mardi 10 mars 2009

Le 7ème Prix des lecteurs du Télégramme # 1







"Courir" Jean Echenoz. Roman. Editions de Minuit, 2008.







Jusqu'ici, je n'avais jamais eu l'occasion de lire un roman de Jean Echenoz. C'est maintenant chose faite avec « Courir ».


Pourtant, ce n'était pas gagné d'avance : le titre ne m'inspirait pas plus que ça et quand j'ai su qu'il s'agissait (disons-le pour simplifier les choses) d'une « biographie » d' Émil Zatopek, mon peu d'intérêt pour tout ce qui touche de près ou de loin au monde du sport a bien failli me décourager de me lancer dans la lecture de cet ouvrage.


Bien sûr, cette figure emblématique de la course à pied ne m'était pas inconnue, l'ayant rencontrée pour la première fois dans mes jeunes années lors d'un exercice de lecture à l'école primaire, exercice qui eut pour résultat de graver dans ma mémoire ce curieux patronyme aux étranges consonances.


Mais depuis je n'en ai guère appris plus sur cet homme et l'on aurait pu m'affirmer qu'il était bulgare, croate ou biélorusse que je l'aurais cru sans hésitation. Cependant, si, comme je l'ai dit, le sport n'éveille que peu d'intérêt chez moi, l'Histoire, au contraire, ne cesse d'éveiller ma curiosité. Et il faut bien reconnaître que Zatopek « la Locomotive » est devenu, suite à son parcours, un acteur de l'histoire, non seulement sportive mais aussi de la grande Histoire, suite à son engagement (tardif ?) lors du Printemps de Prague.



La vie d'Emil Zatopek recouvre en effet plus d'un demi-siècle de l'histoire de l'Europe de l'Est, de 1940 – date à laquelle il commence à courir, sous l'occupation allemande – jusqu'en 2000, date de sa mort, dans une Tchécoslovaquie devenue aujourd'hui République fédérale tchèque et slovaque, et libérée de l'emprise soviétique suite à la Révolution de Velours de 1989.


C'est donc en 1940, alors qu'Emil Zatopek est un tout jeune homme, que commence le récit d'Echenoz.


Emil Zatopek travaille déjà depuis l'âge de seize ans dans les usines Bata (célèbres pour leurs chaussures) à Zlín, en Moravie. À ce moment là, Emil ne s'intéresse pas au sport (ce qui me l'a tout de suite rendu sympathique) : « Il a horreur du sport, de toute façon. Il traiterait presque avec mépris ses frères et ses copains qui emploient leurs loisirs à taper niaisement dans un ballon. »
Pourtant, il va devoir participer à une épreuve de course à pied, organisée par les établissements Bata, qui ont vu dans l'organisation de celle-ci, l'occasion de se faire de la publicité et de faire connaître leur marque en dehors des frontières du pays.


Tous les jeunes employés sont bien sûr fortement incités à participer. Emil participe donc, tous les ans, et de mauvais gré, à cette épreuve.


Mais l'Allemagne nazie vient d'envahir (en 1939) la Tchécoslovaquie et en a fait un protectorat. La vie est dure, la peur s'installe.


Là aussi, l'occupant décrète des épreuves sportives obligatoires et Emil se voit contraint d'y participer. Mais peu à peu, son aversion pour le sport va céder la place à un intérêt grandissant pour la course et Emil va bientôt se mettre à courir, seul, par tous les temps, dans le vieux stade de Zlin ou sur la route.


Bientôt, malgré son style peu orthodoxe, le voilà remarqué et il se lance dans la compétition. C'est d'abord à Prague que tout commence et qu'il remporte le championnat qui oppose la Bohême à la Moravie.


Pendant ce temps, la guerre fait rage, les Allemands se retirent face à l'avancée de l'armée rouge.




Arrive 1945 et la capitulation de l'Allemagne. Emil Zatopek intègre l'armée et sa carrière sportive va s'en trouver décuplée. Il court à Oslo pour les premiers championnats d'Europe, où il arrive cinquième, puis à Berlin pour le championnat des forces alliées. Personne ne le connaît et c'est de justesse qu'il peut participer à cette course qu'il remporte haut la main. À partir de cet instant, les victoires s'enchaînent, lors des Jeux Olympiques de Londres en 1948 où il remporte la médaille d'or du 10 000 mètres, puis les J.O. D'Helsinki en 1952, ceux de Melbourne en 1956, sans compter les championnats d'Europe d'athlétisme, en 1950 à Bruxelles, en 1954 à Berne. Zatopek ne rentre jamais les mains vides de ces épreuves et sa carrière s'achèvera avec sept médailles d'or obtenues aux Jeux Olympiques ainsi que dix-huit records du monde.


