dimanche 22 avril 2007

Le Compas et le Téléscope.


"Mason & Dixon." Thomas Pynchon. Roman. Editions du Seuil, 2001.
Traduit de l' américain par Brice Matthieussent.



La quatrième de couverture m'avait tout de suite séduit :


« 1786, à Philadelphie. En visite chez sa soeur, le Révérend Cherrycoke entreprend de raconter à ses neveux les aventures de deux astronomes anglais, Charles Mason et Jeremiah Dixon qui, vingt-cinq ans plus tôt, avaient été chargés par la Royal Society d'observer au Cap, le passage de Vénus, avant de se retrouver embarqués, à partir de 1763, dans une incroyable odyssée au coeur de l'Amérique du Nord, où ils ont pour mission de tracer d'est en ouest une ligne absolument rectiligne de huit mètres de large, qui devra séparer le Maryland et la Pennsylvanie, et ce à la demande de Lord Baltimore et de Thomas Penn, les héritiers respectifs de ces deux provinces.
Les deux compères – le mélancolique Mason et le sanguin Dixon, le veuf inconsolable et le coureur de jupons – ne savent pas, bien sûr que cette ligne portera un jour leurs noms et symbolisera plus tard la funeste frontière entre les Etats de l'Union et le Sud pro-esclavagiste.
Epiés par des conspirateurs de tous bords, surveillés par les indiens ou traqués par l'énigmatique jésuite Zarpazo – le « loup de Jesus » ! - Mason et Dixon vont fréquenter aussi bien George Washington, Benjamin Franklin et Samuel Johnson qu'un homme-castor, un chinois féru de feng shui, un canard mécanique amoureux d'un cuisinier français, un golem des bois et quelques bizarres croisés...
Thomas Pynchon signe là une véritable épopée drôlatique, tourmentée et prodigieusement inventive, truffée de majuscules en hommage à la littérature anglaise du XVIIIe siècle et baignée par cette étrange brume érotique qui envahit le ciel quand Vénus l'éclaire de sa lueur.
"Mason & Dixon" a été salué à sa sortie comme l'un des sommets du roman contemporain. »


Inutile de dire que j'ai tout de suite emprunté cet imposant roman ( 767 pages d'une écriture serrée) à la bibliothèque, étant un fervent amateur de ce style de romans dont font partie
« L'île du jour d'avant » d'Umberto Eco, « Le courtier en tabac » de John Barth ou plus récemment « Les Arpenteurs du Monde » de Daniel Kehlmann.


Je commence la lecture et apprécie d'emblée l'écriture ample et généreuse qui s'offre à moi dès la première page :


« Les Boules de neige ont tracé leur Arc, étoilé les flancs des dépendances, comme ceux des cousins, emporté les couvre-chefs dans la Brise qui souffle de la Delaware, - on rentre les luges, leurs patins sont soigneusement essuyés et graissés, on dépose les souliers au fond du Vestibule, s'ensuit une descente en chaussettes sur la vaste Cuisine, à dessein en grand branle depuis le matin, ponctuée par le tintement des couvercles des diverses casseroles et marmites d'où montent des Odeurs d'épices, de fruits pelés, de graisse de rognon, de sucre chauffé, - les enfants, ayant tous prestement, au Rythme enlevé de la cuiller dans la pâte, soutiré et dérobé, à force de cajoleries ce qu'ils pouvaient, se réfugient, comme chaque après-midi de cet Avent neigeux, dans une pièce confortable sise à l'arrière de la Maison et livrée depuis des années à leurs insouciants Assauts. Ici, l'on a entreposé une longue table de menuisier tout éraillée, flanquée de deux bancs désassortis, appartenant à la branche familiale du Comté de Lancaster, - du mobilier Chippendale de médiocre ouvrage, comprenant une façon du célèbre Sopha chinois, avec un haut dais à l'abondante étoffe pourpre facile à déployer afin d'aménager une tente douillette et pénombreuse, - quelques chaises dépareillées expédiées d'Angleterre avant la Guerre, - la plupart en pin et merisier, fort peu en acajou, hormis une sinistre et merveilleuse table de jeu qui offre cette médiocre fibre en forme de vagues que les ébénistes nomment Coeur Errant, et qui est la cause d'une Illusion de profondeur que les enfants ont contemplée pendant des années comme s'il s'agissait des pages illustrées d'un Livre ... ainsi que d'innombrables charnières, mortaises à coulisse, loquets cachés, et compartiments secrets que ni les jumeaux ni leur Soeur ne sauraient prétendre avoir tous explorés. »


Le style, inspiré de la littérature du XVIIIè siècle, ne peut que me séduire. La syntaxe, volontairement alambiquée, richement colorée, truculente même, me laisse augurer de délicieuses heures de lecture. Friand de prose rabelaisienne, de cette littérature opulente, plantureuse et amphigourique dont j'aime à me régaler dans les romans de Lawrence Norfolk, Sterne, Combescot et Fuentes, je me suis lancé avec une extrême jubilation dans la lecture de
« Mason&Dixon. »


Las! Il m'a fallu déchanter très vite.

