lundi 19 novembre 2007

Le Mépris


"Cochon d'Allemand" Knud Romer. Roman. Editions Les Allusifs, 2007

Traduit du danois par Elena Balzamo.



Avec « Cochon d'Allemand », Knud Romer revient sur son enfance dans les années 60, au sein d'une petite ville danoise, Nykøbing.


« Nikøbing Falster est une ville si petite qu'elle se termine avant d'avoir commencé. Quand on est dedans, on ne peut pas en sortir, et quand on est dehors, on ne peut pas y entrer. Dans les deux cas, on se retrouve du mauvais côté, et la seule preuve de son existence est l'odeur qui imprègne les vêtements : en été ça sent les engrais, en hiver la betterave à sucre. C'est à cet endroit que je naquis en 1960, et c'était la façon la plus sûre de ne pas exister du tout. »


Dans ce récit autobiographique, l'auteur prend également le temps de remonter dans le passé, bien avant sa naissance, pour nous décrire les circonstances qui ont conduit sa mère à quitter l'Allemagne après la seconde guerre mondiale afin de s'établir au Danemark où elle rencontrera celui qui deviendra son mari.
C'est l'occasion pour l'auteur de nous croquer les portraits de ses parents et grands parents maternels et paternels, tout ceci avec un sens de l'observation acéré et sans concessions. On voit ainsi défiler sous nos yeux le grand-père maternel, dit « Papa Schneider », qui est en fait le beau-père de sa mère (son père biologique, Heinrich Voll étant décédé lors d'une appendicectomie en 1924), un aristocrate allemand au visage couturé de cicatrices.

Sa grand-mère, une des plus belles femmes de l'Allemagne d'avant-guerre, défigurée lors d'une explosion, dotée d'une sensibilité exacerbée sous son visage ravagé et détentrice du secret de fabrication ancestral d'un sublime goulasch :


« Le goulasch de ma grand-mère était irrésistible ; l'ayant goûté une fois, on en redemandait encore et encore, on n'arrêtait plus de lécher son assiette. Puis venait le moment où grand-mère disait ça suffit, emportait la cocotte et la mettait au réfrigérateur, le torchon de cuisine autour du couvercle. Mes pensées y revenaient constamment, je sentais grandir la faim. Dès que la porte se refermait sur mère et grand-mère sorties faire un tour en ville, je courais à la cuisine, ouvrais le réfrigérateur et inspectais la marmite. Il y avait une part de trop, je m'en emparais ; le goulasch avait un goût encore plus exquis, il me transportait dans un passé de plus en plus lointain, jusqu'à l'arrière grand-mère : Lydia Matthes, qui faisait revenir la viande et les oignons dans cette même marmite cent ans auparavant. Elle mettait le paprika, écrasait les tomates, ajoutait l'ail et les épices – gingembre, genièvre, cumin – et quand le mélange commençait à frémir, elle y versait le vin rouge et le fond de boeuf. Elle construisait son goulasch lentement, le faisait mijoter plusieurs heures, jusqu'à ce que la viande se détache en filaments. Elle en prélevait un peu et se servait lors des préparations ultérieures de cette substance qui se renforçait et s'enrichissait au fil des années. Ayant hérité de la cocotte, grand-mère utilisa la même méthode, veillant à ce qu'il reste toujours une petite quantité pour le goulasch suivant. »


