dimanche 30 mars 2008

Les Cendres



"La Route" Cormac Mc Carthy. Roman. Editions de l'Olivier, 2008.


Traduit de l'anglais (Etats-unis) par François Hirsch.





Depuis combien de temps marchent-ils sur cette route ? Devant eux ils poussent un vieux caddie rempli d'objets nécessaires à leur survie : nourriture, couvertures... Autour d'eux tout n'est plus que cendres. Le monde que nous connaissons n'est plus. Il a disparu dans ce qui apparemment ressemble à un conflit nucléaire. Tout est calciné, il n'y a plus ni végétation ni animaux. Les jours sont courts, sous un ciel gris et bas que ne perce pas la lumière du soleil. Le froid s'est installé en un hiver perpétuel. Alors l'homme et son fils marchent vers le Sud, vers la mer. Là, peut-être trouveront-ils un peu plus de chaleur, un peu plus de lumière, quelque chose aussi qui puisse ressembler à une ébauche de civilisation ?


C'est leur voyage que nous décrit Cormac Mc Carthy dans ce très beau roman dépouillé à l'extrême. Pas de grands effets spectaculaires dans ce récit que l'on pourrait rapidement et distraitement ranger dans la catégorie Science-Fiction en oubliant que le texte de Mc Carthy est bien plus que cela et qu'il transcende les codes du genre.

À travers l'odyssée d'un homme et de son fils au sein d'un monde ravagé, c'est la condition humaine mise à nu qui nous est proposée ici. Tous les artifices de la civilisation ont disparu. Ne restent pour les survivants que quelques préoccupations devenues primordiales pour survivre dans cet enfer glacé : se protéger du froid et de l'obscurité, manger et éviter d'être mangé. Voici donc ces hommes d'un futur plus ou moins proche contraints à renouer avec les instincts et les peurs de leurs lointains ancêtres de la Préhistoire. Les voici réduits à faire un choix, celui d'incarner le gibier et de garder en eux une étincelle d'humanité, ou de devenir des prédateurs et de renoncer à tout ce qui fait d'eux des êtres humains. Beaucoup ont opté pour cette seconde solution et l'homme et son fils devront se montrer extrêmement prudents pour échapper à l'anthropophagie des autres survivants.
C'est donc une humanité réduite à ses plus élémentaires besoins, à ses plus rudimentaires préoccupations qui nous est préentée ici par Cormac Mc Carthy, une humanité moribonde qui devra faire le choix entre l'auto-dévoration qui mènera inéluctablement à l'extinction finale, et la préservation de celles et ceux qui pourront assurer l'avenir de l'espèce.

L'homme et son fils se sont rangés du côté de la préservation de l'humanité contrairement à ceux qui ont fait le choix d'une satisfaction immédiate de leur appétit au détriment de l'avenir de tous. En cela, le roman de Mc Carthy est une métaphore de notre moderne société de consommation qui dévore peu à peu le monde en oubliant que c'est finalement son propre corps qu'elle ingère, et qu'à l'instar du bûcheron qui scie la branche sur laquelle il est assis, la chute sera fatale.

C'est aussi la métaphore du choix que chacun d'entre nous est appelé à faire un jour ou l'autre dans sa vie, celui de devenir un prédateur, (ceci de manière symbolique ou non) ou celui de préférer subir les injustices et la cruauté des autres plutôt que d'en devenir l'instigateur.


C'est donc de la condition humaine que nous parle Cormac Mc Carthy dans « La Route », un roman d'une sobriété et d'une concision extraordinaires, un testament, un cantique pour une humanité moribonde.

Cette odyssée d'un homme et de son enfant au milieu des cendres de la civilisation, dans un monde retourné à la barbarie, au sein d'une nature calcinée, apporte pourtant, dans cet univers de noirceur, un bref éclat de lumière et une vague lueur d'espoir. Le récit, lent et dépouillé, austère parfois, ainsi que les dialogues échangés entre le père et le fils, simples mais essentiels, apportent une dimension d'universalité à cette histoire et lui confèrent le statut d'un classique de la littérature.


