mardi 5 juillet 2011

Ce n'est qu'un au revoir...



Vous l'avez remarqué, depuis pas mal de temps mes billets se font plus rares. Manque de temps, manque de volonté, je n'arrive plus à tenir le rythme et à commenter chaque livre que je lis. Les ouvrages en attente de commentaires s'empilent de plus en plus sur et autour de mon bureau, à tel point que je me demande s'il me sera un jour possible de combler ce retard.
Je vais donc, pour un temps encore indéfini, mettre ce blog en pause et je ne sais pas combien de temps durera cette parenthèse.
Merci à toutes et à tous, vous qui venez régulièrement ou par hasard sur ce petit espace consacré à mes lectures.
A bientôt.

mercredi 22 juin 2011

Le 9ème Prix des Lecteurs du Télégramme : Le Lauréat

Pour cette neuvième édition, le Prix des Lecteurs du Télégramme a été attribué (à ma grande satisfaction) à Lionel Salaün pour son premier roman : "Le retour de Jim Lamar" (Editions Liana Levi)

Félicitations à cet auteur qui, bien que français, a su nous donner à lire un ouvrage digne d'un classique de la littérature américaine.






jeudi 2 juin 2011

Le 9ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 7

"Le sang et la mer" Gary Victor. Roman. Editions Vents d'Ailleurs, 2010.



Dans l'un des nombreux bidonvilles de Port-au-Prince, une jeune femme, Hérodiane, se vide de son sang suite aux complications dues à un avortement accompli dans l'urgence et dans des conditions douteuses. Estével, le grand-frère d'Hérodiane est parti chercher du secours auprès de l'homme qui a séduit sa petite sœur et l'a mise enceinte.
Les heures passent, le sang continue de couler et Estével ne revient toujours pas.
Alors Hérodiane, immobilisée sur son lit, voyant la vie s'écouler d'elle en un filet rouge et intarissable, revoit passer devant ses yeux tous les événements qui l'ont amenée à vivre ce moment présent.
C'est d'abord son enfance, loin de Port-au-Prince, dans un petit village de pêcheurs. Une enfance sans histoires où la pauvreté n'était pas synonyme de misère. Elle se souvient de cette proximité avec la mer, et de l'étrange lien qui unit celle-ci avec son frère Estével. Son grand frère entretient en effet une curieuse liaison avec l'élément marin au point que l'on pourrait penser qu'il est comme une incarnation d'Agoué, le maître des flots de la mer issu du panthéon de la religion vaudoue.
Ces années paisibles de l'enfance vont brusquement prendre fin lorsque mourront l'un après l'autre les parents d'Hérodiane et d'Estével après avoir été dépossédés de leur maigre propriété terrienne suite aux manigances d'un sénateur corrompu.
Désormais orphelins et sans lieu où s'installer, les deux jeunes gens n'auront comme seule solution que d'émigrer vers la capitale, Port-au-Prince. C'est là, dans un bidonville accroché au flanc de la montagne qu'ils vont trouver refuge et tenter de donner un sens à leur vie.
Après avoir tenté de subvenir à leurs besoins en vendant de l'eau aux passants, estével va faire la rencontre d'un étranger, un homme d'âge mûr, peintre reconnu à la renommée internationale qui a installé son atelier en Haïti. S'étant pris d'affection pour Estével, l'artiste va permettre aux deux jeunes gens de surnager au sein de cet océan de misère. Ses dons d'argent permettront même à Hérodiane de continuer sa scolarité. Car la jeune fille est douée et voue une passion sans limites à la littérature, passion qui la pousse à lire tout et n'importe quoi, à dévorer tous les livres qui passent entre ses mains. 
Mais Hérodiane n'est pas seulement intelligente et passionnée, elle est aussi très belle et sa grâce ne peut fatalement qu'attirer la convoitise des hommes. C'est ce qui arrivera quand un jeune mulâtre de la haute société haïtienne l'abordera un jour à la sortie du lycée.
Ce jeune homme est-il le prince charmant dont Hérodiane, comme beaucoup de jeunes filles, ont tant rêvé de faire un jour la rencontre ?

Le mythe du prince charmant, celui de la jeune fille pauvre et vertueuse prise dans les filets d'un bellâtre qui finalement l'abandonnera après l'avoir conquise est un thème fort répandu dans la littérature. Il a été abondamment traité, avec plus ou moins de talent, surtout aux XVIIIe et XIXe siècles et l'on ne compte plus les œuvres littéraires ayant abordé ce sujet.
Gary Victor, écrivain haïtien, s'est à son tour emparé de ce mythe pour le transposer dans son pays et redonner un nouveau souffle à ce thème dont on pourrait penser que, à force d'avoir été tant exploité, il n'est plus nécessaire d'y revenir et que tout auteur qui oserait s'y frotter de nouveau ne pourrait le faire que dans le but de pasticher nombre d' œuvres déjà connues, à moins qu'il ne passe pour un auteur naïf usant et abusant à son insu des lieux communs les plus éculés.
Cependant, Gary Victor ne donne pas dans le pastiche ou la naïveté. Il transfigure la narration et insuffle à ce roman une dimension de tragédie antique. Les thèmes de l'amour bafoué, de la vengeance, de la trahison sont des sujets récurrents qui ont résonné tout au long de l'histoire de la littérature et ils ont donné naissance aux plus belles œuvres jamais écrites. Ces archétypes littéraires ont pour principale qualité de transcender les époques et les cultures parce qu'ils sont indissociables de la condition humaine. Ainsi, « Le roi Lear » de Shakespeare devient, plus de quatre siècles après avoir été écrit, un monument de la culture cinématographique avec « Ran » de Akira Kurosawa.

Gary Victor revisite donc ici un mythe littéraire que l'on aurait pu croire usé jusqu'à la corde. Il y apporte un nouveau regard où transparaissent aussi en filigrane les inquiétudes de nos sociétés contemporaines sur la misère, le racisme, l'inégalité entre les pays du nord et du sud...





"Agoué-Simbi" Peinture de l'artiste haïtien Frantz Zephirin

dimanche 29 mai 2011

Le 9ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 6

"Le retour de Jim Lamar" Lionel Salaün. Roman. Editions Liana Levi, 2010.



Tout le monde le croyait disparu, mort quelque part, des années auparavant, au cœur de la jungle ou dans une rizière, lors de cette guerre du Vietnam qui a marqué à tout jamais l'histoire des États-Unis.
Dans ce coin perdu du Missouri, un de ces états agricoles du Middle West, les parents de Jim Lamar ont longtemps attendu le retour de leur fils. Puis ils se sont éteints, lui d'abord, elle ensuite, laissant l'entretien de leur ferme à un voisin.
Quand il fut acquis que le fils Lamar avait définitivement disparu de la surface du monde, vint se poser la question de savoir à qui reviendraient la ferme et les terres alentour.
Le conseil municipal de Stanford, indécis sur la solution à apporter à ce problème, décida de laisser traîner les choses, livrant ainsi la propriété des Lamar à l'abandon.
De la ferme, qui jusqu'ici avait été plus ou moins entretenue par le voisin, Samuel Dixon, ne resteront bientôt plus que les murs, les habitants de Stanford s'étant tour-à-tour servis, qui emportant les meubles, qui les machines agricoles, qui les menus accessoires de la vie quotidienne.
Devenue une coquille vide, la ferme des Lamar, n'est plus qu'une maison abandonnée dont s'approchent avec crainte les bandes d'enfants de Stanford, parachevant à leur manière le pillage dont se sont rendus coupables nombre de leurs parents en brisant à coups de cailloux les dernières vitres encore intactes.

