mercredi 14 novembre 2007

"Sunt Lacrimae Rerum"


"Les Disparus" Daniel Mendelsohn. Récit. Flammarion, 2007

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina.




Pourquoi ? Pourquoi le petit Daniel Mendelsohn, âgé de sept ou huit ans, suscite t-il tant de larmes chez les membres les plus âgés de cette famille juive américaine au milieu des années 60 ? Quand il se trouve en visite chez ses grands-oncles et grand-tantes, les yeux se mouillent, les gorges se serrent et l'on murmure à chaque fois le même nom énigmatique : Shmiel.
« Oy, er zett oys zeyer eynlikh tzu Shmiel ! » Prononcent-ils en yiddish, « Oh, comme il ressemble à Shmiel ! »


Shmiel était son grand oncle, le frère aîné de son grand-père maternel.
Shmiel, ainsi que sa femme Ester et leurs quatre filles ont été tués par les nazis pendant la seconde guerre mondiale.

Alors que ses frères et soeurs ont quitté la Pologne au cours des années 20 pour s'installer aux Etats-Unis ou en Palestine, Shmiel est resté à Bolechow, ce village aux confins de la Pologne et de l'Ukraine où ses ancêtres avaient pris racine depuis le XVIIème siècle.

Pourtant, Shmiel est venu lui aussi aux Etats-Unis dans le but de s'y établir, mais pour une raison inconnue il est subitement retourné en Europe. Pourquoi ce revirement ? Y-a-t-il eu un conflit familial, une brouille entre les frères, pour expliquer ce retour ? Toujours est-il que Shmiel semble s'accomoder de son retour dans ce village qui l'a vu naître. Les affaires sont florissantes et il est considéré comme l'un des notables de Bolechow.

Mais arrive la guerre et l'Allemagne nazie envahit la Pologne. C'est à ce moment que la famille émigrée aux Etats-Unis reçoit de Shmiel des lettres désespérées leur demandant de les aider à émigrer vers l'Amérique et de les sortir de ce Gehenim (Enfer) dans lequel ils se trouvent plongés.
Peine perdue, Shmiel, sa femme et ses filles vont mourir les uns après les autres, victimes de la barbarie nazie.
Quant aux autres membres de la famille, ceux à qui étaient destinées les lettres de Shmiel, auraient-ils pu intervenir et les sauver ? Sont-ils restés indifférents aux supplications de leurs proches ? Ont-ils été dans l'impossibilité de faire quoi que ce soit après avoir tout tenté pour arracher Shmiel et sa famille au sort atroce qui les attendait ?
C'est ce que Daniel Mendelsohn va chercher à savoir.

Comme il ne retrouve dans les archives de la famille aucune réponse aux lettres de son grand-oncle, c'est auprès de son grand-père qu'il souhaite trouver une explication. Mais le sort en décidera autrement car le vieil homme, atteint d'un cancer, se suicidera, emportant dans la tombe le mystère de cette tragédie familiale.
De plus en plus marqué par cette histoire, Daniel Mendelsohn va tenter de faire la lumière sur ce drame à l'aide des seuls éléments disponibles : de vieilles photos d'avant-guerre. C'est également auprès de témoins de cette époque, qu'ils soient juifs, polonais ou ukrainiens, qu'il va chercher à reconstituer, soixante ans après les faits, ce qui est advenu de son grand-oncle, de sa femme et de ses quatre filles.

Cette enquête le mènera, bien sûr, en Ukraine dans le village de Bolechow, mais aussi en Australie, en Israël, en Lituanie, en République Tchèque, en Suède et au Danemark. Mais le temps lui est compté, les témoins sont âgés, les souvenirs s'effacent ou se contredisent, les blessures du passé sont encore vives et certains silences, certaines omissions, révèlent plus de choses qu'ils ne veulent en dissimuler.
Ainsi, de découvertes en fausses pistes, Daniel Mendelsohn va peu à peu faire la lumière sur les personnalités de son grand-oncle Shmiel, de sa grand-tante Ester et de leurs filles Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia. Il va aussi découvrir – par déduction mais aussi à l'aide de témoins, voisins et habitants de Bolechow à l'époque – sur les circonstances de leur mort ainsi que sur les lieux où se sont brutalement achevées leurs vies.


