dimanche 16 mars 2008

Le Feu




"Abreuvons nos sillons" Skander Kali. Roman. Editions du Rouergue, 2008.





Tout commence par une émeute dans la prison Notre-Dame. C'est l'été 2003 et la canicule fait monter la température à 42 degrés dans les cellules. Les taulards se mutinent et très rapidement la situation dégénère. Des matons sont tués et le directeur est pris en otage. Les détenus les plus enragés veulent le mettre à mort. Abdul, Karim et Cissé s'interposent. Au nom des Droits de l'Homme ils organisent un procès.
Peine perdue, leur tentative d'appliquer la justice se heurte à la colère et à la sauvagerie des autres détenus. Le directeur est poignardé puis décapité, Karim et Abdul sont pendus, Cissé est lynché et laissé pour mort dans la cour de la maison d'arrêt incendiée.

Cissé sait qu'il va mourir là, dans le sang et les flammes. Alors ses souvenirs remontent à la surface en un lent flashback expliquant les multiples raisons qui l'ont amené à mourir dans cette cour de prison.

C'est d'abord son adolescence et ses années de collège à Vitry, dans cette banlieue si proche et si lointainede la capitale. Comme tant d'autres, Cissé se heurte à l'autorité des profs et des pions. Alors pendant les cours Cissé s'évade en imagination vers la ligne de RER et l'avenue de Stalingrad où le bus 183 mène les voyageurs vers Paris, ce continent inconnu qui n'est pourtant distant que de trois kilomètres.
Paris c'est aussi le lieu où vit Mlle Baudricourt, la monitrice de colonie de vacances dont Cissé est tombé amoureux lors des vacances d'été. Mais les choses ne sont pas si simples et la réalité a bien peu de points communs avec l'imagination d'un jeune homme de 17 ans. Cissé va être obligé d'admettre que les sentiments qu'il éprouve qu'il éprouve envers Mlle Baudricourt ne seront jamais payés de retour et que l'amour de celle-ci lui restera définitivement interdit. Cette cruelle déception sera renforcée par l'interprétation d'une phrase du Cid de Corneille où il est question de « sang pur ».

« La misère, c'est dans le sang. Celui de nos parents. C'est génétique. C'est racial. Il n'y a qu'à regarder nos visages pour comprendre qu'on est condamnés à foirer. Pour nous, pas de femme souriante, pas d'écran à plasma ou de déjeuner du dimanche en famille. Non, pas de trucs comme ça. Non, pour nous, que des embrouilles minables à deux euros. Une fois que vous avez compris ça, vous avez compris le monde qui nous entoure. Les choses ne sont plus incompréhensibles, elles sont logiques.
Il y a eux et il y a nous.
La seule difficulté, c'est de savoir de quel côté vous êtes, vous. Une fois que vous savez ça, vous comprenez vite que vous êtes séparé des autres par des barbelés. Des barbelés invisibles mais des barbelés définitifs. Et quand vous méditez là-dessus vous comprenez vite que les crevards sont du bon côté des barbelés, ne serait-ce que parce qu' il vaut mieux subir une injustice qu'en commettre une. Mais bon, si vous êtes noir ou arabe, c'est facile, vous êtes du côté des crevards, du côté du sang impur.
Et dans ce cas, vaut mieux mourir. »

Mourir, c'est ce que va tenter de faire Cissé en s'immolant par le feu. Il échouera dans sa tentative de mettre fin à ses jours mais restera défiguré à vie, contraint de dissimuler son visage derrière des lunettes noires et une capuche. Cissé se retrouvera dans une clinique psychiatrique, contraint de se plier au jeu des médecins qui tenteront maladroitement de lui faire expliquer son geste désespéré.

