jeudi 6 septembre 2007

Brack People


"SANG IMPUR" Hugo Hamilton. Roman. Phébus, 2004

Traduit de l'anglais (Irlande) par Katia Holmes



C'est dans le Dublin des années 60 que grandit le petit Hugo. Fils d'un farouche nationaliste et d'une allemande antinazie, il nous raconte avec humour, tendresse et nostalgie ses jeunes années, son quotidien, les bons et les mauvais moments qu'il partage avec son grand-frère Franz et sa petite soeur Maria.


Parce qu'ils sont issus de l'union d'un irlandais et d' une allemande, les autre enfants prennent plaisir à les insulter et les brutaliser. Menacés et battus par les bandes de gamins du quartier, ils se font traiter de nazis, son frère est surnommé Hitler et lui Eichmann. A cheval entre-deux cultures, Franz, Hugo et Maria ont bien des difficultés à comprendre qui ils sont, confrontés à l'intolérance des uns et des autres.


« On n'a rien à craindre, dit mon père : nous sommes les nouveaux Irlandais. Pour partie originaires d' Irlande, pour partie d'ailleurs – mi-irlandais, mi-allemands. Nous sommes les gens tachetés, il explique, les brack people, « les bigarrés ». Un mot qui vient de la langue irlandaise, du « gaélique » comme ils l'appellent quelquefois. Mon père a été instituteur à un moment donné, avant de devenir ingénieur, et breac est un mot que les irlandais ont apporté avec eux quand ils sont passés à l'anglais. Ca veut dire tacheté, pommelé, chiné, moucheté, coloré. Une truite est brack, un cheval tacheté aussi. Un barm brack est un pain avec des raisins dedans – un nom emprunté aux mots irlandais bairìn breac. Ainsi, nous sommes les irlandais tachetés, les Irlandais bigarrés. Un pain brack irlandais maison, truffé de raisins allemands. »


Car en sus de l'intolérance dont les autres enfants font preuve à leur égard, ils doivent également subir celle de leur père, fervent nationaliste et dont les convictions anglophobes s'apparentent à du fanatisme. Ainsi les enfants se voient interdire de parler la langue anglaise au sein du foyer et également d'entretenir toute relation de camaraderie avec des enfants de culture anglophone. Chaque manquement à ces règles drastiques leur valent taloches, réprimandes et punitions de la part de leur père. Les seules langues autorisées dans le cercle familial sont le gaélique et l'allemand. Leur nom de famille même n'échappera pas à la règle. Hamilton, traduit en gaélique par la volonté du père, devient alors O'hUrmoltaigh, patronyme imprononçable pour le commun des mortels, source de déboires et de moqueries de la part des irlandais eux-mêmes incapables de prononcer ce nom correctement.

« Un jour au travail, mon père a refusé de répondre à une lettre parce qu'il y avait marqué pour « John Hamilton ». Il l'a renvoyée plusieurs fois de suite, puisque ce n'était pas son nom. Il leur a dit qu'il n'y avait pas de John Hamilton à la Compagnie de l'électricité, la CE de Dublin. Il a fait comme si il y avait eu une grosse erreur et que la lettre était pour quelqu'un d'autre, dans une autre compagnie. Peut-être même dans un autre pays : au Bureau de l'électricité d'Angleterre, d'Amérique ou d'Afrique du Sud peut-être. Ca a causé des tas d'embêtements, cette lettre qui n'a pas arrêté de faire des aller et retour pendant des semaines et des semaines, parce que les habitants de Mullingar, eux, ils ont dû attendre tout ce temps là avant qu'on répare leurs poteaux électriques. Le pays entier pouvait bien être dans le noir : mon père il s'en fichait. Finalement les gens de Mullingar ont retrouvé leur électricité, mais seulement après avoir appris à respecter son nom propre. Mais après ça, le patron de la CE a refusé de donner une promotion à mon père parce que l'irlandais, c'était mauvais pour les affaires. »


Face à ce père autoritaire, buté et quelque peu tyrannique, dont les échecs professionnels se succèdent à répétition, les enfants n'ont d'autre recours que celui de leur mère, une femme douce et aimante dotée d'un incomparable sens de l'humour.
Ayant échappé de peu à la barbarie nazie à cause de ses convictions humanistes, ainsi qu'à la tourmente de la fin du Troisième Reich, c'est après la guerre, lors d'un pélerinage en Irlande qu'elle rencontre et plus tard épouse John Hamilton.

Femme de caractère, enjouée et débordante de tendresse envers ses enfants, elle assume au foyer le rôle de contre-pouvoir face à son mari enfermé dans le carcan rigide de son idéologie nationaliste. C'est auprès d'elle que les enfants trouvent le réconfort lorsqu'elle leur raconte l'histoire de sa vie et qu'ils découvrent les menus plaisirs de la vie quand, par exemple, elle cuisine à leur intention des gâteaux dans la confection desquels ressort toute l'affection qu'elle porte aux siens.


« D'abord, vous mélangez le beurre et le sucre. Vous devez tourner fort, ma mère explique, mais ensuite il faut y aller tout doux parce qu'on ne veut pas faire un gâteau malheureux. Si vous êtes en colère quand vous faites un gâteau, il n'aura le goût de rien. Vous devez traiter les ingrédients avec respect et avec affection. On soulève le mélange et on y glisse l'oeuf battu comme une lettre d'amour dans une enveloppe, elle dit en riant fort. On laisse entrer des baisers d'air dans la farine et on tourne dans un seul sens, sinon les gens sentiront le goût du doute. Et quand on verse le mélange dans le moule, on met un bout de papier brun tout autour et un autre à plat dessus pour faire un chapeau qui empêchera le gâteau de brûler. Et une fois que la lettre est postée et le gâteau au four, il faut rester très tranquille et attendre. Il ne faut pas courir dans la maison en criant et en claquant les portes. Il ne faut pas se disputer et dire des méchantes choses sur les autres. On chuchote, on fait des signes de tête, on marche sur la pointe des pieds à la cuisine. »


« Sang impur », ce roman autobiographique simple et beau, empreint de drôlerie, de sensibilité et de nostalgie, a été récompensé en France en 2004 par le Prix Femina du roman étranger. Le deuxième volet « Le Marin de Dublin » (également édité chez Phébus) a reçu le Prix 2007 fiction lors du 9ème Festival du Livre Insulaire d'Ouessant.
Avec ces deux romans qui nous dépeignent une Irlande bien éloignée des clichés conventionnels, Hugo Hamilton se place parmi les plus grands auteurs irlandais contemporains.
Joseph O' Connor, dans la préface qu'il consacre à ce livre, dit de lui : « Hugo Hamilton est le plus grand auteur irlandais dont vous n'avez pas encore entendu parler ».


Mille mercis à ma soeur Danièle qui m'a fait découvrir ce très beau livre.

4 commentaires:

Musky a dit…

Je compte bien le lire. Il est dans ma LAL depuis plus d'un an. Il faut que je me décide enfin à l'acheter !!

marie a dit…

Très beau l'extrait de la recette de patisserie, on dirait de la magie...On croirait aussi voir la scène de Peau d'Ane ...Mmm :))

Larkéo a dit…

J'ai déjà lu deux livres de Hugo Hamilton ("Déjanté" et "Berlin sous la Baltaique") que j'ai vraiment beaucoup aimé. je vais me précipiter sur celui-ci après lecture de ton avis...

yueyin a dit…

un auteur à découvrir (encore un !) semble-t-il, le thème me touche beaucoup !