dimanche 11 novembre 2007

Eugène, Alphonse, Auguste...


Léo Ferré - Tu n'en reviendras pas
envoyé par Quarouble


DES NOMS PERIMES

Ils s'appelaient Gustave, Alphonse, Auguste, Octave, Gontran, Alfred, Eugène. Leur nom est gravé sur des grandes plaques dans le cul des églises de province. Qui les prononce encore, ces noms d'un autre âge qui sentent l'hospice, le vieux béret et les grasseyements ?

Les porteurs de ces noms gravés devenus obsolètes ont pourtant eu vingt ans, eux aussi. Et ces vingt ans-là se sont brisés dans des tranchées. Sans même le piteux espoir de finir un jour à l'hospice. On se souvient des masses indistinctes de soldats tués, des régiments décimés, des troupes de combattants sacrifiés. Mais qui se souvient des individus, des Eugène, des Alphonse, des Auguste, de tous ces destins anonymes et pathétiques qui ont fini sur des listes dans les églises ? D'ailleurs les églises sont désertes et presque plus personne ne s'attarde devant ces rangées de noms gravés.

Moi j'y lis la moustache d'Eugène, la casquette de Gustave, la pipe d'Auguste : des choses qui nous ressemblent, à presque un siècle de distance. J'y lis le sort humble et pénible de ces appelés arrachés du sillon, du foyer ou des bras de l'aimée. J'y lis les vingt ans d'Auguste, de Gustave, d'Alphonse, d'Eugène, de Gontran, d'Octave, d'Alfred, leurs maudits, damnés, poignants vingt ans massacrés dans les tranchées de la «14».

Raphaël Zacharie de Izarra

3 commentaires:

Sibylline a dit…

Magnifique chanson de Ferré que je connais pas coeur, mais il ne faut pas oublier de dire que les paroles sont d'Aragon.
Je les copie ci-dessous, tu efface si ça fait trop long ;-)
Tu n'en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j'ai vu battre le cœur à nu
Quand j'ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n'en reviendras pas vieux joueur de manille

Qu'un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu'il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l'ancien Légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux

On part Dieu sait pour où Ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n'être plus du jeu
Les bonshommes là-bas attendent la relève

Roule au loin roule le train des dernières lueurs
Les soldats assoupis que ta danse secoue
Laissent pencher leur front et fléchissent le cou
Cela sent le tabac la laine et la sueur

Comment vous regarder sans voir vos déstinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs
La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs
Vous bougez vaguement vos jambes condamnées

Déjà la pierre pense où votre nom s'inscrit
Déjà vous n'êtes plus qu'un nom d'or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s'efface
Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri

Pascal a dit…

Sybilline : Merci pour cette précision (Aragon) que j'avais omis de signaler.
Je conserve le texte de cette chanson que tu as gentiment joint à ton commentaire car il sera comme cela plus aisé à découvrir pour celles et ceux qui ne connaissent pas ce texte.
Merci encore.

bertrand-môgendre a dit…

Merci bibliomane d'accepter ce petit texte, en souvenir des êtres humains qui furent chargés de reconstruire leurs frères

Raoul(les enragés)

La pâte de chair, de sang, de peau et d'os mélangés, palpitait sous le travail des asticots, levait, doucement gonflée des amorces de pestilence écoeurante. De la pourriture mijotée sous le soleil déjà pâle, se mouvaient les insectes noirs luisants. D'une galerie profonde improvisée en direction d'un sinus nettoyé, ils parcouraient, goulus, les corps maintenus solidaires par les vêtements tendus à bloc. Les corneilles, vives, criardes volaient la place aux rats trop nombreux à leur goût. Coup de bec précis, la chair molle rendait sang et eau saumâtre, chuintant vrai le sifflement des outres percées. Abcès de colère, accès d'ordurières pensées aphones, le désastre d'une vie s'étalait sous ses yeux dans un calme étonnant de laxisme abattu.
« Connard de paysan, t'aurais pas dû quitter le cul d' tes boeufs ! »
Raoul tira par les pieds, le corps lourd du soldat sans tête. Aidé du camarade de Troyes, ils envoyèrent fermement le mort sur la charrette déjà pleine.
Raoul s'assit sur le banc du char et cria :
« Allez hue Bijou, on reviendra d't'a l'heure pour les autres. »
Le cheval énervé, sautait entre les brancards, à chaque sabot posé sur une jambe ou un bras, traînant froid dans la boue. La main ferme qui le dirigeait, l'assurait de trouver droit devant, le chemin des plaines.

Raoul, le nez dans le ciel vieillissant, s'absorbait de vent du nord, présageant fort peu la venue de la pluie attendue. D'un crachat rauque et lourd, il atteignit le fond d'une tranchée d'où émergeait solitaire, le pied bien chaussé d'un soulier encore neuf.
Raoul cria à tue-tête la chanson de sa marâtre, bonne femme nourrice :

« Rigodon, le petit rigodin,
Rigodan le petit rigodu,
Rigodou le petit rit tout doux... 
Regarde mon ange, les ânes ont des yeux,
Regarde ton nez, tes oreilles s'allongent un peu.
Rigodon, le petit rigodin,
Rigodan le petit rigodu,
Rigodou le petit rit tout doux.».

Ça s'est passé comme ça la vie des morts sots.(bertrand-môgendre)