« Fallait bien que je leur dise quelque chose. Sinon, ils me renverraient à Vitry.
C'était du chantage.
Je voulais pas y retourner, à Vitry. Plus jamais.
Alors, j'ai bien réfléchi.
Je me suis frotté le front plusieurs fois pour qu'ils comprennet bien que je faisais un effort sur moi.
J'ai sorti le petit cahier bleu Clairefontaine qu'ils m'avaient refilé.
Je leur ai dit que j'étais vachement impressionné. Ils m'ont cru, les cons. Ils ont souri. Ils avaient l'air sincères.
J'ai ouvert mon cahier.
Y avait rien écrit dedans.
Alors, j'ai improvisé.
J'ai dit ce qu'ils attendaient d'un mec comme moi. La misère.
Je pouvais pas leur parler de la beauté du monde, ils s'en foutaient. De toute façon, pour eux, j'étais incapable de la voir. Je ne pouvais pas parler de l'Univers, de la Mer, de l'Aube, des belles journées d'hiver, du Kendo ou des après-midi à lire Kenshin, le Vagabond.
Pourquoi ?
Parce que ces gens-là sont encore des racistes jusqu'à l'os. Dans leur tête, ils ont juste remplacé le mot raciste par le mot humanitaire. Les gens, ils aiment bien les animaux. Ils les recueillent et les nourrissent et les enterrent. Mais bon, ça reste des animaux. Avec les Noirs et les Arabes, c'est pareil. Les Blancs, ils en prennent soin, ils les nourrissent, les soignent et les élèvent. Mais bon, ça reste des races inférieures, des gènes merdiques.
L'humanitaire, oui. L'égalité, non.
Mais à la clinique, c'est ce qu'ils voulaient faire, de l'humanitaire.
Alors je leur ai sorti le baratin habituel. Les dealers, les hold-up, les braquages et la méchante police. Le genre de clichés qu'ils aiment bien. Les clichés qui les rassurent et qui font que rien n'évoluera jamais, ni pour eux ni pour nous. La banlieue est pleine de gens paisibles qui font des boulots de nègres pour une misère. Mais l'admettre, ça voudrait dire que le monde change malgré tout. Et ça, ça arrange pas les affaires des Blancs à lunettes qui parlent à la téloche et pensent qu'on est des sous-hommes. »

Malgré le fait qu'il se soit prêté au jeu des psychiatres, Cissé retournera à Vitry. Embauché comme vigile par un patron de supermarché aux prétentions philanthropiques, Cissé n'oubliera pas pour autant Mlle Baudricourt.

« Mais bon, j'avais compris.
J'ai pensé à Mlle Baudricourt.
J'avais compris que les choses avaient mal tourné avec elle, qu'elle voulait pas de moi. Et que tout ça, ça n'avait été qu'un quiproquo à deux balles. [...]
Y a des choses qui peuvent pas arriver à un nègre.
Une de ces choses, c'est d'être aimé. »
Le jeune homme se résoudra à rendre visite une dernière fois à celle dont il s'est malheureusement épris, ignorant que le destin des « crevards » sera aussi au rendez-vous.

Premier roman de Skander Kali, « Abreuvons nos sillons » n'est pas un enième roman sur la banlieue avec tous les clichés qui l'accompagnent généralement.
Bien au contraire, ce roman bat en brèche les idées toutes faites et réductrices attachées au sujet des jeunes des cités. Il est d'ailleurs bien peu question dans ce livre du climat d'insécurité qu'aiment à nous ressasser des médias soucieux d'entretenir et d'instrumentaliser les peurs et les fantasmes du plus grand nombre.
Le roman de Skander Kali nous immerge dans l'univers mental d'un de ces jeunes, un univers chaotique, lucide et désenchanté.
Revisitant le mythe d'Aphrodite et d'Héphaïstos, Skander Kali nous offre, avec le personnage de Cissé, le portrait d'un enfant du siècle doté de toute la dimension tragique d'un être soumis aux lois incontournables du destin.
Emaillé de symboles mythologiques et historiques en rapport avec le feu mais aussi avec le sang, ces deux éléments propres à toute l'humanité, le récit de Skander Kali, bien au delà du monde des banlieues et des inégalités sociales, offre un regard sur le monde ou l'anecdote cède le pas à l'universalité de la condition humaine.


Bouleversant, tragique, drôle aussi, « Abreuvons nos sillons » est un roman noir traversé d'éclairs de violence et d'amour. Un météore.





Le blog de Skander Kali est ici et pour plus d'informations sur le roman, c'est .

4 commentaires:

goelen a dit…

j'espère pouvoir le trouver ce roman car vraiment tu donnes envie de se jeter dessus

La Nymphette a dit…

J'ai assisté à un débat auquel l'auteur a participé. Je l'ai trouvé très discret tout en finesse, sûrement le plus intéressant des participants

rennette a dit…

merci Pascal ! noté !

picokoa a dit…

Comme pour Palestine, tu donnes fantastiquement envie de lire ce bouquin... Sauf que moi en ce moment, je ne suis pas sûre d'avoir le moral suffisamment accroché pour ça !
En tous cas, je le note pour le suite, merci !