mardi 25 mars 2008

Le 6ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 4










"Les Discrets" Arnaud Le Gouëfflec. Roman. Gingko éditeur, 2007.







Ils sont partout. Pourtant, nul ne les remarque. Et pour cause. Eux, ce sont les Discrets. Nul ne les remarque quand ils marchent dans la rue, empruntent les transports en commun ou entrent dans un magasin. Leur apparence, leur attitude, sont tellement ternes et banales que le regard glisse sur eux ou les traverse comme s'ils étaient faits de matière transparente. Ils sont passés maîtres dans l'art du camouflage en milieu urbain. À tel point qu'ils se sont organisés en une société secrète. Pas de grands projets révolutionnaires pour cette confrérie des invisibles, si ce n'est celui de vivre à l'écart des regards dans le plus strict anonymat.


Pourtant, une menace pèse sur les Discrets : un mystérieux personnage s'acharne à les débusquer un par un dans le but de les éliminer. Pour toute signature, le tueur laisse sur ses victimes un message écrit en lettres de sang : « Vu! ».


Afin de faire cesser l'hécatombe, un membre des Discrets – Monsieur Pinson – fait appel au détective privé Johnny Spinoza. Mais comment prendre en filature et neutraliser un assassin qui semble au fait de toutes les techniques de dissimulation adoptées par les Discrets ? Si celui-ci est en effet capable de contrecarrer toutes les méthodes mises en oeuvre par les Discrets, comment un simple détective privé pourrait-il surprendre le meurtrier et mettre fin à ses agissements ? Et si l'assassin était lui-même un membre des Discrets ? La tâche s'avère plutôt ardue pour Johnny Spinoza. Une seule solution s'impose alors : adopter les techniques de camouflage des Discrets, apprendre à se fondre dans les foules, à devenir transparent, à n'être plus qu'une vague silhouette que personne ne remarque.


Sous la houlette de Pinson, Spinoza va faire le dur apprentissage des méthodes d'effacement des Discrets. Cette initiation, digne d'un enseignement bouddhiste, va faire de lui le disciple de Pinson qui, d'exercice en exercice, va tenter d'apprendre à son disciple toutes les techniques nécessaires – aussi bien physiques que mentales – permettant de devenir invisible aux yeux du monde.


« - Nos bibliothèques ne sont pas des cabinets de distraction, je vous l'accorde, dit Pinson en se levant de sa chaise et en faisant quelques pas vers les rayonnages, mais tout ici à son utilité : la mythologie, je vous l'ai déjà fait remarquer à travres le mythe de ce bon roi Midas, recèle des trésors qui sont, à nous discrets, l'équivalent des livres canons de l'église. L'histoire naturelle, comme les traités de botanique, sont des ouvrages d'exercices : ils forcent l'attention à se porter sur des rouages d'une délicatesse extraordinaire, sur d'infimes mécanismes, confinant à l'invisibilité. Je veux parler des lois régissant le déplacement des insectes, ou celles qui président à la photosynthèse des plantes. Pour les machines marines, c'est un sujet parmi d'autres. Nous étudions la mécanique, et si possible celle des machines dont nous nous sommes toujours désintéressés, celles qui n'évoquent rien pour nous, celles dont nous ne soupçonnons même pas qu'elles puissent receler des trésors de complexité, ou que leurs mouvements puissent être régis par des lois. Nous lisons, et nous tentons de faire des recoupements entre ces lois et nos propres méthodes, voyez-vous.
- Et Napoléon ?
- C'est une figure qui nous effraie et nous fascine, comme tous les égotistes qui ont ensanglanté les siècles passés. Quoi de plus irrémédiablement opposé à notre philosophie que cet homme, qui a pétaradé dans toute l'Europe, mis le feu aux poudres, à grand renfort de publicité guerrière ? Un homme qui a tout fait pour se rendre plus célèbre que le Christ lui-même ? Cette quête de la publicité nous apparaît comme une histoire édifiante, comme une leçon, mais inversée.
- Je vois.
- La philosophie du discret va à l'encontre des systèmes établis. Nous ne croyons pas à l'Histoire, ni à ses grands hommes : ils sont pour nous des artistes de foire, et le cortège sanglant des turpitudes humaines ne représente à nos yeux qu'un grotesque spectacle de baraque à monstres.
- C'est un point de vue.
- Exactement, monsieur Spinoza, un point de vue : celui du discret, et qui s'affine d'autant plus qu'il progresse dans la Voie. Un point de vue fort semblable, en définitive, à celui que nous avons de ce salon, par ces fenêtres étroites : le monde cesse de nous enchaîner à ses dogmes dès lors qu'on fait un pas souverain en arrière, et qu'on se dérobe à l'écrasante obligation de marcher avec lui.
Il redevenait lyrique :
- Les hommes sont les forçats consentants d'une galère invisible à leurs propres yeux. Le discret, lui, s'étant rendu compte que ses chaînes n'étaient pas soudées, a décidé de s'en délester.
Une désertion pour la bonne cause, en somme.
Ce qui choque, dans la désertion, ce n'est pas l'acte en lui-même, ce sont les motivations qui y ont présidé. Soit l'on déserte parce que l'on a peur, soit on le fait parce qu'on en a le devoir.
Et il ajouta, tout en levant son verre :
- Les devoirs qu'on a vis-a-vis de soi-même sont les plus essentiels et les plus nécessaires. Il importe de se libérer, car personne d'autre, décidément, ne le fera pour vous.
Je lui rendis son toast, et déclarai :
- Dites-moi, Pinson, ce n'est pas parce que je vous ai demandé de m'initier à vos subtilités qu'il faut vous croire obligé de me convaincre.
Il reposa son verre :
- Pardonnez-moi si je vous ai donné cette impression, je pêche par enthousiasme. Ce n'est pas si facile, voyez-vous, de se retrouver dans la peau d'un guide? Soyez assuré que je n'ai pas la moindre vocation au prosélytisme. Les discrets, je vous l'ai déjà dit, ne recrutent pas. »


