes pas de charme et d'intérêt mais qui laisse quand même en fin de lecture une vague impression de lassitude et, dans mon cas, une certaine perplexité.

Pour conclure, ce « Théorème d'Almodóvar » ne laissera personne indifférent. Il séduira certains, en agacera d'autres mais ce qui est sûr, c'est que Antoni Casas Ros nous offre ici un roman très personnel et original, une autofiction décalée et riche en images surréalistes où le lecteur choisira (ou non) d'adhérer et de se laisser emporter par le courant narratif d'un auteur à l'univers atypique.




" Autoportrait" par Francis Bacon