dimanche 15 juillet 2007

La théorie du complot


"Les caves du Vatican" André Gide. Sotie. Gallimard, 1922.



Quand André Gide publia « Les caves du Vatican », il tint à ne pas qualifier ce livre de « roman » mais de « sotie » afin de bien faire ressortir le caractère burlesque de son récit.


Avec ce livre, André Gide, en effet, nous entraîne dans une tragi-comédie abracadabrante, une aventure aux accents rocambolesques peuplée de personnages cocasses et qui n'est pas sans rappeler l'atmosphère des romans de Queneau. On retrouve dans la description acérée et sans concessions des personnages principaux, des accents balzaciens qui, servis par une écriture volontairement désuète, donnent aux protagonistes du récit une épaisseur et une présence qui rappellent le sens aigu de la description propre aux plus grands auteurs du XIXe siècle.


Les personnages principaux : Anthime Armand-Dubois, Julius de Baraglioul, Amédée Fleurissoire, dont on suit tour à tour les démêlés, sont tous apparentés et appartiennent à cette classe « supérieure », mélange de vieille noblesse et de nouvelle bourgeoisie, élite bien-pensante et désoeuvrée, quasiment « proustienne », faite de rentiers conservateurs et calotins, espèce que Gide nous décrit comme déjà en voie d'extinction en cette fin du XIXe siècle, vieux dinosaures bientôt remplacés par les esprits mercantiles du XXe siècle, nouvelle race dédiée à un mercantilisme dénué de toutes références à une quelconque morale ou religion.


Mais en cette année 1890, c'est l'effervescence qui règne chez nos personnages. Le Comte Julius de Baraglioul apprend l'existence jusqu'ici insoupçonnée de son demi-frère en la personne de Lafcadio Wluiki, jeune homme voué à la vie de bohême mais fermement déterminé, à l'image du Rastignac de la « Comédie Humaine » à gravir les échelons de la société, quitte pour cela à faire fi de toute espèce de scrupules.
Plus grave encore, la soeur puînée de Julius de Baraglioul, la Comtesse Guy de Saint-Prix, femme d'une dévotion exemplaire, apprend l'existence d'un complot d'une audace et d'une envergure peu communes : l'enlèvement et la séquestration du Pape Léon XIII par les Francs-Maçons qui ont dans la foulée installé au Saint-Siège un sosie acquis à leurs sombres desseins.
C'est afin d'éventer ce complot et de faire toute la lumière sur cette machination qu'entre en scène Amédée Fleurissoire, mari de la soeur cadette de Mmes Armand-Dubois et de Baraglioul.
Personnage d'une naïveté peu commune, Amédée Fleurissoire va se lancer, seul, tel un Tartarin de Tarascon, à corps perdu dans la « Croisade pour la Délivrance du Pape »


Le voyage ferroviaire d'Amédée Fleurissoire entre Pau et Rome est à lui seul un grand moment d'anthologie. Ses démêlés avec moustiques, puces et punaises, ses erreurs d'aiguillage entraînant retards et faux-départs, ses mésaventures romaines jusqu'à sa rencontre avec le destin dans le train qui relie Rome à Naples, entraînent le lecteur dans une sorte de road-movie jubilatoire dont le personnage central, naïf, lunaire et désorienté va devoir se confronter à un univers bien éloigné de son petit monde familier.


« Les caves du Vatican » est une farce, un roman tragi-comique qui s'inspire peu ou prou de certains grands courants littéraires du XIXe siècle afin de faire ressortir le côté grotesque et dérisoire des personnages mis en scène ainsi que de leurs aspirations diverses. C'est aussi pour Gide l'occasion d'introduire le thème du libre arbitre au sein d'une satire sociale exprimée sous la forme d'une comédie abracadabrante et échevelée, une aventure truculente et jubilatoire dont les personnages principaux, sympathiques à force de ridicule, ne cesseront pas de sitôt de faire s'esclaffer le lecteur.

3 commentaires:

Lou a dit…

Je suis restée sur un mauvais souvenir de Gide avec "la porte étroite", malgré deux autres lectures beaucoup plus plaisantes ("retour de l'urss" et la "symphonie pastorale") mais ton superbe article me donne envie de lui donner une nouvelle chance avec ce récit ahurissant ! Merci :)

Pascal a dit…

Lou : J'ai lu moi aussi il y a longtemps "Retour de l'URSS" et un peu plus récemment (enfin il y a quand même quelques années)"L'Immoraliste". Ces deux lectures ne m'ont pas laissé de mauvais souvenirs mais je puis t'assurer que "Les caves du Vatican" m'a semblé un roman assez atypique et surprenant. Je ne m'attendais pas du tout à cela et ce fut une excellente surprise.

marie a dit…

Oui Gide est vraiment à redécouvrir. A force de n'y pas toucher, de le respecter,on l'a enseveli peu à peu sous une couche de poussière qui le rendait triste et vieillot. Merci pour cette note, je crois que ça va finir de me motiver à m'y replonger!