jeudi 12 avril 2007

Le 5e Prix des Lecteurs du Télégramme # 5


"Un bon dieu pour les ivrognes."
Hervé Bellec. Histoires. Editions Coop Breizh, 2006.



Avec « Un bon dieu pour les ivrognes » Hervé Bellec nous offre des tranches de vie brestoises racontées par son « double », Baptiste Cabidoche, à travers dix nouvelles ( l'auteur préfère les qualifier d'histoires ) qui fleurent bon la Bretagne d'aujourd'hui et nous emmènent bien loin de la littérature « ruralo- régionaliste » qui fleurit trop souvent dans le peloton de tête des meilleures ventes. Ici , point de sagas familiales pleines de drames en haute mer et de moissons romantiques, point non plus d'amours contrariées par la grande guerre, le fils du régisseur où la méchante marâtre portant coiffe amidonnée.

Non, ici Hervé Bellec nous décrit la Bretagne d'aujourd'hui, celle des paumés, des piliers de bar, des sans domiciles fixes, tout ce petit monde qui vit de petites combines, de petits boulots, qui fait la manche en jouant un peu de musique dans les bars et les restaurants, tous ces marginaux si pittoresques que croisent les touristes venus s'encanailler dans les usines à bière de la rue de Siam et autres hauts lieux de « saoulographie » de la capitale du Finistère.

Délaissant une forme de narration chronologique linéaire, Hervé Bellec nous invite à suivre l'itinéraire erratique de Baptiste Cabidoche, loser et séducteur maladroit amateur de boissons fortes et de musique celtique, marginal parmi tant d'autres, cherchant, entre débrouilles et petits boulots, à s'en sortir par l'écriture.

Ces dix nouvelles, qui oscillent entre humour et émotion nous font hésiter entre rires et larmes. Empreintes de poésie et de réalisme cru, parfois sordide, elles dressent les portraits tendres et amusants de personnages du quotidien, femmes seules, piliers de comptoirs, vigiles de supermarchés, marginaux spécialistes de la débrouille en milieu urbain, adeptes du New-Age, etc...

Avec « Un bon dieu pour les ivrognes » , Hervé Bellec nous offre une dizaine de récits qui ne sont pas sans évoquer Bukowsky, Kerouac ou Larry Brown. Mais, loin de seulement s'inspirer de ces monuments d'une certaine forme de littérature américaine dédiée à la marginalité et à la consommation immodérée de spiritueux, il nous sert un excellent recueil de nouvelles dont l'atmosphère « bretonne » s'éloigne des habituels clichés touristiques et nous dresse en arrière-plan un état des lieux sur la société armoricaine d'aujourd'hui, celle du chômage de masse, de l'alcoolisme érigé en valeur culturelle, du « miroir aux alouettes » touristique qui génère exclusion et paupérisme, mais aussi d 'une région écartelée entre bétonneurs de la côte et géants de l'agro-alimentaire, une région aux racines fortes et vivaces qui peine à trouver sa place dans le grand élan d'uniformisation à outrance que veut imposer la société actuelle.

On trouve tout cela dans « Un bon dieu pour les ivrognes » mais on y trouvera avant tout dix nouvelles drôles et émouvantes qui se laissent lire avec un grand plaisir, dix nouvelles qui nous invitent à rencontrer des personnages si ordinaires qu'ils en deviennent hors du commun.



3 commentaires:

yueyin a dit…

Quelle critique !!! J'évite souvent les nouvelles, je préfère les histoires longues :-), mais là tu me tentes vraiment beaucoup...

marie a dit…

Je ne sais pas si le livre est bon(malgré tout votre talent, je vérifierai en le lisant;)!mais votre texte lui est vraiment excellent. Vraiment.
Quant aux nouvelles, c'est étrange je ne suis pas a priori attirée et pourtant c'est souvent une expérience remarquable quand je m'y plonge. Tout récemment "Au beau Milieu des Choses" de Peter Cameron, il y a bien + lgtemps"Je voudrais que qqn m'attende qq part" de Gavalda sont les deux titres qui me viennent à l'esprit.
Paradoxalement ce format qui n'induit pas une relation au long cours avec le lecteur a quelque chose de particulier, presque plus intime, ces histoires dans lesquelles on entre puis qu'on quitte c'est à la fois léger, comme impressionniste dans la touche et pourtant c'est très fort aussi quand c'est réussi.

Anonyme a dit…

Ce qui est sûr, c'est que si ce livre me tombe entre les mains, je ne le reposerai pas sur l'étagère...
Merci pour tes notes toujours alléchantes. Pour moi c'est si souvent la corvée de me mettre à jour (ah! les vertus de la discipline!), que j'apprécie vraiment de venir faire un tour par ici, on sent bien que tu penses autant à tes lecteurs qu'à toi quand tu postes, que tu as le souci de transmettre (ta lecture, ton plaisir...). Bref, merci!

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