jeudi 13 mars 2008

Le 6ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 1







"Tribulations d'un précaire" Iain Levison. Récit.



Editions Liana Lévi, 2007.



Traduit de l'américain par Fanchita Gonzalez Batlle.







« Au cours des dix dernières années, j'ai eu quarante-deux emplois dans six Etats différents. J'en ai laissé tomber trente, on m'a viré de neuf, quant aux trois autres, ç'a été un peu confus. C'est parfois difficile de dire exactement ce qui s'est passé, vous savez seulement qu'il vaut mieux ne pas vous représenter le lendemain.
Sans m'en rendre compte, je suis devenu un travailleur itinérant, une version moderne du Tom Joad des
Raisins de la colère. À deux différences près. Si vous demandiez à Tom Joad de quoi il vivait, il vous répondait : « Je suis ouvrier agricole. » Moi, je n'en sais rien. L'autre différence, c'est que Tom Joad n'avait pas fichu quarante mile dollars en l'air pour obtenir une licence de lettres. »


C'est par cet amer constat que Iain Levison – dans les toutes premières pages – débute son récit consacré à ses expériences de demandeur d'emploi dans l'Amérique contemporaine. Voici donc les tribulations d'un licencié en lettres réduit à exercer les métiers les plus minables, les plus précaires, les plus mal payés, et tout ceci dans un seul but : survivre.


Levison nous raconte donc ses expériences d'employé de supermarché et de restaurant, de livreur de fuel, de déménageur, d'ouvrier dans une pêcherie d'Alaska, d'installateur de câbles d'ordinateurs, etc... en une succession étourdissante et souvent hilarante de toutes ces mésaventures que ne peuvent connaître et apprécier que ceux qui se sont un jour trouvés dans cette situation terriblement inconfortable qui vous pousse à accepter n'importe quel travail pour remplir votre assiette, à subir toutes les avanies et toutes les humiliations afin de rentrer chez soi (si l'on a un chez soi) en possession d'une maigre obole qui permettra de garder la tête hors de l'eau pendant quelques jours.


Cette vie bancale, c'est celle de millions d'hommes et de femmes de par le monde. Car, ne nous y trompons pas, cette situation, même si elle relève ici de la société américaine, est déjà cruellement implantée et vise à s'étendre de plus en plus dans notre pays.


La loi du marché actuel cherche de plus en plus à user et abuser d'une main d'oeuvre corvéable à merci, sous qualifiée, et rapidement interchangeable. Le cauchemar social décrit et vécu par Iain Levison n'est pas une spécificité d 'Outre-Atlantique mais une réalité ressentie par l'ensemble des travailleurs de tous les pays. On peut à ce titre parler d'une mondialisation de la précarité. Les responsables ? Il ne faut pas chercher loin pour les trouver.


« Quelqu'un a raflé tout l'argent, c'est sûr. Il y en avait tellement qu'il doit bien se trouver quelque part. La propagation de la prospérité du haut vers le bas s'est sans doute inversée. Les américains ont perdu leur richesse goutte à goutte pendant qu'une succession de décisions inconsidérées permettait aux millionnaires de se tailler une part de plus en plus grosse. Les riches philanthropes, les Carnegie d'autrefois qui déploraient les difficultés des pauvres, ont été remplacés par une nouvelle race de millionnaire, le millionnaire-né qui ignore que la pauvreté existe. C'est chaque millionnaire pour soi.
Une usine délocalisée au Mexique aujourd'hui, une augmentation des salaires du Congrès demain, un fonctionnaire de l'Administration qui ferme les yeux sur la hausse des tarifs des compagnies de téléphone après-demain, et bientôt tout le monde doit se contenter de survivre. Les promoteurs immobiliers voient une occasion de gonfler les prix et personne ne le leur interdit. Où se cache le type censé dire « Non, ce ne serait pas juste » ? A-t-il seulement existé ? Les auteurs de la Constitution ont-ils négligé d'inclure un paragraphe sur ce qui arriverait quand la richesse commencerait à passer du peuple aux mains de quelques-uns ?
Si vous demandez aux riches pourquoi vous ne pouvez pas gagner votre vie, ils vous diront que c'est votre faute. Ceux qui réussissent à grimper dans les canots de sauvetage pensent toujours que ceux qui sont encore dans l'eau le méritent. Vous n'avez pas été assez rapide, pas assez malin, pas assez vif. Vous n'avez pas anticipé le naufrage économique. Vous auriez dû investir dans les ordinateurs. Vous auriez dû commencer à étudier l'informatique à huit ans. Vous auriez dû la choisir comme matière facultative au lieu du base-ball, et vous seriez à ma place maintenant. »


Le décor planté ici est donc américain, mais quelle différence avec ce que vivent nos compatriotes ? Ne sommes-nous pas après tout, pour la plus grande majorité d'entre nous, tous dans le même cas ?

