lundi 12 novembre 2007

La grande colère de la montagne


"La légende du Mont Ararat" Yachar Kemal. roman. Gallimard, 1998.

Traduit du turc par Munevver Andac



« Et chaque année, quand le printemps s'éveille sur l'Ararat, des bergers grands et robustes, aux beaux yeux noirs mélancoliques et aux longs doigts fins, s'en viennent avec leurs flûtes au lac de Kup. Ils étalent leurs houppelandes au pied des rochers rouges, sur la terre couleur de cuivre, sur le printemps millénaire, ils s'installent en formant un cercle sur les rives du lac. Un peu avant l'aube, sous les masses d'étoiles qui palpitent au dessus de la montagne, ils saisissent leurs flûtes et célèbrent par leur jeu la grande colère de l'Ararat. Cela dure du point du jour au coucher du soleil. Et alors, à l'instant même où le soleil disparaît à l'horizon, un oiseau minuscule, blanc comme neige, surgit au dessus du lac. Un oiseau long et pointu qui ressemble à l'hirondelle. Il vole en tournant très vite au dessus de l'eau, il trace sans cesse de vastes cercles blancs, dont l'ombre retombe sur le bleu intense du lac. Les joueurs de flûte cessent de jouer à l'instant où disparaît le soleil. Ils remettent leurs flûtes dans leurs ceintures et se redressent. L'oiseau blanc, qui vole à toute vitesse au dessus du lac, s'élance, rapide comme l'éclair, il plonge une aile dans l'eau, s'élève à nouveau. Par trois fois, il se jette ainsi vers l'eau, puis s'envole à tire-d'aile et disparaît dans le ciel. L'oiseau blanc, une fois disparu, les bergers s'éloignent l'un après l'autre, et se perdent silencieusement dans l'obscurité. »


C'est ainsi que commence « La légende du Mont Ararat », ce très beau roman signé Yachar Kemal qui nous emmène au Nord-Est de la Turquie sur les contreforts de ce sommet mythique où se serait – paraît-il – échouée l'arche de Noé.

Un matin, Ahmet le berger trouve un cheval devant sa maison. L'animal, dont la robe est aussi blanche que les neiges éternelles qui recouvrent le sommet du Mont Ararat, est richement équipé :
« La selle du cheval était une belle selle tcherkesse niellée d'argent. Les éperons étaient d'argent ouvré. [...] Les rênes, ornées de fils d'or, étaient passées sous le pommeau rehaussé de nacre de la selle. Une couverture de selle, faite d'un feutre que l'on devinait, même de loin, foulé avec un soin extrême, s'allongeait jusqu'à la croupe du cheval. Sur la couverture, on avait brodé l'antique emblème du disque solaire. D'un orange très vif. Et, derrière le soleil, s'élevait un immense arbre de vie. Sur le flanc gauche du cheval, on retrouvait le même soleil et le même arbre. [...] Ces images étaient certainement le blason d'une tribu ou d'un clan de vieille noblesse. »


A qui appartient ce cheval ?
Par trois fois, Ahmet va reconduire l'animal sur la route. Par trois fois, le cheval revient devant la porte de sa maison. Ahmet demande alors conseil au vieux Sofi, le sage du village. Puisque l'animal est revenu par trois fois, c'est qu'il est un don de Dieu fait au berger. Par conséquent, le cheval lui revient de droit. Telle est la tradition dans la région d'Ararat.
Mais voici qu'un mois plus tard arrivent au village les hommes du Pacha. Mahmout Khan revendique la propriété de l'animal et exige qu'Ahmet restitue celui-ci. Il lui donnera même en compensation une somme d'argent afin de le dédommager. Peine perdue, Ahmet refuse. « Un cheval qui est un don du Ciel ne saurait être rendu à son propriétaire, fût-il bey ou pacha. »
Après les négociations vient le temps des menaces. Si Ahmet ne restitue pas son bien au pacha, celui-ci le lui fera enlever de force, il punira par l'emprisonnement et par la mort Ahmet et tous les villageois ses complices. Rien n'y fait. Ahmet, soutenu par ses voisins, les habitants des villages alentour ainsi que par les beys kurdes de la région, va devoir affronter la colère de Mahmout le cruel.
Trahi, livré aux mains du pacha, Ahmet sera emprisonné dans les geôles du château. Pour le punir d'avoir osé lui résister, et parce que le jeune berger ne veut toujours pas révéler où il a caché le cheval, Mahmout Khan décide le mettre à mort.
Mais c'est sans compter sur Gulbahar, la troisième fille du pacha, qui s'est secrètement éprise du jeune prisonnier. Aidée de Mémo le geôlier, elle va tenter l'impossible pour délivrer celui qu'elle aime par dessus tout.


Avec ce très beau récit, Yachar Kemal fait revivre sous nos yeux une légende traditionnelle de cette région de l'Ararat, région fortement marquée par les influences turques, arméniennes et kurdes qui composent depuis toujours sa population.

Rehaussant les couleurs ternies sous la patine des siècles , Yachar Kemal apporte aussi à cette légende une touche de poésie et d'universalité qui, tout en respectant le style traditionnel du récit, le rend plus lisible et plus abordable pour notre sensibilité contemporaine.

Cette légende – dont les motifs et les péripéties puisent dans le vieux fonds indo-européen qui, des monts du Caucase aux rivages de l'Irlande, des tragédies antiques aux sagas scandinaves, d 'Homère à Shakespeare, imprègne toute la littérature traditionnelle – transcende cultures et frontières pour nous offrir une variation sur les thèmes universels de l'amour, de la mort, de la convoitise, de la colère, du châtiment divin, du destin irrémédiable qui est le sort de tout un chacun...
Une légende intemporelle et universelle, un beau conte d'amour et de mort, coloré et délicat comme une miniature persane médiévale.
L'avis de Chatperlipopette.

2 commentaires:

yueyin a dit…

Encore de la tentation... :-)

Gachucha a dit…

Encore un auteur que je me promets de découvrir depuis longtemps !