mercredi 4 juillet 2007

Douce France


"Une vie française" Jean-Paul Dubois. Roman. Editions de l'Olivier/ Le Seuil, 2004



Paul Blick naît en 1950 à Toulouse. Son père, Victor Blick est concessionnaire pour la marque automobile Simca, et sa mère, Claire, est correctrice de presse.


Paul commence le récit de sa vie à partir du dimanche 28 septembre 1958, jour où, par la voie du référendum, les français adoptèrent la Constitution de la Vème République. Mais pour la famille Blick, cette date sera avant tout celle de la mort de Vincent, le frère aîné de Paul, décédé suite aux complications d'une crise d'appendicite ayant évolué en péritonite aigüe.


Suite à ce drame, les parents de Paul ne seront plus jamais ce qu'ils avaient été auparavant, ils seront comme l'ombre d'eux-mêmes, des adultes rongés par le chagrin et les regrets, des êtres transparents que les affres du monde et les querelles familiales ne feront plus qu'effleurer.
C'est dans ce contexte que Paul va grandir, puis s'affirmer, atteindre l'âge d'homme, travailler, se marier, devenir père, puis grand-père au cours du demi-siècle que couvre le roman de Jean-Paul Dubois.


Parallèlement à cette vie d'homme, se déroule sous nos yeux une page d'histoire, celle de la société française vue à travers le prisme des mandats successifs qui ont porté au pouvoir Charles De Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand et, pour finir, en 2002 avec le second mandat de Jacques Chirac.


Le récit de la vie de Paul se décompose donc en chapitres prenant chacun pour intitulé le nom du président ayant exercé au cours de la période concernée, ce qui permet de mettre en parallèle le parcours de Paul et les heurs et malheurs de la République Française.


On assiste ainsi simultanément à l'émancipation de Paul et de toute une génération lors des évenements de Mai 68, évenements qui, quoi qu'on en dise aujourd'hui, ont profondément modifié la société française et les mentalités, encore enfermées dans le carcan rigide de moeurs édictées par une bourgeoisie bien-pensante :


« La prise de conscience politique demeurait encore balbutiante, mais une génération était en train de naître qui ne voulait plus qu'on lui coupe les cheveux en brosse, pas d'avantage qu'on lui taille sa vie au carré ou qu'on la traîne à l'église. Une génération avide d'équité, de liberté, brûlant de prendre ses distances d' avec ses dieux et ses vieux maîtres. Une génération, oui, vraiment à cent mille lieues de la précédente. Jamais, sans doute, n'y eut-il dans l'histoire, une rupture aussi violente, brutale et profonde dans le continuum d'une époque. 1968 fut un voyage intergalactique, une épopée bien plus radicale que la modeste conquête spatiale américaine qui ambitionnait simplement d'apprivoiser la Lune. Car en ce mois de mai, il s'agissait ni plus ni moins que d'embarquer, au même moment, sans budget particulier, ni plan concerté, ni entraînement, ni Führer, ni caudillo, des millions d'hommes et de femmes vers une planète nouvelle, un autre monde, où l'art, l'éducation, le sexe, la musique et la politique seraient libérés des normes bornées et des codes forgés dans la rigueur de l'après-guerre. »


Exit De Gaulle, voici les années Pompidou. Pour Paul, c'est l'âge de l'université, des « trois jours », de la première voiture, des flirts et des copains, du rock'n roll et des petits boulots :