Billy Brentwood est de ceux-là. Âgé de treize ans, Billy, comme nombre d'enfants d'agriculteurs aime passer son temps – quand il n'est ni au collège, ni en train d'aider son père aux travaux de la ferme – à traîner dans les bois ou sur les rives du Mississipi.
En cette année 1981 il ne rôde plus guère autour de la ferme abandonnée des Lamar depuis que celle-ci héberge de nouveau un habitant. Au début, tout le monde a cru qu'un ou plusieurs vagabonds s'étaient installés dans la ferme. Bien décidés à chasser ce ou ces squatters, les habitants de Stanford ont fait appel au shérif Butler qui s'est rendu sur place afin d'interroger celui ou ceux qui occupent illégalement cette demeure.
Après un bref entretien avec l'étrange personnage qui vit en ces lieux, le shérif va annoncer une nouvelle stupéfiante : l'homme qui vit là, et il est seul, n'est autre que Jim, le fils des Lamar, celui-là même que l'on avait cru définitivement rayé du monde des vivants.

Aussitôt, vis-à-vis de cet homme revenu d'entre les morts s'installe chez les habitants de Stanford une crainte et une méfiance hostiles doublées d'un sentiment de culpabilité partagé par nombre d'entre eux : n'ont-ils pas quasiment tous contribué au pillage des biens des Lamar, persuadés à l'époque que cet acte répréhensible n'aurait pas de répercussions ?
Et puis cet homme n'est-il pas – comme tous ceux revenus du Vietnam – devenu un marginal, un inadapté, un asocial, un de ces soldats ayant été le témoin et l'auteur des pires atrocités de cette guerre sale ? En ce sens, l'attitude de ce Jim Lamar ne plaide pas en sa faveur, ce géant taciturne, depuis son retour, ne se mélange pas à la population de Stanford.
Est-ce de sa part une forme de mépris envers ceux qui se sont appropriés les biens de sa famille ou bien, plus inquiétant encore, la marque d'un esprit dérangé par les horreurs de la guerre, capable à tout instant de donner libre cours à un déchaînement de violence ?

C'est cet étrange personnage que va rencontrer Billy au cours de l'une de ses escapades en forêt. Entre le jeune garçon et l'homme solitaire va se créer peu à peu une complicité suivie d'un fort sentiment d'amitié. Une amitié qui ne sera pas du goût de tout le monde dans cette petite communauté d'agriculteurs.
Au contact de Jim Lamar, Billy apprendra – comme Jim l'a appris dans d'autres circonstances – que le monde ne s'arrête pas aux frontières du comté de Stanford et que s'il existe de par ce monde des gens « différents », ils n'en sont pas moins dignes de respect.

En racontant ses souvenirs, en particulier ceux relatifs à son expérience lors de la guerre du Vietnam, Jim fera comprendre au jeune garçon que le monde est vaste et que les êtres qui l'habitent, si différents soient-ils, ont énormément de choses à nous apporter. C'est ce que Jim a compris lors de cette guerre qui, si abominable soit-elle, lui a permis de rencontrer et de fraterniser avec d'autres hommes dont les origines et les préoccupations étaient à mille lieues de son univers étriqué de fils de paysan du Middle West.
Cet échange entre Jim et Billy marquera à jamais le jeune garçon qui découvrira douloureusement à quel point la communauté dont il est issu peut s'avérer étroite d'esprit et intolérante face à tout ce qui peut s'avérer différent de son mode de pensée.

C'est donc un roman initiatique que nous livre ici Lionel Salaün, un roman « américain » écrit par un français, comme l'a fait il y a quelques années, et avec tout autant de talent, Frédéric Roux avec son « Hiver indien ».
Pourquoi un roman américain ? Peut-être pour faire ressentir au lecteur l'universalité de son propos et peut-être aussi par amour de cette littérature américaine qui mêle le tragique et l'épique, l'intime et le grandiose, ce sens inouï de la description du quotidien où à certains détails apparemment dérisoires viennent s'amalgamer des bribes de la grande Histoire. On ne peut qu'évoquer, en lisant ce roman, le long cortège de tous ces auteurs américains qui ont tant apporté – et apportent encore aujourd'hui – à la littérature universelle.
Loin d'être une parodie, un roman « à la manière de ... », le roman de Lionel Salaün est, en plus de son propos profondément humaniste, de sa talentueuse narration, un vibrant hommage à la littérature américaine. Un premier roman qui a la dimension d'un chef-d-œuvre.







dimanche 15 mai 2011

Le 9ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 5

"Entre ciel et terre" Jon Kalman Stefansson. Roman. Gallimard, 2010.
  Traduit de l'islandais par Eric Boury.


L'Islande est décidément à l'honneur pour cette 9ème édition du Prix des lecteurs du Télégramme. Après l'excellent « Jón l'Islandais » de Bruno d'Hallouin, c'est cette fois-ci un roman venu tout droit de ce fascinant pays qui nous est proposé.
« Entre ciel et terre » (dont le titre original est : « L'Enfer et le Paradis ») est le premier roman traduit en français de l'auteur islandais Jón Kalman Stefánsson. Quatre autres romans sont à son actif ; espérons qu'ils soient eux aussi traduits un jour en français.

« Entre ciel et terre » se déroule donc en Islande à la fin du XIXème siècle. On y fait la connaissance de deux amis, un jeune homme prénommé Bárður accompagné d'un enfant dont on ne connaîtra pas le nom et qui sera tout au long de ce roman appelé « le gamin ».
Barður et le gamin sont pauvres. Pour s'assurer le gîte et le couvert, ils louent leurs bras au hasard comme ces personnages de la Grande Dépression décrits par John Steinbeck dans « Les raisins de la colère » et « Des souris et des hommes ».

Quand débute le roman, les deux compagnons arrivent à un campement de pêcheurs où ils se sont engagés pour participer à une expédition de pêche à la morue. Bien que leurs maigres bagages ne contiennent que l'essentiel, ils ont quand même apporté avec eux quatre objets dont l'utilité semble toute relative. Ces quatre objets, ce sont des livres. Barður et le gamin sont en effet passionnés de littérature, au point d'entamer leurs maigres économies afin d' acquérir quelques ouvrages.
Cette fois-ci, dans leur sac se trouvent deux ouvrages qu'ils ont acheté : un manuel de langue anglaise et un récit de voyage. Les deux autres sont des livres qu'ils ont emprunté à un vieux capitaine aveugle : la biographie d'un marin danois, ainsi que « Le Paradis perdu » du grand poète britannique John Milton.
C'est ce dernier ouvrage qui va plus particulièrement fasciner Barður, au point que plongé dans la lecture des vers du poète, il sera en retard au moment d'embarquer pour partir en mer et en oubliera sa vareuse. Cet oubli lui sera fatal. L'équipage, arrivé au large, sera pris dans une tempête de neige et Barður va mourir de froid.
Inconsolable suite à la disparition de son meilleur et seul ami, le gamin n'aura plus qu'une idée en tête : mourir à son tour. Mais avant cela, il lui reste une dernière tâche à accomplir : retourner au village afin de rendre à son propriétaire les deux livres qu'ils lui ont emprunté.
Une fois cette mission accomplie, le gamin mettra-t-il fin à sa vie ou trouvera-t-il une raison de continuer à vivre ? C'est cette question qui accompagnera le lecteur jusqu'à la fin de ce douloureux récit qui prend la forme d'une quête initiatique dans laquelle un enfant va peu à peu découvrir, par delà la douleur, sa condition d'adulte en devenir. Au sein de ce village qu'il a du rejoindre afin de rendre les livres empruntés par Barður, il fera la rencontre de nombreux personnages, fascinants et inquiétants dont les plus étranges et les plus troublants appartiennent à ce continent encore inconnu pour lui qu'est l'univers féminin.