Mais Emil Zatopek , malgré tous ses records et toutes ses médailles, s'il est devenu une figure internationale de l'athlétisme n'en est pas moins un citoyen tchécoslovaque, ressortissant d'un pays inféodé au bloc soviétique. Et le pouvoir, bien évidemment, va instrumentaliser les victoires du champion pour la promotion de l'idéologie communiste.


Ses participations aux grandes épreuves sportives internationales lui seront accordées au gré des humeurs du gouvernement tchécoslovaque et du grand'frère de Moscou. Ses appréciations sur la démocratie et les libertés qu'il aura vues à l'étranger seront systématiquement détournées par la presse à seule fin de dénigrer les sociétés occidentales.


Pourtant, le champion, malgré son caractère affable, ne manque pas de s'insurger contre les abus du pouvoir en place et dès les J.O. de 1952, il menace de ne pas participer aux épreuves tant que le coureur de 1500 mètres Stanislav Jungwirth ne sera pas autorisé à se rendre à Helsinki. Les autorités avaient en effet décidé de refuser à ce sportif de se rendre aux J.O. Sous le prétexte que son père était un opposant au communisme.
Mais c'est en 1968, lors du Printemps de Prague, que la vie d'Emil Zatopek va être bouleversée. Zatopek va en effet prendre parti publiquement pour les idées réformatrices d'Alexander Dubček et le pouvoir soviétique n'oubliera pas cet affront. Radié de l'armée et du parti communiste, il est envoyé dans une mine d'uranium.


Six ans plus tard, il est rappelé à Prague où il est employé en qualité d'éboueur. On lui fait rédiger quelques temps plus tard son autocritique, et pour lui pardonner ses errements, le pouvoir, dans sa grande mansuétude, lui offre un poste d'archiviste dans un sous-sol au Centre d'information des sports.


Voici donc l'histoire de cet homme, une histoire qui nous est contée par Jean Echenoz, dans ce court roman à l'écriture sobre qui ne laisse pas de place aux effets dramatiques et qui ne s'encombre pas de détails. On suit pas à pas le parcours de cet homme qui semble être devenu un champion de renommée mondiale comme par inadvertance, un homme qui semble courir pour échapper aux vexations de l'histoire tout en sachant qu'il est impossible de faire abstraction de celle-ci et que, même s'il paraît possible de la distancer, elle en vient toujours à rattraper celui qui tente de lui échapper. C'est d'ailleurs cette confrontation entre l'individu et l'État, dans tout ce qu'il peut avoir d'écrasant, qui est ici au centre de ce roman et qui fait de cet ouvrage, bien plus qu'une sèche biographie, un témoignage de la formidable capacité des états totalitaires à instrumentaliser les plus belles aventures humaines dans le seul but de propager leurs idéologies.



















6 commentaires:

pagesapages a dit…

Ah ! Justement, je comptais en poster mon compte-rendu de lecture demain ! Je ne savais pas qu'il avait obtenu ce prix.
Et moi aussi, j'ai aimé Courir ! (alors que le sport, pour moi, bref, c'est aussi important qu'un pantalon pour une palourde :-) )

Pascal a dit…

Petite précision : ce roman n'a pas obtenu le Prix des lecteurs du Télégramme, il est en compétition avec les neuf autres de la sélection.Je commenterais chacun d'eux au fil de mes lectures.

Dominique a dit…

Jusqu'ici je n'étais pas convaicue par Echenoz, ton billet donne envie de lire ce titre, le personnage est interessant

Cécile Qd9 a dit…

en définitive, tu as aimé ou pas ?

Pascal a dit…

Cécile : En définitive, j'ai bien aimé ce livre et je crois que je lirais d'autres livres de cet auteur

Nicolas a dit…

Je n'ai pas été marqué par ce roman, écrit avec un style un peu trop désinvolte, et au sujet un peu ennuyeux à mon goût. On en a beaucoup parlé, mais au final, pas de quoi en faire un fromage.