lundi 26 novembre 2007

Sur le Sentier de la Guerre


"Le chemin des âmes" Joseph Boyden. Roman. Albin Michel, 2006.

Traduit de l'anglais (Canada) par Hugues Leroy



Cela fait plusieurs jours que la vieille Niska, une indienne de la nation Cree, vient assister à l'arrivée du train dans cette gare perdue du Nord de la province d'Ontario.

Nous sommes en 1919 et de l'autre côté de l'océan, l'Europe panse ses plaies après quatre ans d'une guerre qui aura fait 9 millions de morts et 6 millions d'invalides.
Ce jour là c'est justement l'un de ces invalides de guerre qui descend du train, une jambe coupée, en équilibre instable sur ses béquilles. Cet homme, à la grande surprise de Niska, n'est autre que son neveu, Xavier dont elle avait pourtant reçu l'avis de décès.

Celui qu'elle était venue accueillir devait être Elijah, l'ami de son neveu, avec qui il s'était enrôlé dans l'armée canadienne et avec qui il avait traversé l'Atlantique pour participer au conflit.
Mais l'homme qui descend de ce train n'est plus que l'ombre de lui-même. Unijambiste et morphinomane, Xavier ne peut détacher ses pensées de l' expérience traumatisante qu'il a vécu au cours de ce conflit, de longs mois à ramper dans la boue des tranchées, parmi les rats et les cadavres, à éviter la balle, la grenade, ou l'obus fatal et à voir ses camarades tomber les uns après les autres.


Pendant le voyage qui va les ramener chez eux au coeur de la forêt, Xavier et sa tante Niska vont chacun leur tour évoquer le passé durant ces longues heures où le canoë glisse sur les eaux du fleuve.
Niska se remémorera son enfance, la vie tribale au sein d'une nature grandiose et cruelle où l'avenir du groupe dépend de la présence du gibier et de l'adresse des chasseurs, où l'être humain peut être la proie de l'ours, du loup, ou pire encore, du windigo, cette créature redoutable et assoiffée de chair humaine qui hante les forêts. Niska évoque aussi la dissolution de son clan, rattrapé par la « civilisation » et qui s'est résigné à vivre sous la coupe des autorités canadiennes et des religieux catholiques qui tentent d'éradiquer toute trace de leur culture originelle.

Niska, quant à elle, refusera cette vie faite d'humiliations et de compromis; elle s'échappera pour retourner dans la forêt, quitte pour cela à affronter la solitude et les dangers inhérents à cette existence.

Après quelques années, elle réussira à libérer Xavier, le fils de sa soeur, et l'emmènera avec elle. Puis ce sera au tour d'Elijah, un orphelin ami de Xavier qui viendra les rejoindre. Ensemble, les deux enfants vont grandir au sein de cette nature sauvage, devenir de jeunes hommes et d'habiles chasseurs. Comme leurs ancêtres depuis des temps immémoriaux, ils vont s' éveiller à cette vie rude et exaltante, où se côtoient le monde visible et celui des esprits.


Mais le monde des hommes blancs parvient tout de même à se faire entendre jusque dans leur refuge et c'est ainsi que les deux jeunes hommes apprennent que le monde est en guerre. Fiers de leurs origines guerrières et de leur talent de chasseurs, bouillant du sang de la jeunesse, Xavier et Elijah vont quitter leur tante Niska pour rejopindre le monde de l'homme blanc et s'enrôler dans l'armée canadienne.
Après quelques semaines d'entraînement et après avoir traversé l'Atlantique, les deux jeunes indiens vont se retrouver sur le front et vont faire la douloureuse expérience de la guerre. Très rapidement ils vont être remarqués par leurs officiers de tutelle pour leur talent de tireurs d'élite.

Commence alors pour les deux amis un duel avec l'ennemi où la traque peut durer des jours, où la moindre balle tirée doit faire mouche et abattre l'adversaire. Terrés pendant des heures, voire des jours, ils attendent le moment opportun où se présentera la cible – simple soldat ou officier – qu'ils devront abattre du premier coup sans se faire repérer et sans attirer la riposte de l'ennemi.

A ce jeu du chat et de la souris, Xavier, de caractère taciturne, n'éprouve aucune satisfaction, si ce n'est celle du devoir accompli. Pour Elijah par contre, beaucoup plus extraverti que son ami et devenu dépendant de la morphine, l'acte de tuer devient rapidement irrépressible et la surenchère de victimes à accrocher à son tableau de chasse devient une obsession qui va le pousser au bord de la folie. Face à cette frénésie meurtrière, cette inextinguible soif de sang, Xavier va finir par ne plus reconnaître celui qui était son ami. Elijah serait-il en passe de devenir un windigo ? Xavier va devoir, pour sauver l'âme et la mémoire de son ami, appliquer l'ancestral rite indien dont il est le dépositaire. Mais le prix à payer sera terrible.


« Le chemin des âmes », ce premier roman de Joseph Boyden est de cette catégorie de livres qui une fois commencés, aspirent le lecteur dans un tourbillon d'émotions et de sensations qui ne cessent qu'à la dernière page.

Entre le silence quasiment surnaturel des grandes forêts enneigées de l'Ontario et le fracas assourdissant de la guerre des tranchées, Joseph Boyden nous entraîne dans un récit hypnotique et fascinant où la sérénité de la nature, inspiratrice de la sagesse des peuples amérindiens, alterne avec les atrocités de la guerre, les assauts sous la mitraille et les obus, la boue, les cadavres, la peur et la folie des hommes.
Puissant et inspiré, sauvage et magnifique, ce livre plein de lumière et de noirceur, ce récit d'une beauté et d'une cruauté à couper le souffle est l'un des meilleurs qu'il m'ait été donné de lire dans le courant de cette année. Avec ce roman que l'on pourrait qualifier d'épique, Joseph Boyden s'impose comme l'un des auteurs majeurs de la littérature anglo-saxonne contemporaine.


Les avis de Sophie , de Joëlle, de Chimère et de Chatperlipopette.

7 commentaires:

Joelle a dit…

Ce sera aussi un des meilleurs livres que j'aurais lu cette année ! Je m'en vais vite mettre ton magnifique billet en lien dans le mien !

canthilde a dit…

Ca m'a tout l'air d'un livre beau et envoûtant. A noter...

InColdBlog a dit…

Tu confirmes que ce livre qui est dans ma liste depuis un moment... ne devrait plus y être depuis longtemps !!!
Ce que tu en dis me laisse espérer un roman aussi fort que Le temps où nous chantions de Richard Powers.

Gachucha a dit…

Comme j'ai dit chez Katell, il est dans ma PAL, je reviens te lire après !

alex d'Epidose.net a dit…

Et hop ! PAL agrandie !

florinette a dit…

Maintenant j'ai vraiment hâte de l'avoir !!

Sophie a dit…

Oui c'est vraiment un beau premier roman; quel talent!