D'un récit dont la trame pourrait apparaître à première vue relativement simple et linéaire, Jón Kalman Stefánsson nous offre une narration à la prose hypnotique et poétique servie par une excellente traduction signée Eric Boury. Une fois entré dans ce récit, après s'être accoutumé à cette écriture si particulière, le lecteur se laisse entraîner dans cette histoire sombre où la dureté du climat et la violence sociale peuvent s'avérer fatals aux êtres les plus faibles et les plus démunis. 
Malgré cela « Entre ciel et terre » n'est pas de ces romans misérabilistes destinés à nous tirer des larmes en nous décrivant les conditions de vie plus que précaires des classes les plus pauvres d'Islande en cette fin du XIXème siècle. L'auteur ne tombe jamais dans la tentation du détail sordide et les personnages qu'il décrit, même s'ils ne sont pas toujours reluisants et exempts de certains vices, sont dépeints avec beaucoup d'humanité et de dignité.
C'est donc avec fascination et curiosité que l'on se plongera, en compagnie de ce gamin dont on ne connaîtra jamais le nom, dans ce microcosme à l'échelle d'un petit village côtier, à la rencontre de ses habitants ni plus ni moins admirables ou méchants que partout ailleurs.
Ce récit, qui s'attache à ces quelques personnages perdus sur ce petit bout de terre battu par le vent boréal ne pourra que rappeler la force de ces sagas médiévales islandaises dont Jón Kalman Stefánsson est à n'en pas douter le digne héritier.      




William Turner (1775-1851) : "Tempête de neige"

lundi 2 mai 2011

Le 9ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 4

"Les rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires" Thierry Maugenest. Essai. JBZ & Cie, 2010.


 « Vous êtes passionné par la littérature ?
Vous rêvez d'embrasser la carrière d'auteur ?
Vous envisagez d'écrire le prochain chef-d-œuvre des lettres françaises ? Vous comptez devenir académicien ou recevoir le prix Nobel ?
Ce petit livre est fait pour vous ! Les cinquante fiches-conseil que vous trouverez dans les pages qui suivent, abondamment illustrées de textes connus ou inédits, vous permettront à votre tour d'obtenir le label : GRANTÉCRIVAIN. »

À moins d'être particulièrement naïf, on comprendra aisément que ce petit ouvrage est à prendre au second degré et qu'il n'est nullement un manuel de coaching à l'usage des écrivaillons de tout poil.
Cet opuscule d'une centaine de pages se présente donc sous la forme d'un guide dont le but est d'éviter aux écrivains en herbe les divers écueils de méthode et de style susceptibles de nuire à la rédaction d'une œuvre littéraire.

On trouvera donc nombre de conseils fort avisés à l'usage de celles et ceux qui caressent le rêve de devenir un jour un auteur reconnu. 
En tout premier lieu, et à l'origine de toute création littéraire, vient l'inspiration, mais la Muse peut parfois se faire attendre et un auteur digne de ce nom se doit d'éviter certains procédés. On y verra, par exemple, que le plagiat n'est pas chose recommandée (même si de grands auteurs comme Lamartine, Stendhal ou Corneille ont cédé à ce travers), à moins peut-être de s'auto-plagier comme le fit Chateaubriand.

Le choix des mots, des noms-propres, des adjectifs ou des synonymes est lui aussi prépondérant. Thierry Maugenest nous donne ici quelques exemples des choses à ne pas faire. Ainsi, échanger le thé et la petite madeleine de Proust contre un bock de bière et un pot de rillettes donnera une toute autre saveur à ce célèbre passage d' « À la recherche du temps perdu »
De la même manière, changer les noms des protagonistes de « Madame Bovary » en les rebaptisant Ricky et Loana donnera un résultat pour le moins ridicule.
Le choix des synonymes est lui aussi à prendre sérieusement en compte. Que serait-il advenu si la « Chanson d'automne » de Paul Verlaine :

Les sanglots longs
des violons
De l'automne
Blessent mon cœur
D'une langueur
Monotone

avait été rédigée comme suit :

Les jérémiades oblongues
Des crincrins
De l'arrière-saison
Contusionnent mon muscle cardiaque
D'un stress
Uniforme

Il convient aussi d'éviter d'user d'un langage trop abscons qui obligera le lecteur à consulter incessamment un dictionnaire :
« L'abstème marguillier créosotait un chamérops près d'une narse lorsque l'abbé Bastien lui tendit une couque. Le fabricien, qui gardait en mémoire le dernier don du prestolet (un cotignac au goût d'animelles arrosé de manzanilla), refusa d'un geste, puis il lui parla des géosynclinaux et des espaces exondés selon lui par des mouvements épeirogéniques. »

On évitera aussi d'user de certains jargons rendant rapidement la narration incompréhensible. 
Si Chateaubriand avait connu et utilisé le langage SMS, voici comment se lirait cet extrait de « René » :

« Le je'n om é le mition'R admir'R qq tps 7 b'L s'N, en pl'Nyan le sach'M ki ne pou V plu en jouir ; ens8 le p'R Sou'L é Chacta sassir sur le gazon, o pié 2 larbr ; R'Né pri sa plas o miliE 2, é, apré 1 moman 2 6lans, il parla 2 la sort a C vi'E ami :
« Je ne pui, en komen100 mon ré6, me Dfendr d'1 mvt 2 ont. La P 2 vo keur, r'SPectable Vyéyar, é le kalm 2 la natur otour 2 moi, me fon rouJr du troubl é 2 laJtation 2 mon am. »

On évitera aussi d'user et d'abuser des adverbes, des parenthèses, de la ponctuation, des digressions ou autre conjonctions susceptibles d'alourdir votre récit. Si Rimbaud, dans « Ma Bohême » avait abusé des adverbes, voici par exemple comment nous lirions son texte :

« Je m'en allais spontanément, les poings dans mes poches indéniablement crevées ;
Mon paletot aussi devenait absolument idéal ;
J'allais lentement sous le ciel, Muse ! Et j'étais indéfectiblement ton féal ;
Oh ! Là là ! que d'amours splendides j'ai sensuellement rêvées ! »

Des exemples comme ceux qui précèdent, on en trouvera à la pelle dans cet intéressant et hilarant petit bouquin. On y verra aussi que de nombreux grands auteurs aujourd'hui passés à la postérité ont commis dans leurs écrits nombre d'erreurs de style, pléonasmes, tics de langage, étourderies et autres perles.
L'ouvrage se termine par une quinzaine d'exercices pratiques dont certains, assez ardus, mettront à l'épreuve vos connaissances des belles-lettres.