Même si la situation décrite ici est particulièrement dure, le système américain faisant peu de cas de la protection sociale et des allocations chômage, ce cauchemar vise à devenir le modèle de nos sociétés européennes dont les dirigeants – qui sont les féaux des grands groupes financiers – s'exercent à mettre en pratique ces méthodes sous les prétextes fallacieux d'une « croissance » dont personne – à part quelques-uns – ne verra jamais les effets supposés bénéficier à l'ensemble de la population.

Vaste miroir aux alouettes que cette croissance qui permet à une minorité de nantis d'asservir l'ensemble de la société en agitant sous ses yeux le spectre de la pauvreté. Mais à force de piétiner les hommes et les femmes, de les user, de les humilier, de leur imposer des cadences inhumaines pour des salaires de misère, ceux-ci viendront – je l'espère – un jour, à prendre leur revanche sur leurs oppresseurs.

Ceux-là ont dans un premier temps conditionné les mentalités à estimer que sans travail l'homme n'est rien, juste un déchet. Mais voilà que maintenant, l'être humain, même s'il travaille, n'est pas mieux considéré. Même s'il est doté d'un emploi, il n'est rien, juste un outil que l'on pourra aisément remplacer en cas de dysfonctionnement.
Bien sûr, certains pourront dire que notre situation reste enviable pour la majorité des habitants du tiers-monde. C'est vrai. Mais sommes nous condamnés à nous appauvrir pour la simple et unique raison qu'il existe de par le monde des êtres humains plus démunis que nous-même ? Cherche t-on à établir un record de la misère sociale ? Quand un petit nombre s'enrichit éhontément de la sueur et de la peur de la majorité, est-ce justifiable, est-ce moral ?


« Il y a de nombreuses façons de voir la chose. Ça ne va pas si mal. Je vis dans le pays le plus riche du monde ; même être fauché ici vaut mieux que d'appartenir à la classe moyenne du Pérou ou de l'Angola. Je pourrais être un paysan sénégalais. C'est ça, c'est cette phrase qu'on devrait vous dire en vous remettant une licence de lettres le jour de la cérémonie où un petit chèque pour avoir mis toute votre énergie dans un boulot sans intérêt qui ne donne aucune satisfaction dans une grande entreprise sans visage. « Voilà pour vous. Félicitations. Vous savez, vous pourriez être un paysan sénégalais. »
Ce n'est pas une question d'argent. Le véritable problème c'est que nous sommes tous considérés comme quantité négligeable. Un humain en vaut un autre. La loyauté et l'effort ne sont pas récompensés. Tout tourne autour des résultats financiers, un terme aussi détestable pour tout travailleur que « licenciement » ou « retraite forcée ». D'accord, nous avons fait des progrès depuis l'édification du barrage Hoover ou depuis que les ouvriers mouraient en construisant les voies ferrées, mais l'attitude des entreprises vis-à-vis de ceux qui accomplissent le travail est restée la même. Et le balancier revient dans l'autre sens. Ceux qui font les promesses sont si loin de tout qu'ils ne voient même plus que leurs promesses ne signifient rien. Des actions de votre entreprise au bout de cinq ans ? Super, merci. Mais nous savons tous les deux que, statistiquement, dans cinq ans je serai parti depuis longtemps. »


Le récit de Iain Levison est en cela une féroce critique du système actuel, un système oppressif, sans pitié, qui pousse chaque jour des millions d'êtres humains sur la pente de la misère au nom du sacro-saint profit des entreprises.


Politiques et financiers ont mis en place une redoutable machine basée sur la terreur, terreur du lendemain, terreur de la pauvreté et de la clochardisation qui poussent les travailleurs à accepter n'importe quelle tâche, même la plus rebutante, pour surnager dans cet océan cruel qu'est devenue la société contemporaine.


