mercredi 29 août 2007

Re-Naissance


"LAMBEAUX" Charles Juliet. Récit. Editions P.O.L. 1995



« Lambeaux » est un récit en deux volets.

Dans le premier, Charles Juliet évoque la mémoire de sa mère qu'il n'a pas connue, morte alors qu'il n'était qu'un petit enfant.

S'appuyant sur de rares informations, l'auteur tente de reconstituer ce que fut la vie de cette femme, née au sein d'une famille paysanne, curieuse et douée pour les études mais que les conditions de vie de l'époque et les devoirs familiaux obligeront à taire ces vélléités d'apprendre. Riche d'une vie intérieure qui ne demande qu'à s'épanouir, cette femme devra cependant refouler au plus profond d'elle-même ses rêves et ses interrogations afin de ne pas attirer l'attention dans ce milieu campagnard où les esprits sont seulement préoccupés de jalousies ancestrales, de calomnies et de vieilles rancoeurs.


« Ce monde que tu découvres en toi, il te passionne. Tu aimes ces instants où tu es seule, n'as rien à faire et où tu t'absorbes en toi-même, écoutes le murmure de cette voix que tu entends toujours mieux. Elle te dit des choses qui te surprennent, te déconcertent, s'opposent parfois radicalement à ce que tu penses, mais tu sais qu'il te faut les accepter et essayer de les comprendre. Cette voix inconnue, que veut-elle ? Qu'a-t-elle à t'apprendre ? Où va-t-elle te mener ? Ce dont elle t'entretient se situe si loin de ta pauvre vie de paysanne que tu te sens écartelée. Il y a celle qui prépare la cuisine, fane, garde les vaches, prépare la bouillie des cochons, et il y a celle qui souffre de solitude, songe continuellement à la mort, se demande si Dieu existe, mais qu'ont-elles de commun ? Combien tout cela te paraît étrange. Et ces questions sur toi-même qui ne te laissent aucun répit. Auxquelles tu ne sais jamais que répondre.
Ce monde qu'il te faut explorer, quand tu t'avances en lui, il se défait, se dilue, perd la réalité qu'il semblait avoir à l'instant où tu éprouvais le besoin d'y pénétrer. Tu voudrais rencontrer en toi la terre ferme de quelque certitude, et tu n'y trouves au contraire que sables mouvants. Souffrance aussi de ne pouvoir avec la mère non plus qu'avec le père. Elle qui s'use au travail, et lui, muré, qui n'ouvre la bouche que pour ronchonner et bougonner des ordres. Atmosphère pesante. Sensation d'être toujours décalée. Sentiment obscur que ce qui gît en toi est plus ou moins perçu comme une tare et qu'il te faut veiller à le garder secret. Et cette autre souffrance à voir comment se comportent les habitants du village. Comme rongés par un mal secret d'où ne résultent que défiance, suspicion, jalousie. »


Comment échapper à cet univers oppressant ? La rencontre d'un jeune homme cultivé et attentionné lui semblera apporter la solution à cet exil intérieur qui la mine. Hélas ! Ce premier amour s'achèvera de manière dramatique et la laissera plus désemparée que jamais. Le mariage, quelques années plus tard, avec un jeune homme de la région semblera au début cicatriser ses plaies. Mais après quatre grossesses consécutives qui l'épuisent et l'amer constat qui lui fait réaliser que l'homme avec qui elle partage sa vie n'a rien en commun avec elle, elle s'enfonce peu à peu dans une spirale dépressive qui va la pousser à commettre une tentative de suicide. Sauvée de justesse par une voisine, elle sera internée et mourra de faim huit ans plus tard , victime des directives des forces d'occupation nazies qui se débarrasseront ainsi à peu de frais des pensionnaires des asiles psychiatriques.

Le deuxième récit est une autobiographie. Charles Juliet y évoque son placement dans une famille d'accueil après l'internement de sa mère. C'est l'occasion pour lui de dresser le portrait de celle qui sera sa deuxième mère, une femme qu'il chérira et à qui il vouera une admiration sans limites. Il revient sur son enfance paysanne suivie par son départ dans une école d'enfants de troupe. Il aborde à ce moment de sa vie ce qui sera le sujet de son roman « L'année de l'éveil », sa vie au sein de cet univers militaire, les brimades, la boxe, l'amitié qu'il entretient avec son chef et l'amour qu'il découvre dans les bras de la femme de celui-ci.
Puis c'est le départ, le retour à la vie civile, des études de médecine vite abandonnées, un poste de professeur de physique-chimie qu'il abandonnera également afin de se livrer entièrement à ce qui est devenu sa passion et son unique raison de vivre : l'écriture. Ce sont alors des années de doute, d'hésitations, de constants retours sur soi et d'attentes stériles qui le mèneront parfois au bord de la folie.