Jubilatoire et instructif « Les rillettes de Proust » est un petit condensé de ce qui s'est fait de meilleur et de pire dans la littérature. Il comblera d'aise, sans toutefois se prendre au sérieux, les amateurs des belles-lettres et sera propice à maints éclats de rire.







samedi 30 avril 2011

Le 9ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 3

"Une douce flamme" Philip Kerr. Roman. Editions du Masque, 2010.
  Traduit de l'anglais par Philippe Bonnet.

Les trois romans qui composent « La trilogie berlinoise », polars écrits par le talentueux Philip Kerr, nous invitaient à suivre les enquêtes de Bernhard Gunther, détective privé, dans l'Allemagne des années 30 et 40.
On y découvrait un Bernhard Gunther, personnage cynique et obstiné, tentant de résoudre nombre d'affaires criminelles alors qu'autour de lui le nazisme étend sa sinistre mainmise sur l'Allemagne puis sur l'Europe, avant de s'effondrer suite à l'offensive des forces alliées.

 Le quatrième opus « La mort, entre autres » voyait Bernhard «  Bernie » Gunther contraint de fuir clandestinement l'Allemagne vers l'Argentine, suivant la filière des criminels de guerre nazis ayant échappé aux arrestations et au procès de Nuremberg.

C'est donc en Argentine que débute le cinquième volet des aventures de Bernie Gunther, dans cette dictature sud-américaine qui servira longtemps de sanctuaire aux nazis de tout poil, accueillis avec la bénédiction d'un Juan Perón qui n'a jamais caché sa sympathie envers les régimes fascistes de la vieille Europe.

C'est donc sous l'identité d'un criminel de guerre nazi que Bernhard Gunther débarque à Buenos Aires en 1950 après avoir traversé l'Atlantique en compagnie d'un certain Adolf Eichmann.

Très rapidement, Gunther, reçu par Juan Perón lui-même, va jouer son va-tout en révélant sa véritable identité, celle d'un détective privé, ancien policier de la Kripo (Kriminalpolizei) dans les années 30. Son aveu va attirer l'attention du colonel Montalbán, un responsable de la police, qui va lui proposer de travailler avec lui afin de résoudre une affaire de meurtre. Une jeune fille a en effet été retrouvée quelques jours plus tôt, assassinée et éviscérée. Curieusement, ce meurtre rappelle à Gunther une affaire similaire sur laquelle il avait enquêté sans succès dans le Berlin des années 30.
L'auteur de ces meurtres qui lui avait échappé quelques vingt ans plus tôt a-t-il survécu à la guerre et réussi à trouver refuge, tout comme lui, en Argentine ? Est-ce l'œuvre d'un tueur en série ? D'un ancien tortionnaire nazi en mal d'atrocités ? À partir de ce moment, le roman va se scinder en deux époques, alternant entre celle où il mène l'enquête à Buenos Aires et celle qui se déroula à Berlin dans les années 30.

On suivra ainsi Gunther dans les cabarets louches de Berlin, aux toutes dernières heures de la république de Weimar, pour le voir ensuite enquêter dans l'Argentine des années 50, recensant patiemment tous les anciens nazis susceptibles d'avoir commis de pareilles atrocités. Son chemin croisera même celui du sinistre docteur Mengele, « l'ange de la mort » d'Auschwitz.

Parallèlement à cette affaire, Gunther va être contacté par une jeune femme d'origine juive dont l'oncle et la tante ont mystérieusement disparu.
Mener ces deux enquêtes de front ne va pas être de tout repos et une fois de plus Gunther va apprendre à ses dépens qu'il vaut mieux parfois ne pas mettre son nez n'importe où, surtout quand ce n'importe où voisine dangereusement avec le pouvoir en place, que ce soit dans l'Allemagne nazie ou dans l'Argentine du Péronisme.

Avec ce cinquième opus, Philip Kerr nous livre une fois de plus un récit palpitant, passionnant de bout en bout. On y retrouve avec plaisir un Bernhard Gunther au mieux de sa forme, un privé dont le cynisme et la gouaille apportent une certaine fraîcheur dans cette période particulièrement sinistre de l'Histoire. 
La prose de Philip Kerr, qui nous relate ces récits par la bouche même de Gunther nous offre ainsi de savoureux moments qui tranchent avec l'atmosphère souvent oppressante du contexte historique. Les dialogues, ainsi que la description de certains personnages sont souvent d'une truculente drôlerie. En voici pour preuve un court extrait dans lequel Gunther fait son entrée dans un commissariat de Munich en 1932 :

« Le sergent de permanence était aussi gros qu'un boulet de démolition et tout aussi serviable. Il avait le crâne chauve et une moustache gominée semblable à un petit aigle allemand. Chaque fois qu'il faisait un geste, sa ceinture en cuir grinçait contre son ventre tel un navire tirant sur ses amarres. De temps à autre, il portait sa main à sa bouche et rotait. On pouvait sentir son petit déjeuner depuis la porte d'entrée. »

On rit beaucoup donc, on tremble aussi tant Gunther met d'application et de talent à se retrouver dans d'inextricables guêpiers. Mais surtout on apprend énormément de choses sur certains pans occultés de l'Histoire comme l'implication du Vatican dans l'évasion des criminels de guerre nazis, l' utilisation des connaissances de ceux-ci après-guerre par des grandes puissances comme les États-Unis, ou encore les pratiques scandaleuses de certaines firmes pharmaceutiques (déjà !) avant, pendant et après la seconde guerre mondiale.

Avec « Une douce flamme », Philip Kerr nous offre une fois de plus un polar de haute volée, remarquablement documenté, et dont le personnage principal doté d'un indéniable charisme séduira nombre de lecteurs. Un véritable coup de cœur en ce qui me concerne.        


Le faux passeport d'Adolf Eichmann, établi par la Croix-Rouge, au nom de Riccardo Klement.



jeudi 7 avril 2011

Le 9ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 2

"Les femmes du braconnier" Claude Pujade-Renaud. Roman. Actes Sud, 2010.

Avant d'aborder ce très beau roman de Claude Pujade-Renaud, je n'avais jamais entendu parler de Sylvia Plath et de Ted Hughes, ce couple de poètes anglo-américain des années 50-60.
C'est donc à l'aveuglette que je me suis lancé dans la lecture de ce récit qui se situe entre roman et biographie et ai ainsi pu partager les joies, les déboires et les drames qui ont émaillé l'histoire de ce couple très populaire dans les milieux littéraires britanniques et américains des années 60.

