mardi 25 septembre 2007

"Ich bin nichts"


"Le rapport de Brodeck" Philippe Claudel. Roman. Editions Stock, 2007



Lui, c'est Brodeck. Dans ce petit village de montagne, quelque part en Europe centrale, il essaie peu à peu de reconstruire sa vie après avoir été emporté dans la tourmente de la guerre. Car Brodeck est un survivant. Il a survécu aux camps de la mort en devenant un homme-chien qu'un gardien promenait, attaché à une laisse.


« Moi, je ne demandais pas grand-chose. J'aurais aimé ne jamais quitter le village. Les montagnes, les bois, nos rivières, tout cela m'aurait suffi. J'aurais aimé être tenu loin de la rumeur du monde, mais autour de moi bien des peuples se sont entretués. Bien des pays sont morts et ne sont plus que des noms dans les livres d'Histoire. Certains en ont dévoré d'autres, les ont éventrés, violés, souillés. Et ce qui est juste n'a pas toujours triomphé de ce qui est sale.
Pourquoi ai-je dû, comme des milliers d'autres hommes, porter une croix que je n'avais pas choisie, endurer un calvaire qui n'était pas fait pour mes épaules et qui ne me concernait pas ? Qui a donc décidé de venir fouiller mon obscure existence, de déterrer ma maigre tranquillité, mon anonymat gris, pour me lancer comme une boule folle et minuscule dans un immense jeu de quilles ? Dieu ? Mais alors, s'Il existe vraiment, qu'Il se cache. Qu'Il pose Ses deux mains sur Sa tête, et qu'Il la courbe. Peut-être, comme nous l'apprenait jadis Peiper, que beaucoup d'hommes ne sont pas dignes de Lui, mais aujourd'hui je sais aussi qu'Il n'est pas digne de la plupart d'entre nous, et que si la créature a pu engendrer l'horreur c'est uniquement parce que son Créateur lui en a soufflé la recette. »


Mais voilà que les hommes du village, un soir d'automne, demandent à Brodeck d'accomplir pour eux un travail bien particulier : écrire un rapport sur le meurtre collectif qu'ils viennent de commettre sur la personne de l 'Anderer, « l'Autre », un mystérieux inconnu venu s'installer à l'auberge du village.

« Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache.
Moi je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer.
Mais les autres m'ont forcé : « Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dits, tu as fait des études. » J'ai répondu que c'étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d'ailleurs, et qui ne m'ont pas laissé un grand souvenir. Ils n'ont rien voulu savoir : « tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Ca suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s'embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te croiront. [...] Il faudra vraiment tout dire afin que celui qui lira le Rapport comprenne et pardonne. »


Pourquoi ce massacre collectif ? Pourquoi ce déchaînement de violence sur un homme qui, comme Brodeck – mais d'une autre manière – était aussi un étranger ?
Brodeck va donc rédiger son rapport et revenir sur les évenements qui ont concouru à cette tragédie.
La reconstitution des circonstances de cet assassinat va peu à peu mener Brodeck à revenir sur son histoire personnelle et peu à peu vont émerger du passé les ombres de la guerre et de ses prémices. Ainsi, lorsqu'il évoque ce jour où les villageois organisent une cérémonie afin de célébrer l'arrivée de l'Anderer, Brodeck ne voit dans cette foule insouciante et inoffensive que le reflet d'autres multitudes regroupées quelques années auparavant et qui s'annoncèrent comme le prélude au déchaînement de la barbarie.


« Depuis longtemps, je fuis les foules. Je les évite. Je sais que tout ou presque est venu d'elles. Je veux dire le mauvais, la guerre et tous les Kazerskwirs (Cratères) que celle-ci a ouverts dans les cerveaux de beaucoup d'hommes. Moi, je les ai vus les hommes à l'oeuvre, lorsqu'ils savent qu'ils ne sont pas seuls, lorsqu'ils savent qu'ils peuvent se noyer, se dissoudre dans une masse qui les englobe et les dépasse, une masse faite de milliers de visages taillés à leur image. On peut toujours se dire que la faute incombe à celui qui les entraîne, les exhorte, les fait danser comme un orvet autour d'un bâton, et que les foules sont inconscientes de leurs gestes, de leur avenir et de leur trajet. Cela est faux. La vérité, c'est que la foule est elle-même un monstre. Elle s'enfante, corps énorme composé de milliers d'autres corps conscients. Et je sais aussi qu'il n'y a pas de foules heureuses. Il n'y a pas de foules paisibles. Et même derrière les rires, les sourires, les musiques, les refrains, il y a du sang qui s'échauffe, du sang qui s'agite, qui tourne sur lui-même et se rend fou d'être ainsi bousculé et brassé dans son propre tourbillon. »