Avec « La Route », Cormac Mc Carthy nous démontre une fois de plus qu'en littérature la qualité n'est pas nécessairement dans l'excès, la profusion et le clinquant, mais bien plutôt dans la simplicité, le non-dit et la sobriété. Un grand roman.


13 commentaires:

Eric a dit…

Celui-là est dans mes futurs achats. Au fait, pourquoi dis-tu que ce n'est pas de la science-fiction ? c'est péjoratif ?

Pascal a dit…

Eric : pas du tout, j'aime beaucoup la S.F. mais je voulais expliquer (maladroitement) que ce roman ne peut pas se caser dans un genre littéraire défini à l'avance. Le contexte du roman rappellera "Je suis une légende" de Matheson mais je le rapprocherai plutôt de "Malevil" de Robert Merle.
Dans ces deux cas, le propos déborde largement les frontières du genre S.F.

cathe a dit…

Pour moi aussi CHEF D'OEUVRE !!!

Joelle a dit…

Je ne suis pas trop tentée par ce titr, n'ayant pas trop aimé les précédents romans de cet auteur. Je les ai lus en anglais alors peut-être que la traduction fait peut-être pencher la balance du bon côté mais en anglais, je n'aime pas du tout son style, avec des phrases tellement longues que quand j'arrivais à la fin, je ne savais même plus de quoi parlait le début !

majanissa a dit…

Mr Maja est en pleine lecture du livre, il a l'air d'apprécier. J'espère m'y mettre dans quelques temps aussi mais souvent je n'apprécie pas autant que lui ses lectures. Ca sera peut être différent pour celui ci :)

canthilde a dit…

Je le lirai peut-être pour la description d'un monde apocalyptique, un thème qui m'intéresse. Et s'il y a des cannibales, en plus !

GANGOUEUS a dit…

Il y a encore de la végétation et toutes les cités traversées ne sont pas détruites comme si certaines ont fait l'objet d'un bombardement nucléaire et d'autres subissant l'effet d'un virus "exterminateur"...

Peu importe, j'aime beaucoup votre commentaire qui souligne la deuxième lecture que l'on peut faire de ce roman comm une sorte de métaphore de notre condition actuelle.

La relation entre le père et le fils est passionnante et pourtant quelle sobriété dans sa description...

Quelle belle initiation. On disait Cormac Mc Carthy pessimiste sur la nature humaine, mais il délivre beaucoup d'espérance dans son texte.

@+

goelen a dit…

je suis bien d'accord avec toi, un très grand roman

poindron a dit…

Cher amis,

Je vous propose un nouveau jeu...

Envoyez moi un poème - de vous ou d'un autre - , une citation, un titre de livre, une définition, une critique, une prose, un morceau écrit, des miscellanées, bref, un - ou des - "quelque chose" sous forme de mots que je rassemblerai sur le blog

CABINET DE CURIOSITES d'Éric Poindron.

Ce sera le cabinet de curiosités des amis....

Je compte sur vous et sur ceux à qui vous ferez passer le message...

Ma contribution - parmi d'autres à venir :

"Ici nous vivons tous dans une ambitieuse pauvreté " Juvenal.

Eric Poindron

Vous pouvez déposer les mots sur :

Le Cabinet de curiosités de Éric Poindron

http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites


ou à : coqalane@wanadoo.fr

canthilde a dit…

J'ai bien aimé même si certaines facilités m'ont parfois rebutée : les dialogues tellement émouvants entre le père et les fils, les allusions régulières à dieu. C'est finalement trop bien pensant: dans un contexte de survie, pourquoi le cannibalisme serait moralement répréhensible ?

Leiloona a dit…

Un livre que j'ai mis longtemps à apprivoiser. Mais je ne l'ai pas lâché, et je suis vraiment contente d'avoir lu cette superbe histoire. Très belle image de la filiation.

Lukes a dit…

C'est un livre qui poursuit longtemps le lecteur après l'avoir terminé. L'écriture dépouillée est terriblement efficace. Un livre vraiment marquant !

Lily rature a dit…

Réussir à accrocher le lecteur tout en concentrant le récit sur l'essentiel, tout en conservant une forme d'anonymat, c'est une vraie prouesse littéraire. J'ai adoré !