samedi 3 mars 2007

Le Compas et la Boussole


"Les Arpenteurs du Monde" Daniel Kehlmann. Roman. Actes Sud, 2006
Traduit de l'allemand par Juliette Aubert.



En 1828, Alexander Von Humboldt organise à Berlin une réunion de l'Association Scientifique. Sont conviés à cet évenement environ six cent savants des plus renommés.
C'est l'occasion qu'a choisi Daniel Kehlmann pour nous dresser le portrait de deux des plus éminents chercheurs allemands du XIXè siècle, à savoir Humboldt, le célèbre explorateur (1769-1859), et Carl Friedrich Gauss (1777-1855), astronome et mathématicien.
Le récit nous fait suivre alternativement au fil des chapitres les destins parallèles et dissemblables de ces deux hommes qui n'ont en commun qu'une passion effrenée : la découverte scientifique.
Cette passion entraînera Humboldt des rives de l'Orénoque aux toundras sibériennes en passant par le Mexique et les tout nouveaux Etats-Unis. En compagnie de son collaborateur et ami, le botaniste français Aimé Bonpland, il traversera la forêt vierge, assailli par les fièvres, les moustiques et les animaux sauvages, à la recherche d'un canal reliant l'Orénoque à l'Amazone.Il fera l'ascension, dans les Andes, du Chimborazo, considéré à l'époque comme le plus haut sommet du monde,il visitera au Mexique les ruines imposantes de Teotihuacan et rendra visite à Philadelphie au président des Etats-Unis, Thomas Jefferson.
Des forêts équatoriales sud-américaines aux portes de la Chine, Humboldt ne cessera d'herboriser, de cartographier, de recueillir des specimens d'espèces animales locales, d'explorer grottes et mines à la recherche de minéraux en une quête compulsive qui lui fera mesurer l'élévation de la moindre colline et collationner des échantillons de toutes sortes.
Gauss, quant à lui,fera preuve dès sa plus tendre enfance d'un génie précoce pour les mathématiques. Contrairement à Humboldt qui était issu de la noblesse, Gauss est d'origine modeste,son père est jardinier.
Très vite, son génie le fera remarquer et il pourra ainsi accomplir des études à Göttingen. Auteur en 1801 des « Disquisitiones Arithmeticae », il ne cessera d'étudier et d'émettre de nouveaux et nombreux théorèmes mathématiques. Parallèlement, il étudiera les lois de probabilités et l'astronomie qui lui permettront de calculer avec une rigoureuse exactitude l'orbite de la planète Cerès.
Obsédé par les mathématiques , Gauss n'hésitera pas à interrompre son devoir conjugal lors de sa nuit de noces afin de noter une formule.
Contrairement à Humboldt, Gauss est un irascible casanier et répondre à l'invitation de l'explorateur en se rendant pour cela à Berlin ne sera pas une mince affaire pour le mathématicien.Accompagné de son fils Eugène, qu'il méprise car celui-ci s'adonne à la poésie, il entreprendra tant bien que mal le voyage afin de rencontrer son hôte.
Cette rencontre sera pour les deux savants l'occasion de faire le bilan de leur vie. L'un aura fait le choix de la solitude et des voyages afin de combler un désert affectif , l'autre aura choisi une vie familiale statique ainsi qu'une nombreuse descendance. Lequel des deux aura le mieux rempli sa vie et comblé son existence?
Et cet amour fanatique de la science ne serait-il qu'une manifestation dérisoire de ce vide que tous deux ont cherché à combler face à la révélation d'un univers incommensurable qui démontre l'inanité des destinées humaines.

Réflexion sur le destin, « Les Arpenteurs du Monde » est aussi l'occasion pour Daniel Kehlmann de décrire la vieille et caricaturale opposition entre scientifiques et artistes à travers le personnage du fils de Gauss, Eugène, jeune homme sensible et féru de poésie, confronté à l'intolérance des deux savants face à tout ce qui n'est pas démontrable par l'analyse scientifique. Ainsi Humboldt : « Les artistes oubliaient trop facilement leur devoir : montrer ce qui existe. Ils voyaient dans l'écart une force, mais les fictions désorientaient les gens, la stylisation dénaturait le monde. Il en était ainsi des décors scéniques ne cherchant pas à dissimuler qu'ils étaient en carton, des tableaux anglais dont l'arrière plan baignait dans une sauce huileuse, des romans qui se perdaient en fabulations mensongères parce que leur auteur associait ses idées saugrenues aux noms de personnages historiques.
Répugnant, dit Gauss.
Humboldt ajouta qu'il travaillait à un catalogue regroupant les caractéristiques des plantes et de la nature, et auxquelles les peintres devraient être légalement obligés de se conformer. Il recommandait de faire la même chose pour l'écriture théâtrale. Il songeait à des listes recensant les traits de caractère des personnes importantes, et dont l'auteur n'aurait plus la liberté de s'éloigner. Si l'invention de M. Daguerre ( la photographie ) atteignait un jour à la perfection, les arts deviendraient de toute façon inutiles. »
Kehlmann, en écrivain du XXIè siècle en profite également pour, à travers les tribulations de ces deux illustres représentants de la nation allemande confrontés aux conséquences de la Révolution Française puis de l'invasion et l'occupation napoléonienne, pour dénoncer en les anticipant, les démons qui agiteront ce pays un siècle plus tard. Ainsi, Humboldt au Mexique, méditant sur les vestiges des temples aztèques : « Un tel degré de civilisation et une telle cruauté, dit Humboldt. Quelle association ! Tout le contraire, pour ainsi dire, de ce que représentait l'Allemagne. »

« Les Arpenteurs du Monde » de Daniel Kehlmann est un roman philosophique et érudit, un récit d'aventures et de réflexion, une incitation au voyage et à l'introspection qui oscille à chaque instant entre humour et gravité, une oeuvre tissée de paradoxes à l'image de la nature humaine.


6 commentaires:

Moustafette a dit…

Je l'ai commencé hier. J'espère avoir autant de plaisir qu'avec "la théorie des nuages" qui n'est pas du même auteur mais dont le sujet est un peu similaire, mais version aérienne !

Pascal BOUALI a dit…

Merci Moustafette d'avoir évoqué "la théorie des nuages" que je ne connaissais pas et que je lirais peut-être si j'ai la chance d'en disposer à la bibliothèque.
A Bientôt et encore merci.

kalistina a dit…

Ben mince alors, ma soeur m'a vanté les mérites de ce bouquin avant-hier et je lui ai assuré qu'en France, j'en n'avais jamais entendu parler (elle habite en Allemagne). Là, je vois la couverture, et je me dis "tiens, je le croise partout, en ce moment, ce bouquin". Je viens enfin de regarder le nom de l'auteur... quelle quiche je fais...
Je n'achète jamais de livre neuf grand format, mais celui-ci me donne envie de faire une exception. Penses-tu que je devrais?

Pascal BOUALI a dit…

A Kalistina.
Personnellement je n'ai pas acheté ce livre, je l'ai emprunté à la bibliothèque. C'est un bon roman sans nul doute mais peut être que tu pourrais attendre qu'il sorte en poche.Je pense qu'il n'est pas nécessaire que tu fasses une exception pour ce bouquin qui, certes, est très bien,mais qui n'est pas non plus un chef d'oeuvre incontournable.

kalistina a dit…

Merci pour ta réponse, Pascal. Je vais suivre ton conseil ; je m'emballe trop vite, et voilà comment je me retrouve avec une PAL à faire pâlir :-/

yue yin a dit…

le thème est fascinant... si ma bibliothèque l'achète son compte est bon !