Sylvia Plath, américaine d'origine allemande, poètesse à ses heures, poursuit des études littéraires à Cambridge. C'est là qu'elle va rencontrer Ted Hughes, un jeune homme britannique. L'homme est séduisant mais traîne derrière lui une réputation de séducteur invétéré. Les rumeurs le qualifient d'ailleurs à ce sujet de chasseur, de prédateur, de braconnier. Ces adjectifs s'avèrent particulièrement bien employés envers ce jeune poète dont l'inspiration puise essentiellement dans les forces de la nature et dans la sauvagerie animale. Cette attirance envers la nature n'est pas une posture chez ce jeune homme natif du Yorkshire qui aime courir les bois, pêcher et observer les animaux sauvages.
C'est la poésie qui va rapprocher ces deux êtres qu'à priori beaucoup de choses séparent. Elle est américaine, vaguement dépressive (elle a déjà tenté de mettre fin à ses jours quelques années plus tôt), ressent une culpabilité maladive due à ses racines allemandes qu'elle associe sans raisons avec la barbarie nazie de la dernière guerre.
Lui, au contraire, prend la vie comme un fruit qu'il dévore chaque jour avec gourmandise et sensualité. La poésie, les femmes, la nature, le monde animal, sont son terrain de chasse, des domaines dont il tire une énergie phénoménale qu'il retranscrit dans ses poèmes.

Malgré toutes ces différences donc, une sorte de coup de foudre va intervenir entre ces deux êtres, fascinés l'un par l'autre dès leur première rencontre lors d'une soirée estudiantine fortement arrosée.
Quelques mois plus tard, Sylvia Plath et Ted Hughes se marient à Londres. Commencent alors six années d'une vie conjugale où tout semble leur réussir jusqu'au moment où l'attirance et la fascination des premiers jours vient à s'effilocher. Est-ce l'usure due à la trivialité du quotidien lorsqu'il faut porter des enfants, les nourrir, les langer, effectuer les tâches ménagères de chaque jour ? Tout cela est-il compatible avec une carrière de romancière et de poète ? Est-ce la trop grand disparité entre Sylvia, dont la sensibilité est à fleur de peau, et les appétits féroces, animaux, quasi-instinctif de son poète de mari ?

C'est la rencontre avec un autre couple – poètes eux aussi – Assia et David Wevill, qui va mettre le feu aux poudres. Ted, qui vit maintenant depuis plusieurs années avec une américaine blonde, va être rapidement émoustillé par cette Assia, brune et juive d'origine russe, au tempérament volcanique.
Cette rencontre marquera le point de départ d'une lente descente aux Enfers qui va non seulement toucher les principaux protagonistes mais aussi tout leur entourage et va métamorphoser ce quasi-conte-de-fées en une succession de drames.

Ce pourrait être une histoire très banale – celle d'un couple qui s'aime, qui se distend et qui se déchire – comme il y en a tant d'autres. Mais ici Claude Pujade-Renaud met en scène deux géants de la littérature et de la poésie anglo-saxonne et nous fait partager de l'intérieur cette relation en la traitant par le biais de multiples voix : celle de Sylvia Plath, bien sûr, mais aussi de sa mère, de parents, d'amis et de tierces personnes qui croisent à un moment où à un autre la destinée du couple Plath-Hughes. Ces courts chapitres, en particulier ceux où s'exprime Sylvia, plongent le lecteur dans le monde intérieur de cette jeune femme sensible, érudite et passionnée en proie aux vieux démons qui la hantent. La dimension psychanalytique du personnage est d'ailleurs particulièrement bien rendue en ce qui concerne ses peurs, ses obsessions et ses cauchemars refoulés.

En faisant revivre sous nos yeux l'histoire de ce couple fascinant, Claude Pujade-Renaud nous offre un très beau roman polyphonique où s'illustre la difficulté d'accorder les exigences de la création artistique aux trivialités du quotidien, un talentueux récit sur l'influence morbide que peut parfois exercer l'histoire familiale sur le destin de ceux qui en héritent, condamnés à revivre ou à expier des drames et des fautes survenus dans le passé.






Sylvia Plath et Ted Hughes

dimanche 3 avril 2011

Le 9ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 1

"Le dernier roi d'Angkor" Jean-Luc Coatalem. Roman. Grasset, 2010.



Après quelques années de vie commune dans l'appartement parisien qu'il a hérité de sa mère, le narrateur – journaliste indépendant, proche de la cinquantaine – se sépare de sa compagne. C'est plutôt elle, d'ailleurs, qui s'en va. Malgré de nombreuses tentatives et après avoir tout essayé, son désir d'enfant n'a pas pu se réaliser. Ne pouvant faire le deuil de cet enfant qui ne naîtra jamais, elle met un point final à cette liaison et claque la porte.
Le narrateur se retrouve donc seul et décide – peut-être afin d'exorciser cette cassure – de refaire à neuf l'intérieur de son appartement afin de tirer un trait sur ces années passées.
C'est en faisant le tri dans de vieux souvenirs que son regard se pose sur de vieilles photos conservées par sa mère. Sur l'une de celles-ci apparaît un visage d'enfant qu'il a connu bien longtemps auparavant. Il s'agit d'un orphelin cambodgien appelé Louis-Noël qui partageait ses jeux lors des dimanches passés chez ses grands-parents.
Lui revient alors quantité de souvenirs : la grande maison bourgeoise de Viroflay où il passait les dimanches de son enfance ; son grand-père qui a fait carrière dans le commerce international et qui se passionne pour l'épopée napoléonienne ; et Louis-Noël que l'on extirpait de son orphelinat à l'occasion de ces fêtes et repas de famille.
Légèrement plus âgé que le narrateur et son frère, Louis-Noël, surnommé Bouk, ne cessait de fasciner les deux frères qui s'interrogeaient sur ses origines. Son maintien, sa retenue, son attitude digne en toutes circonstances, n'étaient-ils pas le signe que Bouk était le descendant d'un de ces rois qui bâtirent les temples-cités d'Angkor ? Les deux enfants ne cessaient d'échafauder des théories à son sujet, rêvant de jungles impénétrables, de chasses au tigre, de crépuscules sur le Mékong.
Il faut dire que l'on en sait bien peu sur Bouk. Seulement qu'il est né au Cambodge, dans la région d'Angkor et qu'il est l'un de ces innombrables orphelins originaires de ce pays en guerre.
Et pour quelles raisons cet enfant se retrouve-t-il au sein de cette famille bourgeoise ? Sa présence est-elle en rapport avec l'oncle Ronan ou le cousin Pierre qui ont vécu quelques années là-bas, l'un militaire, l'autre ingénieur – à l'époque où l'Asie du sud-est était colonie française ? Bouk a-t-il des liens cachés avec cette famille française ou sa présence n'est-elle due qu'à une action désintéressée d'un vieil homme fortuné désireux d'accomplir un acte désintéressé en parrainant un jeune orphelin ?
Beaucoup de questions restent en suspens. Beaucoup trop. Et bien des années plus tard, le narrateur s'interroge encore sur le cas de Louis-Noël qui, une fois adolescent, a disparu de leur vie sans laisser de traces, laissant derrière-lui un mystère de plus.
Qu'est devenu Bouk ? Est-il reparti au Cambodge ou mène-t-il une vie discrète quelque part en France ? C'est ce que va tenter de découvrir le narrateur qui va ainsi se lancer dans un jeu de piste qui le mènera jusqu'aux ruines d'Angkor dans la touffeur de la jungle cambodgienne.

