mardi 27 mars 2007

Tatouages & Piercings


"Sous le règne de Bone." Russell Banks. Roman. Actes Sud, 1995.
Traduit de l'américain par Pierre Furlan.



"Bone", c'est le surnom que s'est donné Chappie, un adolescent de quatorze ans .
Avec sa crête à la mohawk et ses anneaux dans les oreilles et dans le nez, Bone tente d'échapper à la monotonie du quotidien en se défonçant à la bière et à la marijuana. L'école ne fait plus partie de ses préoccupations et il préfère passer son temps à traîner dans les galeries du centre commercial local. Lui et son copain Russ dealent de l'herbe afin d'assurer leur propre consommation de stupéfiants et n'hésitent pas, quand l'occasion s'en présente, à accomplir de petits larcins pour se faire un peu d'argent.
Côté famille, ce n'est pas rose non plus. Bone vit dans un mobil-home avec sa mère, divorcée, et son beau-père, un pervers alcoolique pour qui il éprouve une haine bien justifiée.
Un jour, alors qu'il se retrouve seul , cherchant dans le mobil-home quelque chose à subtiliser afin de le revendre pour s'acheter un peu d'herbe, Bone découvre deux petites mallettes dans la chambre de sa mère. En découvrant leur contenu, il pense avoir trouvé une solution à ses problèmes de ravitaillement. Mais ce qu'il ne sait pas encore, c'est qu' à partir de ce moment-là, sa vie va basculer.

« Sous le règne de Bone » nous invite à suivre l'itinéraire d'un jeune adolescent paumé dans l'Amérique de la fin du XXè siècle, un de ces « zonards » ou « routards » que l'on croise de plus en plus fréquemment, vivant de petites combines ou en faisant la manche dans les lieux fréquentés. A priori, le personnage de Bone n'a rien de charismatique: voleur, toxicomane, consommateur de bières, impulsif et sous-éduqué, il semble faire tout d'abord office de repoussoir. Mais, lorsqu'il se retrouvera livré à lui-même, on découvrira un autre Bone, un jeune homme qui, malgré ses défauts et ses excès ( mais qui n'en a pas ?) va faire preuve d'une grande sagacité et de grandes qualités de coeur .

A travers lui, qui au premier abord pourrait sembler être l'incarnation d'une certaine jeunesse délinquante et violente, se profile le portrait peu flatteur de la classe des adultes. Car ceux-ci, sous leur vernis de respectabilité, et en dépit de leurs discours moralisateurs, dissimulent habilement vices et perversions dont les conséquences s'avèrent bien plus nuisibles et pernicieuses que les égarements d'adolescents en rupture de ban.

« Sous le règne de Bone » est un roman d'initiation, le parcours d'un jeune homme d'aujourd'hui, issu d'un milieu défavorisé et qui tente comme tout un chacun d'accéder au bonheur et de trouver sa place dans une société qui s'évertue à broyer les corps et les âmes de ceux qui n'ont pas eu la chance de naître là où réussite sociale et épanouissement personnel vont de pair.
En quatrième de couverture de l'édition brochée d'Actes Sud parue en 1995, l'éditeur fait, à juste titre, de Bone le successeur de Huckleberry Finn, le héros de Mark Twain. J'y ai retrouvé aussi pour ma part des échos de Dickens dans l' innocence et la sagacité de son héros, dans la perversion des adultes et dans la lente progression, a travers maintes embûches, vers l'accomplissement de soi.

« Sous le règne de Bone » est un road-movie qui nous entraîne, de ces villes américaines désincarnées et dédiées au consumérisme, au soleil de la Jamaïque où, sous l'illusion paradisiaque de la vie facile des tropiques, se cachent, comme partout ailleurs, les démons du profit, de la violence et de la misère.

Roman initiatique, roman d'apprentissage, « Sous le règne de Bone » est une représentation de ce délicat et périlleux moment qu'est celui de l'entrée dans l'âge adulte, de l'abandon des illusions propres à l'adolescence, de la découverte et de l'acceptation de soi .

Avec ce livre, Russell Banks renoue et renouvelle le genre littéraire du jeune homme livré à lui-même et contraint d'affronter les pièges tendus par la société des adultes. Avec Bone, il nous offre un nouveau héros , comparable à ceux de Mark Twain et de Dickens, et nous invite, en dépoussiérant le mythe, à nous pencher non seulement sur l'attitude parfois déroutante des adolescents mais aussi sur nos propres travers d'adultes et sur la brutalité d'une société dont nous nous sommes faits les héritiers.

1 commentaire:

Sibylline a dit…

Moi aussi, j'avais beaucoup aimé ce roman. J'ai en particulier admiré la puissance d'évocation de Russel Banks qui a su/pu nous emmener là dans un monde quand même bien éloigné du nôtre et nous faire penser qu'on le comprenait.