Mais l'apprentissage de Spinoza ne se limite pas à des discussions philosophiques avec son mentor. C'est à une véritable ascèce que doit se livrer le détective privé afin de maîtriser les techniques qui feront de lui un véritable Discret :


« Pour Pinson, je l'avais compris, l'invisibilité n'était pas un pouvoir magique, mais une attitude mentale : toutes les ondes d'attention, tous les regards, les pressentiments, les consciences, glissent sur le cuir du discret comme sur un imperméable.
- Il faut manger plus léger, votre digestion n'en sera que facilitée. Les gens qui mangent lourd ne sont pas transparents, ils dégagent de la présence.
Nous errâmes sur les marchés comme des fantômes, remplissant notre besace de légumes, de fruits (« Rien de trop acide. Même transparent, l'estomac peut rougeoyer comme une lanterne chinoise. ») et de poissons.
- Le matin, un oeuf pour la force. Le poisson est une médecine : il monte directement au cerveau. Croquez de l'iode, mâchez du mollusque ! Cuisinez à la vapeur, la vapeur est légère. Concoctez-vous des salades de pulpe de fruit : elles sont le ferment de l'évaporation de votre âme. Pas d'alcool, encore moins de tabac, un simple verre de vin le soir.
Je m'alimentai avec la rigueur d'un moine et, petit à petit, me trouvai plus léger, plus fluide. Mon estomac me devint presque familier : en lieu et place de la fosse obscure dans laquelle je jetais, en Ponce Pilate, les aliments sans me soucier de leur digestion, il se transformait en bulle amie, plus claire et mieux connue. Mes organes, que Pinson m'apprit à localiser avec précision, furent comme les poulies de ma transformation.
- Le discret se connaît lui-même. Son corps est son véhicule. Lorsqu'il s'en abstrait, il le laisse sans inquiétude. C'est pour lui une carte du Tendre où chaque bosquet, chaque élément du puzzle est défini comme les parterres d'un jardin japonais. Tout s'imbrique là-dedans. Il ne peut rester aucune zone d'ombre, aucun abîme insoupçonné : les organes sont comme les astres, cartographiés, sans quoi le corps prend des profondeurs de cosmos et découvre en lui-même un vertige.
Je me sentais grandi : mon esprit était plus grand que ce corps tout fluet, qu'il contrôlait et maniait avec la précision d'un marionnettiste.
- Soyez un objet pour vous-même, ajoutait Pinson, un objet facile à manier, facile à oublier dans un coin. Riez de manipuler votre propre pantin, et tentez des choses dans ce sens.
J'appris à me laisser filer, à me rattraper par la pensée. Je m'amusai à m'égarer dans la foule, pour mieux me retrouver.
- Soyez concentré sur un point dans votre crâne, et reposez-vous en lui : cette tension est l'une des plus importantes étapes de la discrétion volontaire.
Et je déambulai dans les rues bondées, de plus en plus solitaire, de plus en plus absent. Je comprenais enfin ce que Pinson appelait la transparence. C'était une absence maîtrisée, un trou dans l'espace-temps, dans lequel se lover. »


Malgré tout, Spinoza aura fort à faire pour débusquer l'assassin des Discrets et son enquête sera jalonnée de surprises et de rencontres insolites.


Baroque et surréaliste, poétique et décalé, le roman d'Arnaud Le Gouëfflec nous entraîne dans une parodie de polar teintée d'humour et de philosophie. Reprenant les codes habituels du roman-policier mettant en scène un détective privé, il détourne habilement le genre pour signer un roman profondément original et un tantinet déjanté, qui ravira et mettra du baume au coeur à toutes celles et tous ceux qui ont parfois l'impression de se trouver toujours au second plan et de passer inaperçus aux yeux de leurs contemporains.
Avec ce roman, Arnaud Le Gouëfflec nous démontre la véracité du célèbre proverbe : « Pour vivre heureux, vivons cachés! »









L'avis de Joëlle et de Chatperlipopette.

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