« Le dernier roi d'Angkor » est un roman sur le souvenir qui nous embarque dans un voyage exotique qui tient à la fois de la quête de soi et de l'enquête policière. On suit certes avec grand intérêt les démêlés de ce journaliste qui veut faire une fois pour toutes la lumière sur un mystère resté entier. Le problème est que l'on arrive à la fin de ce roman sans avoir un seul éclaircissement sur toutes ces questions qui jalonnent le fil du récit. On sait que le narrateur apprendra au final tout ce qu'il a voulu savoir. Mais pour ce qui est du lecteur, il reste sur sa faim, frustré d'avoir parcouru toutes ces pages – passionnantes au demeurant – pour en arriver à cette conclusion décevante ainsi qu'à un dénouement un peu téléphoné qui joue sur le registre réchauffé de l'inanité de rechercher au loin ce que l'on peut trouver près de soi. Dommage que ce roman de Jean-Luc Coatalem qui laisse présager dès les premières pages une intrigue fascinante, intrigue qui se poursuit avec bonheur tout au long du récit, retombe malheureusement comme un soufflé refroidi et nous laisse désemparés, en proie à nos questionnements sans réponses, devant le grand vide qui suit le point final.







samedi 2 avril 2011

Le 9ème Prix des Lecteurs du Télégramme

Cette année encore, je me suis inscrit au Prix des lecteurs du Télégramme.
Voici la sélection pour cette année 2011 :



Le dernier roi d’Angkor par Jean-Luc Coatalem (Grasset). (Lu)

Les femmes du braconnier par Claude Pujade-Renaud (Actes Sud).
Le cul des anges par Benjamin Legrand (Seuil).
Une douce flamme par Philipp Kerr (Masque).
Les poissons ne connaissent pas l’adultère par Carl Aderhold (Lattès).
Entre ciel et terre par John Kalman Stefansson (Gallimard).
Le retour de Jim Lamar par Lionel Salaün (Liana Levi).
Jon l’islandais par Bruno d’Halluin (Gaïa). (Lu)
Les rillettes de Proust par Thierry Maugenest (JBZ et Cie).
Le sang et la mer par Gary Victor (Vents d’ailleurs).




jeudi 10 mars 2011

La dame du lac

"L'ombre dans l'eau" Inger Frimansson. Roman. Editions First-Gründ, 2011.
  Traduit du suédois par Carine Bruy.


Depuis quelques années le polar scandinave est à la mode. Cet engouement est justifié par l'originalité et la très bonne qualité des intrigues ainsi que par l'empathie que le lecteur partage de manière générale avec les principaux protagonistes de ces romans.
Parmi les auteurs les plus connus en France, on peut citer, entre autres, Henning Mankell, Jo Nesbø, Gunnar Staalesen, sans oublier Stieg Larsson, à l'origine du phénomène éditorial « Millenium ».
Les auteurs féminins sont par contre moins connues sous nos latitudes, à part peut-être Karin Fossum. Ces dames n'ont pourtant rien à envier à leurs collègues masculins pour ce qui est de leur maîtrise du genre et elles commencent peu à peu à grignoter du terrain. Ainsi des noms tels que ceux de Anne Holt ou Pernille Rygg deviennent de plus en plus familiers aux amateurs du genre.
Parmi ceux-ci, citons, puisque c'est le sujet de ce commentaire, celui de Inger Frimansson, dont pour ma part, j'ignorais jusqu'ici l'existence. Cette sexagénaire suédoise n'a publié à ce jour que deux romans qui ont suscité un tel enthousiasme auprès des lecteurs de son pays qu'elle s'est vue décerner par deux fois le Prix de meilleur roman policier suédois pour « Bonne nuit, mon amour » et pour « L'ombre dans l'eau », deux ouvrages mettant en scène des personnages récurrents et qui laissent présager une trilogie, voire un cycle de plus grande ampleur.
Rien à voir bien sûr avec Millenium qui nous faisait suivre lui aussi les mêmes personnages sur trois tomes mais contraignait le lecteur à suivre l'intrigue dans l'ordre chronologique afin de ne pas s'égarer dans les méandres d'un récit relativement complexe.
Ce n'est pas le cas ici et l'on peut librement commencer par le deuxième opus, ce que j'ai fait pour ma part, en se réservant pour plus tard la lecture du premier tome. Certes, on peut être un peu dérouté, comme je l'ai été, par certains éléments du récit qui demeurent obscurs mais ne nuisent en rien à la lecture du roman. Ces zones d'ombre dans le récit apportent même un supplément de suspense et ne peuvent que donner envie de découvrir les évènements qui ont précédé l'intrigue de « L'ombre dans l'eau ».
Le personnage central n'est pas un flic ni un détective, mais une femme qui approche de la cinquantaine: Justine Dalvik, héritière d'un industriel spécialisé dans la confiserie. Cette femme apparemment paisible qui coule des jours tranquilles dans sa maison au bord du lac Mälar partage sa vie avec son compagnon Hans-Peter, gardien de nuit dans un hôtel de Stockholm ainsi qu'avec un grand oiseau noir qu'elle a recueilli (on ne sait pas ce qu'est cet oiseau, corbeau, corneille ou autre?) et qu'elle laisse évoluer en toute liberté dans son foyer. Malgré cette légère touche d'excentricité, tout pourrait aller pour le mieux pour Justine Dalvik qui file le parfait amour avec Hans-Peter. Mais sa tranquillité semble menacée. La nuit, des ombres rôdent autour de sa maison et elle a de plus en plus le sentiment d'être épiée. Serait-ce dû aux évènements qui ont marqué son passé ? Il apparaît en effet, au fil du récit, que beaucoup trop de personnes ayant fréquenté Justine aient disparu dans des conditions mystérieuses ou soient décédées de mort violentes. Ce fut tout d'abord son ancien compagnon, Nathan, disparu dans la jungle en Malaisie alors qu'il dirigeait un circuit touristique auquel participait Justine. Puis ce fut le tour de Martina – la séduisante photographe du groupe, chargée de prendre des clichés pour la promotion des voyages organisés dirigés par Nathan – retrouvée poignardée dans la chambre d'hôtel qu'elle partageait avec Justine.
Puis, après son retour en Suède, ce fut la disparition, toujours inexpliquée, de Berit, une ancienne camarade de classe de Justine qui n'a plus jamais donné signe de vie depuis le jour où elle lui a rendu visite. Tout cela fait beaucoup de morts autour de Justine dont on apprend qu'elle a fait disparaître auparavant le cadavre d'une femme dans les eaux du lac. Était-ce Berit ? Justine l'a t-elle tuée ou a t-elle simplement fait disparaître un corps afin de ne pas se trouver mêlée de nouveau à une histoire de meurtre ? Tout cela fait de Justine un personnage assez atypique, dont on ne sait si l'on doit la plaindre – est-elle victime d'une série de coïncidences malheureuses ? - ou si l'on doit considérer qu'elle est à l'origine de tous ces meurtres inexpliqués. Il en est de même pour la plupart des autres personnages rencontrés au fil du récit, dont beaucoup sont, de près ou de loin, des proches des personnes disparues. Sont-ils convaincus de la culpabilité de Justine ?Veulent-ils lui faire payer ses crimes ou simplement apprendre la vérité ?
L'intrigue alterne – à la manière d'un puzzle – entre tous ces personnages, liés de près ou de loin à l'histoire de Justine et dévoile peu à peu leurs motivations. Le récit saute continuellement d'un personnage à un autre, dévoilant progressivement des éléments qui font progresser l'histoire. Mais, on s'apercevra, une fois le roman achevé que l'on n'en sait pas beaucoup plus, ce qui augure bien évidemment d'un troisième opus, voire de plusieurs autres. Le lecteur, intrigué comme je l'ai été, tentera d'en savoir un peu plus en se procurant le premier tome afin de découvrir d'autres indices et d'en apprendre un peu plus sur le passé de ce personnage – dont on ne sait s'il attire la sympathie ou la méfiance – qu'est Justine Dalvik.






dimanche 6 mars 2011

Second printemps

"Quartier lointain" Jirô Taniguchi. Manga. Casterman, 2002.
   Traduction de Kaoru Sekizumi & Frédéric Boilet.
   Adaptation graphique de Frédéric Boilet.