« En ce qui me concerne, j'enfilais pour la première fois le corset du salariat dans un établissement semi-public chargé d'établir les fiches de congés payés des travailleurs du bâtiment. Nous étions une trentaine d'employés à éplucher ainsi des feuilles de paye et des « déclarations de mise en intempéries » établies par les entrepreneurs. Il fallait reporter ces heures chômées sur des documents spécifiques, y inscrire le nom de l'ouvrier, effectuer quelques additions élémentaires et déterminer le montant des sommes à verser. C'était un travail comme il en existe des milliers, sans intérêt, une sorte de chaîne administrative, survivance d'un autre siècle, un emploi simplement misérable qui grignotait votre vie, sorte de petit cancer salarié qui ne vous tuait pas, mais simplement, jour après jour, paralysait les muscles du bonheur. Le plus cocasse, ici, était bien que notre activité consistait à calculer la durée des vacances d'autrui. Je savais n'avoir que quelques mois à endurer dans ce compartiment étanche au monde. La plupart des autres employés y avaient déjà passé le plus clair de leur existence. »


Georges Pompidou meurt en 1974 et après l'intérim d'Alain Poher c'est Valéry Giscard d'Estaing qui prend les rênes du pouvoir:

« La longue période d'insouciance, de liberté, et de bonheur, qui avait accompagné mai 1968, était définitivement révolue. Tout le monde avait rengainé ses illusions, remonté son pantalon, éteint son mégot de tétrahydrocannabinol, rejeté ses cheveux en arrière, et s'était remis au travail. Le pays avait confié ses intérêts à un petit roi calculateur faussement féru d'accordéon, s'était acheté des costumes de coupe ridicule et de petites mallettes qui ne l'étaient pas moins. Dans ces attaché-cases thermoformés censés receler la puissance du siècle, chacun en réalité, sans se l'avouer, dissimulait la misère et la honte d'être redevenu un petit soi. »


Quant à Paul Blick, il fait la connaissance de celle qui deviendra sa femme, Anna Villandreux, fille d'un chef d'entreprise reconverti dans la direction d'un hebdomadaire sportif national. Paul, bien que complètement étranger à ce milieu, deviendra donc journaliste sportif tandis qu'Anna, après avoir mis au monde Vincent et, un an et demi plus tard Marie, reprendra la direction de l'entreprise paternelle spécialisée dans la fabrication de piscines préfabriquées :

« En quelques jours, la femme que j'aimais et avec qui je partageais la douceur d'être en vie s'effaça au profit d'une gestionnaire pestant contre les charges des PME, l'influence des syndicats, la désorganisation du patronat, l'impôt sur les bénéfices et le manque d'implication du personnel. Ces bouleversements m'incitèrent à prendre une décision à laquelle je pensais déjà depuis longtemps : abandonner mon stupide travail pour me consacrer à mes enfants. Les élever tranquillement. Comme une mère d'autrefois. »


Paul deviendra donc un papa-poule et pourra ainsi en parallèle se consacrer librement à son hobby : la photographie.il verra aussi s'éteindre son père, suite à une série de malaises cardiaques :

« Je n'imaginais pas à quel point la mort de mon père allait changer le cours de ma vie et modifier ma perception des choses. Avec son départ, je cessai d'ëtre un fils et pris physiquement conscience de ma part d'unicité. Je n'étais plus le frère cadet de l'incomparable Vincent Blick, mais, ce qui était tout aussi intimidant, un « homme fait de tous les hommes qui les vaut tous et que vaut n'importe qui


Les socialistes arrivent au pouvoir en mai 1981 avec François Mitterrand. Paul continue d'élever ses enfants tout en faisant quelques infidélités à sa femme en compagnie d'une amie de la famille. Les liens du couple se sont peu à peu relâchés, Anna étant de plus en plus impliquée dans lea gestion de son entreprise au détriment de l'harmonie familiale. C'est la décennie des « Années-Fric » qui marque son emprise sur la société française :

« En ces années quatre-vingt, il fallait être mort pour ne pas avoir d'ambition. L'argent avait l'odeur agressive et prémerdeuse des déodorants pour toilettes. Tous ceux que ce fumet incommodait étaient priés de n'en point dégoûter les autres. Et de se mettre sur le côté. Rapidement convertis à la moelleuse réalité du monde des affaires, prestataires zélés, élèves pressés d'égaler leurs maîtres, les socialistes et leurs amis entraient dans les plis de l'industrie, infiltraient les doublures de la banque, se glissaient dans la fourrure du pouvoir. »