En cela, Brodeck ne se trompera pas en prédisant dans cette innocente réception organisée en l'honneur du nouveau-venu le signe avant-coureur du drame qui se déroulera plus tard. Car Brodeck sait que ce meurtre collectif n'est en fait que le seul moyen qu'avaient les villageois d'effacer une souillure, un autre drame dont ils ont été responsables alors que la guerre faisait rage.
Car cet "étranger", cet Anderer, que savait-il au juste ? N'était-il pas apparu pour mettre chacun en face de ses responsabilités ? N'était-il pas le miroir que l'on brise afin de repousser l'horreur qui se dissimule derrière chaque visage ? N'était-il pas aussi , cet Autre – de par son comportement jugé excentrique par ces montagnards frustes et soupçonneux – l'image d'un savoir et d'une culture pour eux considérée comme inaccessible et jugée par là même comme dangereuse ? Le comportement de ces villageois meurtriers n'est-il pas après tout, à une échelle réduite, la pâle copie du vent de folie qui déferla sur l'Europe de cette époque ?
Brodeck se souvient d'une sentence de son ancien camarade d'études, Ulli Rätte : « N'oublie pas que c'est l'ignorance qui triomphe toujours, Brodeck, pas le savoir. »


Le dernier roman de Philippe Claudel est une oeuvre d'une puissance égalant une tragédie antique. Par sa volonté de ne pas faire apparaître dans le texte des mots tels que "Allemands", " Nazis", "Juifs", mais de les remplacer par des termes appartenant à un dialecte régional voisin de la langue allemande, Philippe Claudel donne à son récit une universalité troublante. Il fait ainsi du drame qui se déroule peu à peu sous nos yeux une narration métaphorique qui, transcendant les époques et les civilisations, nous renvoie à nos propres peurs et à nos propres pulsions de violence, de domination et d'exécration de la différence.

Réquisitoire contre l'intolérance, « Le rapport de Brodeck » l'est aussi contre l'ignorance, source de violence, d'exclusion et de stigmatisation de l'Autre. Baigné d'une atmosphère opressante, le roman de Philippe Claudel nous entraîne dans une lente descente aux Enfers où l'horreur de la condition humaine se révèle à chaque page dans un cortège d'abomination. Ce livre laissera le lecteur pantois et comme vidé après avoir lu ce récit terrible et magnifique, cette étude en noir des abimes insondables dans lesquels l'âme humaine peut s'égarer jusqu'à se renier elle-même.
Il faut lire « Le rapport de Brodeck. »


Les avis de Caro(line) , de Gambadou, de Bellesahi, d'Hélène, de Bernard, et de Thibault.

11 commentaires:

marie a dit…

Celui-ci me paraît encore plus sombre que Les Ames grises, je ne l'ai pas encore lu mais c'est une évidence pour moi Philippe Claudel est incontournable: de la matière, une profondeur, du style, enfin une vraie écriture comme on avait un peu oublié qu'il en existe. Un grand. Le Goncourt si tout n'est pas pourri dans ce royaume ne peut revenir qu'à lui...

moustafette a dit…

ARCHInoté !!!!

BelleSahi a dit…

Je suis une inconditionnelle de Claudel. Son écriture me bouleverse.

InColdBlog a dit…

Voilà qui devrait me réconcilier avec Claudel.

Éric a dit…

Il est sur ma table... Ce sera ma prochaine lecture !

florinette a dit…

De plus en plus tentant ce roman pffff il y en a tellement !!

Pascal a dit…

Pour celles et ceux qui ne l'auraient pas encore fait, je ne peux que vous encourager à lire cet excellent roman.

Gachucha a dit…

Je n'arrive pas à me décider pour ce titre, et pourtant j'aime Claudel.

Pascal a dit…

Gachucha : tu ne devrais pas hésiter; certes ce roman est sombre mais il serait vraiment dommage de passer à côté d'un grand texte.

marie a dit…

Ah malgré toute l'admiration que j'ai pour cet auteur, je n'arrive pas à l'appeler par son nom, tout court... Pour moi, Claudel c'est l'autre, le "vrai", le grand.

domreader a dit…

Ce nouveau roman de Claudel a l'air bien noir mais vraiment intéressant. Je vais sûrement me laisser tenter un jour ou l'autre. J'aime les personnages de Claudel, ils sont suffisament complexes pour nous fasciner et Claudel par son talent littéraire nous les rend presque palpables...

PS : Bibliomane, j'aime définitivement beaucoup ce blog...un des seuls où je me rende à peu près régulièrement.