C'est en regardant ces photos jaunies, en visitant ces lieux où ont vécu et où ont souffert les siens que Daniel Mendelsohn va amèrement constater, comme le fait Enée dans le livre premier de l'oeuvre de Virgile, qu' « Il y a des larmes dans les choses » (Sunt lacrimae rerum) et que ces photos, que ces endroits qui pour tant d'autres n'engendrent qu'indifférence, peuvent pour certains être porteurs d'une bouleversante et douloureuse émotion. Tous ces visages, tous ces regards, tous ces sourires figés sur un rectangle de papier ont appartenu à des êtres qui comme nous ont vécu, ri, souffert, aimé.

Comme eux, nous disparaîtront un jour. Certains se souviendront de nous mais avec les années ils seront de plus en plus rares et s'éteindront eux aussi jusqu'au dernier. Ne resteront plus alors, pour témoigner de ce que nous fûmes, que quelques images photographiques, quelques enregistrements qui peu à peu deviendront des énigmes pour celles et ceux qui tenteront de retrouver à qui était ce visage, à qui ce sourire, à qui ce regard ? Nous serons à notre tour devenus des énigmes.
Avec « Les Disparus », Daniel Mendelsohn nous entraîne dans une enquête familiale passionnante et bouleversante, un récit poignant où l'on hésite entre le rire et les pleurs, une saga familiale aux dimensions épiques où le merveilleux le dispute à l'atrocité, mais un livre qui est aussi une méditation sur l'Histoire, la destinée et le souvenir.

Au delà du destin particulier d'une famille, « Les Disparus » est un récit qui nous invite à réfléchir sur notre propre passé, sur ceux qui nous ont précédés et nous ont faits tels que nous sommes, mais aussi sur notre devenir et sur les traces que nous laisserons à nos descendants. Ce livre est aussi une interrogation sur cette malédiction attachée à l'espèce humaine, cette malédiction qui fait que, de tous temps l'homme s'évertue à jalouser son prochain, son voisin, son frère, puis à le haïr et finalement à l'exterminer. Un récit poignant, riche en émotions et en questionnements, qui s'annonce comme l'une des oeuvres majeures de la littérature consacrée au drame de la Shoah.


« Les Disparus » a reçu le grand prix du National Jewish Book Award et du National Book Critic's Circle Award. Il a reçu le Prix Medicis Etranger le 12 novembre 2007.
L'avis de Adeline, de Nicolas, et de Chatperlipopette.

7 commentaires:

chiffonnette a dit…

Je lis peu de romans ou documentaires sur cette période, mais ton avis sur ce livre que j'avais vu passer risque de me faire changer d'avis! La forme d'enquête m'attire je dois bien l'avouer, et la réflexion de l'auteur me paraît tout à fait intéressante. Comme en plus tu en parles avec "passions"!

Joelle a dit…

Je l'avais noté sans trop savoir vraiment si j'allais me lancer dans cette lecture mais avec ton billet, difficile de résister tellement il donne envie !

InColdBlog a dit…

Comme Joëlle, j'avais lu quelques articles dans la presse qui m'avaient fait noter la référence du roman, mais après ton billet, c'est clair que je vais y regarder de plus près :o)

Malorie a dit…

J'ai pour projet de lire se livre, j'en ai lu des bonnes critiques (lire, autres magazine et émissions télé) et je suis très intéressée par le sujet.
Ton billet me conforte dans ma décision de lire cet ouvrage.

moustafette a dit…

Je me range à l'avis général, j'attendais l'avis de lecteurs lamda pour franchir le pas, voilà qui est fait et ça va être passionnant je le sens !

Turquoise a dit…

Coucou Pascal !
Comme je disais chez Katell, ce livre figure dans ma PAL. Je n'ai lu que les premières pages, mais je le trouve déjà passionnant. Ton billet confirme ma première impression.
A bientôt.

Hilde a dit…

Moi aussi, j'attendais de lire quelques commentaires avant de l'ajouter à ma liste. Je vais essayer de le glisser discrètement dans celle du Père-Noël ;-)