« L'élan du néophyte te pousse à aller de l'avant. Tu te maintiens l'épée aux reins et en dépit des difficultés que tu rencontres, tu parviens tant bien que mal à écrire un roman, des nouvelles, deux pièces de théâtre, quelques poèmes ... Mais tu n'en es pas satisfait. Travailler ces textes n'a été pour toi qu'une manière d'acquérir une expérience de l'écriture, et tu ne te caches pas qu'ils ne sont pas aboutis, qu'ils ne répondent pas à l'exigence qui a pourtant présidé à leur élaboration.
Tu continues de lire avec la même boulimie. Mais parfois la saturation se fait sentir, et l'avidité laisse place au dégoût des livres, des mots, de la page blanche.
Des mois d'une douloureuse avidité. De jour comme de nuit, de sombres errances par les rues désertes de la ville. Mais tu sais qu'on ne peut se fuir.Tu marches à grands pas, absorbé en toi-même, dialoguant avec tes questions. Rien ne t'intéresse que la poursuite de cela qu'il t'est rigoureusement impossible de définir.
Ce que tu voudrais exprimer, tu ne parviens pas à le tirer hors de ta nuit. Trois obstacles te barrent le chemin de l'écriture.
La violence de tes émotions. Dès que le souvenir que tu en as gardé les ressuscite, le flot se libère, ton esprit se brouille, ton langage se désarticule, les mots eux-mêmes restent enlisés dans la gangue où ils dorment, et c'est comme une main qui se ferme sur ta gorge. Si tu voulais à toute force donner une idée de ton état, il te faudrait bégayer, te mettre à geindre.
Ton trop grand désir de bien faire. Comparée à tes moyens, une exigence beaucoup trop haute. Tous ces textes mort-nés, parce qu'avant même d'en consigner le premier mot, tu étais convaincu qu'ils seraient par trop inférieurs à ce que tu aurais voulu réaliser.
L'admiration passionnée que tu portes à ces écrivains qui t'ont subjugué, parfois aidé à trouver ta voie. Que dire après eux ? Qu'ajouter à ce qu'ils ont su si bien exprimer ? Chacune de leurs pages t'a renvoyé à ta médiocrité. T'abstenir d'écrire serait une manière de leur rendre hommage.
Ta voix écrasée.
Tu voudrais abandonner. Mais un besoin te possède. Il est si impérieux que tu te sens impuissant à le combattre. Tu ne peux ni écrire ni renoncer à l'écriture. Une situation proprement infernale.
Les lentes et sombres années à espérer que les mâchoires de la tenaille finiront un jour par se déserrer.
Simplement attendre. Endurer le temps. Te laisser laminer par le doute. »


Cette tempête intérieure ne cessera qu'après l'écriture de « Lambeaux » et « L'année de l'éveil », deux récits qui seront pour lui comme une libération, une seconde naissance, un exorcismequi lui ouvrira enfin les portes d'un monde où ont disparu les sombres nuées de la détresse et où règne enfin la quiétude de l'esprit.

« Tu sors de la forêt. Les brouillards se sont dissipés. Tes blessures ont cicatrisé. Une force sereine t'habite. Sous ton oeil renouvelé, le monde a revêtu d'émouvantes couleurs. Tu as la conviction que tu ne connaîtras plus l'ennui, ni le dégoût, ni la haine de soi, ni l'épuisement, ni la détresse. Certes, le doute est là, mais tu n'as plus à le redouter. Car il a perdu le pouvoir de te démolir. D'arrêter ta main à l'instant où te vient le désir de prendre la plume. La parturition a duré de longues, d'interminables années, mais tu as fini par naître et pu enfin donner ton adhésion à la vie.
Depuis cette seconde naissance, tout ce à quoi tu aspirais mais qui te semblait à jamais interdit, s'est emparé de tes terres : la paix, la clarté, la confiance, la plénitude, une douceur humble et aimante. Parvenu désormais à proximité de la source, tu es apte à faire bon accueil au quotidien, à savourer l'instant, t'offrir à la rencontre. Et tu sais qu'en dépit des souffrances, des déceptions et des drames qu'elle charrie, tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps combien passionnante est la vie. »


« Lambeaux », au travers des deux récits qui le composent, est une oeuvre remarquable, par sa forme d'abord, son écriture puissamment évocatrice, sobre et émouvante, mais aussi par son propos visant à nous décrire l'insurmontable difficulté que certains êtres éprouvent à communiquer leurs émotions à leurs semblables. Cette muraille du silence et de l'incommunicabilité qui ensevelira sa mère, Charles Juliet y sera lui aussi confronté à son tour mais arrivera finalement à la franchir au prix d'une véritable descente aux enfers.
Ces deux récits, troublants, émouvants, d'une pureté formelle extraordinaire, résonneront longtemps dans les âmes de celles et de ceux qui se sont un jour trouvés confrontés à la solitude de ne pouvoir exprimer et partager leur domaine émotionnel. Ils trouveront aussi un écho chez celles et ceux, peintres, écrivains... qui, par souci d'exigence, se sont un jour trouvés si seuls et si démunis devant la tâche insurmontable de donner corps aux créations nées de leur esprit. Toutes ces personnes se reconnaîtront à un moment où à un autre dans « Lambeaux » que Charles Juliet, au travers de ses deux mères adresse également à :
« Ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance
ceux et celles qui s'acharnent à se punir de n'avoir jamais été aimés
ceux et celles qui qui crèvent de se mépriser et se haïr
ceux et celles qui n'ont jamais pu parler parce qu'ils n'ont jamais été écoutés
ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte
ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge
ceux et celles qui n'ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse... »
L'avis de Florinette. Merci à Babelle et à Coline de "Parfum de livres" sans qui je serais passé à côté de ce merveilleux ouvrage.

1 commentaire:

Florinette a dit…

J'ai énormément aimé ce livre et ton article est superbe et m'a fait revivre ce que j'avais ressenti lors de ma lecture !!