jeudi 22 mars 2007

Le 5e Prix des Lecteurs du Télégramme # 1


"Comme un film égyptien." Ron Barkaï. Roman. Fayard, 2006
Traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz.

Comme un film, se déroule sous nos yeux la vie de Yossef Alfondari, juif séfarade égyptien bourré de préjugés sur les arabes, les communistes, les askhénazes, les chiens et les chats, et tous ceux qui, de près ou de loin, n'entrent pas dans le moule de ses convictions.
En un long monologue, il relate sa vie, son enfance au Caire, où pour échapper à la tyrannie de son père, il s'enfuit, d'abord à Alexandrie puis, quand est fondé l'état d'Israël, vers Jerusalem et enfin Tel-aviv.

Yossef Alfondari est un homme peu sympathique, il déteste sa femme et méprise ses enfants qu'il n'hésite pas à martyriser quand il ressent le besoin d'asseoir sur eux son autorité. Aigri, marqué à vie par son enfance misérable, Yossef reproduira envers sa famille la cruauté dont il a eu à souffrir de la part de son père.
Joueur invétéré, il dilapide sans remords l'argent du ménage en sacrifiant à sa passion du poker. Sioniste convaincu, il méprise et voue aux gémonies les arabes et tous ceux qui tentent de prendre leur défense.
Mais, et ce n'est pas la seule des contradictions qui habitent ce personnage, il voue une fervente admiration à la musique arabe et à ses grands interprètes que furent Oum Kalsoum, Fairouz, Abdelhalim Hafez et Farid El Atrash.
D'un naturel irascible, cet homme n'éprouve de plaisir qu'autour d'une table de poker, en compagnie de ses amis joueurs, où dans la dégustation matinale d'une tasse de café accompagnée d'une cigarette et en écoutant sur son tourne-disque une chanson d'Oum Kalsoum.

« Celui qui s'y entend vraiment en petits plaisirs quotidiens sait qu'on ne peut pleinement apprécier ces heures matinales sans musique. D'ailleurs chez moi, la musique compte parmi les ingrédients indispensables qui assurent un rythme soutenu à la circulation sanguine et une bonne préparation aux contraintes de la longue journée à venir. Dès l'instant où je sors du lit et jusqu'à ce que je quitte l'appartement, la platine de mon tourne-disque ne chôme pas. Ce qui est loin d'être aussi simple qu'on croit, car à chaque heure, à chaque moment d'une matinée, convient une musique particulière et il serait hors de question de se tromper. Après avoir posé mon finjan rempli d'eau sur le feu, je sors un disque d'Oum Kalsoum de sa pochette, l'essuie avec un foulard puis abaisse délicatement l'aiguille. Elle, la princesse du Nil, est la seule, l'unique capable d'envelopper le café d'une nuance à la fois triste et sucrée. Quand elle chante Feine al-ouyoun ( « Où sont les yeux. »), l'émotion me pince de l'intérieur et je sens les larmes monter, moi que rien d'autre ne fait pleurer... »

Car cet homme au coeur sec, brutal et intolérant, auteur d'un crime inavouable et resté impuni, nous décrit les petits moments de sa vie avec une justesse de ton et une sensualité débordante. Il nous entraîne dans un tourbillon de saveurs, d 'odeurs, de sensations et de musique qui nous transportent et nous immergent dans cet univers moyen-oriental où se croisent, s'affrontent et s'influencent cultures, idéologies politiques et dogmes religieux.

Avec pour toile de fond, l'histoire tourmentée de la naissance de l'état d'Israël, « Comme un film égyptien » est un ouvrage captivant et foisonnant où même les personnages secondaires mériteraient d'être le sujet d'un roman à part entière. La prose de Ron Barkaï, envoûtante et riche de sensations, nous entraîne dans un récit tissé de drames, d'humour et de sensualité.

En guise de conclusion, et pour coller au plus près de l'ambiance qui se dégage de ce très beau roman, une chanson de la légendaire Diva égyptienne, la très grande Oum Kalsoum qui interprète « El Atlal » en 1966 :



L'avis de Chatperlipopette

6 commentaires:

Moustafette a dit…

Merci pour ce petit plaisir, et devine quoi ? je note le livre, bien sûr !

anjelica a dit…

Bravo pour ce commentaire !

Nina a dit…

ton article me donne envie de lire ce livre je vais le noter dans ma liste pour les vacances....

ekwerkwe a dit…

Quelle idée sublime, la musique d'Oum Kalsoum à écouter en lisant ta note de lecture! Une note qui donne très très envie de lire ce roman...
J'aime beaucoup l'extrait que tu cites: maintenant que les beaux jours sont là, dès que j'aurai une matinée disponible, je prendrai un café "turc" à la fenêtre, avec une cigarette et Oum Kalsoum, la divine... Et peut-être Comme un roman égyptien, aussi...

ekwerkwe

Pascal BOUALI a dit…

A Moustafette, Anjelica, Nina et Ekwerkwe :
Je suis ravi d'avoir pu vous donner l'envie de lire ce magnifique roman.
Je suis impatient de découvrir vos impressions à son propos sur vos blogs respectifs.

rennette a dit…

moi également j'ai très envie de le lire !!!! merci pour cet accompagnement musical avec Oum Khaltoum !