L'exploitation est aujourd'hui érigée en système et il est navrant de reconnaître que les acquis sociaux conquis de haute lutte tout au long du XXème siècle sont en train de s'effriter peu à peu dans une indifférence générale (mais soigneusement entretenue par les médias complices et inféodés aux grands groupes financiers) afin de renouer avec l'assujetissement des masses. Main d'oeuvre à bas prix, interchangeable, sous-qualifiée et sous-payée : le filon est inusable.


Les grands pourvoyeurs de ces nouveaux forçats, en France : l'ANPE et les agences d'intérim, sont devenus les nouveaux négriers d'un nouveau commerce triangulaire : chômage - travail précaire - allocations (pour les plus chanceux), un cycle qui peut se reproduire à l'infini et qui permet aux entreprises de museler les employés, de les priver des avantages dûs à l'ancienneté et par conséquent d'arrondir leurs bénéfices qui, comme chacun le sait, ne profitent qu'aux dirigeants de celles-ci.

Tout a été mis en oeuvre dans ce sens : dénigrement et marginalisation des syndicats, stigmatisation des chômeurs que l'on considère (et qui en viennent à se considérer eux-mêmes) comme responsables de leur situation, montée en puissance de l'individualisme qui brise à la racine toutes tentatives de mouvements collectifs à caractère revendicatif...


Je terminerai ce commentaire en disant que j'ai beaucoup aimé ce livre et cela pour plusieurs raisons. J'ai aimé le style incisif et l'humour désabusé que Iain Levinson a apporté à son récit, la verve aussi avec laquelle il décrit ses multiples expériences, la critique acerbe qu'il porte sur ce système d'exploitation de la majorité au profit de quelques-uns.


Mais ce qui m'a beaucoup touché dans ce portrait, c'est que j'y ai reconnu la situation de nombreuses personnes avec qui je travaille chaque jour. Oui, car je fais moi-même partie de cette cohorte de travailleurs précaires que vous croisez chaque jour ou dont (je ne vous le souhaite pas) vous partagez le destin. Nous sommes de plus en plus nombreux chaque jour, que ce soit dans le secteur privé ou dans le public. Nous préparons vos repas, nous vidons vos poubelles, nous livrons votre mobilier, nous remplissons les linéaires de vos hypermarchés...


Nous sommes légion mais personne ne semble nous voir sauf, bien sûr, ceux qui profitent de notre sueur et de nos angoisses.

Alors pensez à nous quelquefois.

Et puis, si un jour vous venez à passer près d'un certain hopital situé en Bretagne, promenez-vous un petit moment à l'extérieur de l'édifice. Si vous rencontrez un énergumène lesté de sacs poubelles en train de vider les cendriers et de ramasser à terre de vieux papiers gras, arrêtez-vous et présentez-vous ; je serai ravi de faire votre connaissance.








6 commentaires:

Loïs de Murphy a dit…

Je vais lire ce bouquin bien sûr, et si je passe par la Bretagne, je viendrai te saluer.

Delph a dit…

J'avais deja entendu parler de ce livre sur le site bibliobs et l'avais noté dans la liste "à lire". Ton article me pousse à le mettre dans "à lire vite" ! J'ai connu ce genre d'emploi (sur des plateaux telephoniques avant de trouver un "vrai" travail, humiliation, denigrement, impression de regresser...).
Si je te croise je te saluerai avec plaisir.

Pascal a dit…

J'en serais ravi !

canthilde a dit…

Très belle note. Quand j'ai écrit la mienne, certains commentaires ont souligné le fait que le héros est antipathique. Je trouve que ça n'enlève rien à la force du propos. On ne juge pas tellement un individu qu'un système dans ce livre. Que ce type arrive à peine à s'en sortir en étant aussi cynique et je m'en foutiste, ça laisse deviner ce qui arrive aux "gentils" diplômés en lettres... D'ailleurs, il l'évoque : ils se déplacent pour une session de recrutement, où on leur vend un stage de vente bidon. Je n'ai pas encore vu ça en France, sûrement que ça va bientôt arriver ! :-(

Joelle a dit…

Même remarque que chez ta chère et tendre : je survole pour ne pas être influencée car j'espère bien mettre la main dessus très bientôt !

Sentinelle a dit…

Je ne peux que te conseiller de lire le très bon "Un petit boulot" du même auteur ;-)