Grâce à une relation de son beau-père, paul va faire la connaissance d'un directeur de collection d'une grande maison d'édition parisienne. Celui-ci, séduit par les photographies de Paul, va lui proposer la réalisation d'un livre consacré aux arbres. Ce sera donc « Arbres de France », un ouvrage qui remportera un vif succès commercial, suivi peu après d' « Arbres du monde » qui mènera Paul aux quatre coins du globe et qui fera de lui un homme riche et reconnu.

Le deuxième septennat de François Mitterrand s'achève en 1995, entaché, entre autres, par de multiples « affaires » ainsi que par le suicide de Pierre Beregovoy :


« Humilié, mis à terre, peut-être avait-il essayé, en s'éjectant à sa façon, d'échapper au sort misérable qu'on lui avait assigné. Ce n'était bien sûr pas un hasard si l'ancien ouvrier s'était suicidé un premier mai. On avait, à l'époque, stigmatisé l'indifférence avec laquelle les socialistes et Mitterrand lui-même avaient traité Beregovoy après sa mise à l'écart. Issu des basses castes, porteur de la défaite et du scandale, cet ancien Premier ministre n'avait plus rien à faire dans les couloirs et les salons de la cour impériale. Alors on avait rendu le taupin à l'obscurité de ses galeries. Dans la tristesse de cette fin, l'histoire de cet abandon, on pouvait lire toute la cruauté du petit monde des insectes que je découvrais parfois dans mon viseur, lorsque, poussé par on ne sait quelle force, ceux-ci commençaient, tout d'un coup, à se dépecer entre eux. Lorsque, cinq mois après le suicide de son Premier ministre, François Mitterrand se retrouva face à la mesure qui le sommait de s'expliquer sur son propre passé et ses liens embarrassants avec René Bousquet, j'eus une pensée pour Pierre Beregovoy et, ma foi, la haute idée qu'il se faisait de son honneur. [...]
Commencé dans l'ivresse de l'espoir et des promesses, empreinte d'une certaine majesté, cette ère mitterrandienne se terminait dans une sorte de dérive politique et morale qui imprégnait les tentures de la République d'un graillon caractéristique des fins de règne. Les scandales financiers n'en finissaient pas de dégorger, des responsables politiques, des anciens ministres, des élus se retrouvaient en prison, un proche de Mitterrand se suicidait à l'Elysée, et l'on reparlait de Bousquet, de l'affaire du sang contaminé, des écoutes téléphoniques que le président avait ordonnées, de sa famille secrète, de sa fille cachée, des progrès de sa maladie. »


Jacques Chirac entame son premier mandat présidentiel. Paul voit quant à lui échouer son troisième projet éditorial, un livre de photographies consacré aux insectes. Il entreprend une psychanalyse qui s'achèvera de manière inattendue et voit son fils Vincent quitter le domicile familial pour s'installer avec une jeune japonaise.

Fin 1999, tout bascule pour Paul Blick quand il apprend la mort accidentelle de sa femme. Les circonstances non élucidées de cet accident, le soupçon d'une liaison avec un autre homme, la situation financière catastrophique de l'entreprise d'Anna, criblée de dettes, la profonde dépression dans laquelle, suite à ce drame, s'enterre sa fille Marie, font de cette suite d'évenements un séisme qui bouleversera à jamais l'existence de Paul. Le seul événement positif dans cette série noire sera la naissance de son petit-fils Louis-Toshiro :