Certes, les aventures cocasses et drolatiques de nos deux astronomes anglais m'ont souvent fait sourire, les situations extravagantes et les personnages pittoresques, tels que décrits sur la quatrième de couverture, abondent et se succèdent en un incessant mascaret qui finit par donner le vertige.

L'écriture, finement ciselée, baroque à souhait, classe Thomas Pynchon parmi les plus adroits prosateurs de notre époque, un hybride de Henry Fielding et de James Joyce.
Pourtant je l'avoue, j'ai peiné à lire ce roman. Malgré l'aspect anecdotique du récit ainsi que le propos, plein de surprises et d'inventions, l'écriture de Pynchon, à force d'effets stylistiques, de phrases tarabiscotées, et de considérations hermétiques, je me suis senti submergé, noyé sous un déluge phraséologique à la limite de l'intelligible, une prose ardue et nébuleuse qui oblige à une lecture heurtée et incessamment contrainte à des retours en arrière afin de ne pas perdre le fil conducteur d'une narration qui s 'évertue à embrouiller la compréhension immédiate du texte :


« Rebekah, dont les paupières ne battent jamais, car là où tout est Poussière la Poussière ne sera plus, l'affronte sur des surfaces non tant « aléatoires » qu'illégales, - sans être réglées par une fin ou un dessein apparents, - dans la pénombre de l'attention divine, enfin, si cela ne vous dérange pas de comparer son Regard à une Eclipse du Soleil. Les Eaux vives, - Mason essaie d'aller pêcher chaque fois qu'il le peut, car il est difficile de savoir ce que le prochain gué lui proposera, - les abysses rocheux et les flancs de montagne, les feuilles dans le vent qui annoncent la tempête... Des ombres de ferronnerie ouvragée sur un mur...la croûte craquelée des miches sortant du four...Sur les sentiers des guerriers Indiens qui mènent aux triomphes, aux captivités et à la Mort, dans les ruelles envahies par la végétation de villages abandonnés en fin de journée, dans la rouille finissante du ciel embrasé, au plus fort du vent, elle se dresse, guettant l'instant où lui parler. Qu'a-t-elle d'autre à lui dire? Il est depuis longtemps à court de reparties. « Ainsi donc je ne suis point elle, mais une Représentation. Cette Chose », - elle ne dira pas « la Mort ». « Je suis détenue ici, en cette Chose...dont mon corps tout ce temps était capable et où il me conduisait, et qu'il portait en lui aussi sûrement que l'autre Chose, celle que nos corps pourraient faire, ensemble... », elle ne dira pas « l'Amour ». A-t-elle oublié ces Mots, en ces lieux où les Langues se sont tues, et où ni eux ni elles ne sont nécessaires? »


Malgré la beauté formelle du texte, l'élaboration savante de chaque phrase, les références culturelles, historiques, scientifiques, philosophiques et religieuses qui parsèment celui-ci, l'attention du lecteur se dilue dans ce flot torrentiel et finit par se perdre.

« Mason&Dixon », ce monument d'érudition, ce chef-d-oeuvre de la littérature contemporaine, est un roman qui se laisse difficilement appréhender. Comme pour « Ulysse » de Joyce, l'écriture en est ardue, hermétique et semblera pour certains rédhibitoire.


Bien conscient de la valeur intrinsèque de ce roman et du grand talent de Thomas Pynchon, je ne peux qu'avouer mon inacapacité à apprécier pleinement les subtilités de cette oeuvre, ne retenant seulement que la narration surréaliste de l'odyssée hallucinante et picaresque de Charles Mason & Jeremiah Dixon.


3 commentaires:

Moustafette a dit…

Comme toi, j'aurais sauté sur ce livre. Mais bon, je vais attendre la sortie en poche et tenterai le coup car cet extrait me donne envie quand même

marie a dit…

Hum j'avoue avoir sauté dessus à l'époque où il est sorti.. et puis je l'ai abandonné au tiers! Heureusement que je l'avais simplement emprunté à la bibliothèque. Quoique...à la limite c'est drôle vos lignes me redonneraient envie de m'y plonger pour un second essai ;-)!

Pascal a dit…

A Moustafette et Marie:
Vous l'aurez bien compris, je ne souhaite pas dégoûter qui que ce soit de la lecture de ce roman. J'explique seulement mon incapacité à l'apprécier pleinement ( peut-être par manque de culture, peut-être aussi par mon humeur du moment). Toujours est-il que je considère "Mason&Dixon" comme un très grand roman dont l'écriture est remarquable à tous points de vue.
Si les extraits que j'ai présentés vous ont incitées à en entreprendre la lecture, je ne peux que m'en réjouir.