Qui n'a pas rêvé un jour de revenir dans le passé afin de changer le cours des évènements : éviter une erreur de jeunesse, prendre la bonne décision, empêcher que ne survienne un malheur ? « Ah...Si j'avais su... » se dit-on tout en sachant qu'il est impossible de revenir en arrière et que la somme de nos actes passés conditionnent irrémédiablent notre présent et notre avenir.
Ce rêve impossible va pourtant devenir réalité et bouleverser la vie jusqu'ici bien tranquille d'un quadragénaire japonais : Hiroshi Nakahara.
Au retour d'un déplacement professionnel à Kyôto, au lendemain d'une réunion qui s'est conclue par une soirée fortement arrosée, Hiroshi Nakahara se trompe de train. Au lieu de prendre celui qui se dirige vers son domicile à Tokyo, le voici parti en direction de Kurayoshi, la ville où il a passé son enfance. Mettant cette erreur sur le compte de sa gueule-de-bois, Hiroshi Nakahara se résigne à ce contretemps. Il sera bien temps, une fois arrivé à Kurayoshi, de reprendre un train pour Tokyo.
Une fois arrivé en gare de Kurayoshi, Hiroshi constate que le prochain train ne partira que deux heures plus tard. Deux heures d'attente. Deux heures à tuer. Que faire? Lui vient alors l'idée d'aller se promener dans cette ville qui l'a vu grandir. Immanquablement, le voici parti sur les lieux de son enfance. Il retrouve son ancien quartier et la maison de ses parents. Tout a tellement changé.
Puis ses pas le portent vers le temple Guzen, là où repose sa mère, morte vingt-trois ans plus tôt.
C'est en se recueillant devant la sépulture qu'il est pris d'un étourdissement – un malaise peut-être dû aux excès de boisson de la soirée précédente – et perd connaissance.
Quand il reprend ses esprits, c'est pour constater que beaucoup de choses ont changé, le cimetière dans lequel il se trouve n'est plus tout à fait pareil, et même l'air semble avoir une odeur différente.
Mais c'est une autre surprise – et celle-ci est de taille – qui l'attend. Quand il pose un regard sur ses mains, il s'aperçoit que ce ne sont plus des mains d'homme mais des mains d'enfant. Quant à ses vêtements, ce n'est plus le costume-cravate qu'il portait en arrivant mais un costume d'écolier.

Quand, sorti du cimetière, il se retrouve en ville, il constate que celle-ci aussi a changé d'apparence : les boutiques, les gens, les automobiles semblent être retournés à l'état où ils étaient dans son enfance pendant les années 1960. Surprenant son reflet dans la glace d'une vitrine, Hiroshi retrouve son visage, qui n'est plus celui d'un quadragénaire, mais bel et bien celui qu'il avait lors de son adolescence. Que s'est-il passé ? Est-ce un mauvais rêve ou faut-il croire à l'impensable : Hiroshi serait-il revenu dans son passé ?
Si c'est un rêve, celui-ci est cependant d'une véracité troublante. De retour à la maison familiale, il retrouve ses parents, sa petite sœur et sa grand'mère qui l'accueillent comme s'il s'était absenté depuis quelques heures. Même s'il ne comprend pas comment il est arrivé là, Hiroshi est bien obligé d'admettre l'incroyable : le voici revenu à l'époque de son enfance, en 1963.

S'il est redevenu l'enfant qu'il était 35 ans plus tôt, Hiroshi n'en a pas moins gardé son expérience d'homme mûr et s'aperçoit que nombre de ses souvenirs appartiennent encore au futur. Le voici donc dans la peau d'un enfant de quatorze ans doté du singulier pouvoir de connaître l'avenir.
Alors va se poser pour Hiroshi une question essentielle: s'il connaît l'avenir, peut-il en dévier le sens à son avantage et ainsi changer le cours des évènements futurs ? Peut-il, par ses actions, modifier le cours de son existence et de celle des siens ? Il va ainsi tenter l'expérience en essayant de comprendre les raisons qui ont poussé son père à disparaître un soir, abandonnant sa famille pour quelque raison restée inexpliquée. Sachant que sa mère ne se remettra jamais de cette disparition, Hiroshi va tout tenter pour empêcher l'inéluctable départ de son père et essayer de comprendre pourquoi ce père de famille apparemment sans histoires va décider un jour de disparaître.

Avec « Quartier lointain » Jirô Taniguchi, l'un des plus célèbres auteurs de mangas connus en Occident, nous offre une histoire sensible et nostalgique, un récit poétique tout en finesse qui se lit comme un roman et dont le propos ne peut que toucher profondément le lecteur qui, une fois le livre refermé, se demandera lui aussi ce qu'il ferait s'il lui était donné d'avoir une seconde chance, celle de retourner dans le passé pour tenter de modifier le cours des choses afin d'éviter un événement douloureux ou de saisir une occasion manquée.

C'est peut-être l'universalité de son propos qui fait de « Quartier lointain » un petit chef-d-œuvre de narration qui à aucun moment ne sombre dans la puérilité, le sensationnalisme ou le fantastique bas de gamme. Tous les thèmes abordés au cours de ce long récit qui s'étire sur plus de 400 pages, sont amenés avec finesse et retenue, tout ceci sans aucun faux pas, sans aucune faute de goût et avec beaucoup de pudeur. C'est aussi le cas dans la très belle adaptation cinématographique qu'en a tirée Sam Garbarski en 2010, qui a transposé l'action en France tout en respectant scrupuleusement l'esprit du récit afin d'en conserver toute l'émotion. La bande-annonce est à voir ici.   









jeudi 10 février 2011

Disgrâce

"Du côté où se lève le soleil" Anne-Sophie Jacouty. Roman. Editions Philippe Rey, 2006