Puis ce sont les grands-parents paternels, la branche danoise. Karen, la grand-mère, mais surtout le grand-père, Carl Christian Johannes Romer Jørgensen, un homme dont le destin est de voir tous ses projets professionnels échouer les uns après les autres. Après avoir tenté d'ouvrir un hotel, une ligne de bus, une entreprise de transport routier, ce fut un magasin de chaussures, puis la vente d'appareils téléphoniques, de motos, et enfin de conseils financiers plus ou moins douteux. Son fils, le futur père de Knud, s'en tirera mieux en devenant employé puis directeur adjoint d'une société d'assurances.
Mais c'est surtout sur l'histoire de sa mère qu'insiste Knud Romer, sur le destin de cette femme née en Allemagne entre les deux guerres. Amoureuse d'un opposant au régime hitlérien, elle échappera de peu à la mort quand le réseau anti-nazi auquel appartenait son amant sera découvert et démantelé, ses membres exécutés dans des conditions atroces.
Ayant échappé à la tourmente qui accompagna la chute de l'Allemagne, Hildegard Voll, après maintes péripéties, trouvera refuge au Danemark où elle trouvera un emploi, puis un mari et donnera enfin naissance au petit Knud.
Mais les rancunes sont tenaces dans les petites villes telles que Nikøbing. Pour la population, la mère de Knud est une allemande, et forcément une nazie. Les visages se détournent, on murmure dans son dos, on la jalouse.Elle est « Mme le Directeur », une nazie qui puait l'arrogance. »
Il en va de même pour Knud, qui redoute l'école où ses camarades ne cessent de le brimer et de lui lancer ce « Cochon d'allemand » qui restera gravé dans sa mémoire. La menace est partout, il lui faut faire des détours quand il doit traverser la ville pour se rendre quelque part.


C'est toute l'histoire de cette vie entre parenthèses, cette initiation à la survie en milieu hostile que nous fait revivre Knud Romer dans « Cochon d'allemand », un récit âpre et violent où se dévoile toute la bêtise et toute la bassesse dont peut faire preuve l'ensemble d' une communauté face à quelques individus isolés dont le seul tort est d'être originaire d'un autre pays. Témoignage d'un aspect de la réalité sociale du Danemark dans les années 60 et 70, le texte de Knud Romer nous immerge dans ce monde où la télé n'était pas encore dans tous les foyers et où les émissions radiophoniques rythmaient les activités de la vie quotidienne. On y découvre une société où les plaies de la seconde guerre mondiale sont encore très vives dans les corps et les esprits, une société où, malgré les avancées techniques et sociales, l'intolérance et le rejet de l'autre restent des constantes « culturelles » fermement ancrées dans les mentalités.
Avec un style et une écriture remarquables, Knud Romer retrace sous nos yeux et sur trois quarts de siècle, la petite et la grande histoire de sa famille, une saga passionnante, cruelle et bouleversante, un récit dont on regrette, une fois le livre refermé, qu'il n'ait pas été plus long afin de nous faire pénétrer encore plus avant dans l'intimité et dans les souvenirs des membres de cette famille germano-danoise.


Les avis de Lily, de In Cold Blog, de Joëlle, de Cathe, d'Anne-Sophie, de Fashion Victim, de Malice.

9 commentaires:

cathe a dit…

Celui-là était aussi dans mes coups de coeur de la rentrée. C'est vraiment un excellent témoignage et avec une belle écriture !

Malice a dit…

Un très beau livre !!! une belle critique ! La mienne est là :
http://livresdemalice.blogspot.com/2007/09/knud-romer.html

Pascal a dit…

Très beau commentaire que le tien, Malice, je me suis donc empressé de le mettre en lien. Merci.

Joelle a dit…

Ton billet est excellent. C'était exactement cela que je voulais lire en prenant ce livre mais je me suis perdue dans les personnages et la chronologie et finalement, je n'en suis pas ressortie satisfaite (mais en ce moment, je crois que c'est très dur de trouver un livre qui me convienne !)

gachucha2 a dit…

Il est difficile de ne pas avoir envie de découvrir ce roman après tous les articles élogieux ici ou là. Il est noté et surligné !

Malorie a dit…

Comme je te le disais sur le forum des parfumés, je pense me le prendre la prochaine fois que j'entre dans une librairie.

Tu me donne vraiment envie de découvrir cet auteur... merci !

Pascal a dit…

De rien Malorie...

Lily a dit…

Ah oui Pascal ce livré est magnifique et tu en très bien compte :) (si je ne l'avais déjà lu, je le relirais :)

sylvie a dit…

Tous les billets de la blogosphère, dans leur grande majorité très positifs m'ont donné envie de lire ce livre. Je n'ai pas été déçue. J'ai bien aimé le ton tragi-comique de ce récit autobiographique douloureux et pathétique.