« Quand monsieur de Fénelon s'en retourna sur ses terres en Périgord et qu'il les eût de nouveau aperçues, bordant l'horizon, il conçut que près de trente ans étaient passés depuis qu'il les avait quittées.
L'après-midi était encore un peu frais et l'on devinait à ces teintes grises et brunes des collines du Causse que la saison tiède du premier été ne paraissait qu'à la qualité des lumières, sans oser poindre dans les éléments. À l'approche du pays de Dordogne, l'air s'était auparavant adouci avec l'abaissement des falaises, selon une lente décroissance qu'il avait suivie des yeux ; les roches, d'abord vigoureuses sur le ciel, s'étaient peu à peu effacées en déployant ces lointains que modelaient, par formes stables, les courbes rousses du Quercy.
Alors, après les dernières plaines, les voyageurs avaient pénétré dans la vallée de la Vézère. Le soleil sombrant sous les arbres, fragmenté par le jeu de leurs branches, amoindrissait le jour et versait de l'occident une ample lueur pâle qui blanchissait les champs ; le bocage s'était attendri au creux des reliefs où le fleuve, formé parmi les herbes comme une lame d'ivoire, frayait le rai lumineux de ses eaux. Parfois, la Vézère baignait une de ces églises dont le clocher semblait avoir des yeux, le courant scindait les clairières, partageait l'étendue d'un jardin, se heurtait aux falaises, reflétait l'ombre d'un château coiffé de lauzes qui miroitaient selon la course des nuages. Au-delà des forêts, un peu en retrait, les monts s'étendaient sur le ciel et se prolongeant l'un l'autre, apposant leurs pics brunis de clarté, traçaient une dentelure régulière, à perte d'horizon ; il était six heures du soir.
Monsieur de Fénelon regardait la campagne. Il voyait les plans de terre et d'eau, de lumière et de roche, les rayons le long des arbres traçant leurs têtes comme des couronnes, les sentiers scintillant de poussière alors que dans les prés où passait le vent, par gerbes souples et retombant sans bruit, les herbes ployaient en un ressac silencieux. Au loin, les collines avaient rosi, éveillant, à mesure que leur harmonie prenait corps, un souvenir dont l'apparition l'étonnait ; il songeait à ces heures où le soleil, frappant les carreaux pendant la prière, allongeait à ses pieds une traînée dont la douceur gagnait son âme, comme pour en étancher la sécheresse – c'est à la Chapelle Royale qu'il en avait pris conscience le matin où, découvrant ces lieux pour la première fois, étonné d'une telle richesse, charmé par la pâleur bleutée des stucs et les peintures sous la voûte, il s'était recueilli auprès de l'autel. Le rayon était depuis régulièrement survenu, par une grâce inexplicable : sans rompre l'oraison, monsieur de Fénelon l'accueillait et le suivait longuement des yeux, hissé à son contact vers cette perfection qu'il lui figurait, ramené en même temps au plus profond de son âme dans l'union de son offrande au halo immobile, blond sur le sol comme une étoffe d'Italie. Quand la lueur se retirait, ému de tant de beauté, il en gardait au cœur comme une légère brûlure qui appuyait la force reçue dans la prière, et lui portait le délassement devenu nécessaire à son existence intérieure.
Alors, pâlissant peu à peu avec le soir, cet éclat silencieux sur les monts de Vézère devint par décroissance aussi froid que le marbre, et monsieur de Fénelon demeura attentif face à ces mondes qui le dépassaient, pénétré de leur soudaine immensité... »

Si j'ai choisi – en guise de préambule à ce commentaire sur le premier roman d'Anne-Sophie Jacouty – un aussi long extrait, c'est afin de faire ressentir peu ou prou l'émerveillement qui m'a saisi devant cette prose magnifique. Il est malheureusement trop rare, en effet, de voir de nos jours une écriture aussi soignée, ciselée comme une pièce d'orfèvrerie, qui laisse à penser que l'auteur à longuement pesé ses mots avant de coucher la moindre phrase sur le papier. 
On peut, certes, s'opposer à cela et décrier ces interminables descriptions qui ralentissent le cours d' un récit et ne font que l'allonger à la manière d'un cuisinier abusant de la sauce afin de masquer le manque flagrant d'ingrédients qui composent son plat. Cette critique est souvent appliquée à des auteurs tels que Proust, Flaubert ou Balzac à qui l'on reproche – surtout de nos jours – des digressions et descriptions interminables. Car le lecteur contemporain est souvent pressé. Il faut lire vite et ne pas s'embarrasser de détails superfétatoires. Il faut lire tel ou tel roman dans le temps imparti par un trajet en TGV ; il faut de l'action, des rebondissements pour maintenir l'attention du lecteur, beaucoup de dialogues pour se donner l'impression de regarder un film et boucler sa lecture en deux heures.

Loin de moi l'idée de brocarder des auteurs au style nerveux et minimaliste, ce choix d'écriture se révèle souvent très judicieux afin de « coller » au caractère du récit. Nombre de romans tirent leurs qualités de leur sobriété et de leur concision. De trop longues descriptions ne pourraient que nuire à ces ouvrages que leurs auteurs semblent avoir poli longuement afin d'en dégager un noyau d'une pureté remarquable.

Cette tendance contemporaine qui vise à une écriture sobre et concise ne doit pourtant pas cacher la fait que certains plumitifs et pisse-copie – dont beaucoup se trouvent hélas ! en tête des ventes – se servent de ce procédé afin de dissimuler plus ou moins habilement le vide intersidéral de leur imaginaire et de leur champ lexical, et leur permettent ainsi de pondre un, voire plusieurs ouvrages chaque année avec la bénédiction de leurs éditeurs.


C'est à cause de cette dictature de la facilité et de la rapidité que des ouvrages tels « Du côté où se lève le soleil » ont bien peu de chances de sortir de l'ombre, ce qui est fort dommage au vu de la qualité de ce roman. 
Certes, le sujet n'est ni « sexy » ni racoleur : on y parle de la disgrâce encourue par François de Salignac de La Mothe-Fénelon, archevêque de Cambrai et précepteur du jeune duc de Bourgogne.
Ayant soutenu la doctrine quiétiste prônée par Mme Guyon, Fénelon essuie les foudres de Bossuet et de Louis XIV. Il ne fait pas bon en effet s'écarter de l'orthodoxie catholique en cette fin du XVIIème siècle où la Cour du Roi-Soleil, sous l'influence de Mme de Maintenon, a depuis longtemps abandonné les frivolités et les fêtes pour s'adonner à la bigoterie.
C'est donc dans l'attente du jugement du roi que monsieur de Fénelon se rend pour la dernière fois sur les terres qui l'ont vu naître, à Sainte-Mondane dans la province de Périgord.

Ce voyage lui donnera l'occasion de revoir son frère ainsi que des proches trop longtemps perdus de vue mais surtout de méditer au cours de ses promenades sur son passé, sur sa carrière et sur la vanité de l'existence. On verra ainsi, en surimpression, se dessiner le tableau de la Cour du Roi-Soleil, un monde impitoyable où, en un clin d'œil, une réputation longuement acquise peut être mise à bas par un simple sous-entendu émis par un courtisan bien en vue.

C'est donc dans son Périgord natal que monsieur de Fénelon reverra passer devant ses yeux toute une vie, semblant encore s'interroger sur le hasard qui l'a poussé jusqu'aux salons dorés et aux antichambres de Versailles, jusqu' à ce moment fatidique où lui parviendra la décision fatidique du roi qui scellera irrémédiablement son destin.
Ce roman, aux longues descriptions donc, et aux dialogues qui fleurent bon le XVIIème siècle n'est pas sans rappeler – par son contexte historique, par son rythme contemplatif et par l'introspection dont fait preuve le personnage évoqué – le roman de Pascal Quignard « Tous les matins du monde ».

« Du côté où se lève le soleil » est un roman talentueux, fascinant qui ne peut que ravir les lecteurs amateurs d'une prose sensible et admirable, d'une facture très classique qui a pour but de servir un récit qui ne cède pas un seul instant au spectaculaire et à l'esbroufe mais qui se dévoile dans toute sa pureté. Un petit chef-d-œuvre.      




Portrait de Fénelon par Joseph Vivien