« Mon petit-fils, lui, vint au monde pendant cet interminable séisme financier et familial. Dans la plus parfaite discrétion, il se contenta de poser en douceur ses trois kilos trois cents sur cette terre. Dès la première seconde où je le pris dans mes bras, je ressentis l'incroyable, l'inestimable poids de sa vie. Cet enfant fut instantanément le mien. Comment expliquer cela ? Je n'en sais rien. Je l'adoptai au premier regard, je l'aimai sans me poser la moindre question. Qu'il fût le fils de mon fils n'avait rien à voir dans notre relation. Lui et moi étions liés par quelque chose de beaucoup plus important, d'encore plus intime que le sang que nous partagions. Désormais je portais cet enfant dans mon coeur et il me possédait. Il faisait partie intégrante de mon être. Où qu'il aille je serais. Et je le protégerais. Et quand il grandirait je lui offrirais un carrosse d'argent. Et un Brownie Flash Kodak. Et je lui ferais découvrir la magie des lumières inactiniques et l'odeur de l'hyposulfite. Et nous irions ensuite nous promener de par le monde simplement pour apprendre le nom des arbres et voir leurs branches s'étirer dans la belle lumière.

Louis-Toshiro et moi. »


Pendant ce temps, suite à l'épisode de la dissolution du Parlement, la France renoue avec la cohabitation mais cette fois-ci c'est un président de droite qui doit composer avec un gouvernement socialiste. La République française « bananière » de l'ère Chirac s'enfonce de plus en plus dans la médiocrité et la coruption :

« A peu près à cette époque, oeuvrant à de socialistes chantiers, Lionel Jospin pensait tracer sa voie alors qu'en réalité il s'escrimait à creuser sa propre tombe, tandis que, dans un long récit détaillé qu'il avait enregistré avant de mourir, Jean-Claude Méry accusait nommément le président de la République d'être une sorte de détrousseur de marchés publics. Un filou d'arrière-boutique. Un malandrin d'entresol. Après les diamants giscardiens, les prébendes mitterrandiennes, voici qu'était venu le temps des tire-gousset chiraquiens. Décidément, nos immodestes monarques moralement amollis avaient l'éthique de plus en plus légère, et la main, elle, singulièrement lourde. »


Tout cela aboutira, on le sait, à la monumentale « gifle » d' avril 2002 où Lionel Jospin sera éliminé au premier tour des présidentielles, et où Jacques Chirac l'emportera au second tour avec plus de 80% des suffrages : « L'un, qui n'était pas grand-chose, battit l'Autre, qui était encore moins, et je ne fus pour rien, absolument pour rien, dans cette victoire. »

Chronique désabusée de cinquante ans d 'histoire de la République, « Une vie française » est aussi le portrait tout en finesses, en émotions et en drôlerie, d'un homme parmi d'autres, à qui la vie donne, puis reprend, un homme qui se débat entre joies et tragédies familiales, un homme qui, somme toute, nous ressemble, ballotté par la vie et les caprices du destin, trompé et floué par les politiques de tous bords, mais un homme qui saura faire la part des choses et déceler ce qui dans la vie est véritablement essentiel.
Un roman fort et lucide, tendre et émouvant, qui n'hésite pas à égratigner les gouvernements successifs que la France s'est donnée ainsi que les hommes et femmes de notre époque, et qui, entre humour et nostalgie, entre ironie et dérision, nous offre une grande et belle histoire qui est aussi une formidable leçon de vie.

6 commentaires:

Moustafette a dit…

C'est le livre de l'auteur que j'ai préféré.

Sophie a dit…

J'ai beaucoup aimé ce livre également.

cathe a dit…

Sous son air un peu léger, c'est moi aussi un livre qui m'avait beaucoup touchée. Ce portrait d'un homme qui a raté beaucoup de choses est souvent très émouvant.

Gachucha a dit…

Je compte le lire, il faut dire que je ne lis que des avis positifs sur ce titre.

cathulu a dit…

Je tourne autour depuis pas mal de temps,il vafalloir que je me décidemais la LAL est LOOOOOOOOOOOOOOOOOOngue !

rennette, a dit…

Un très beau livre et bonne révision de l'histoire des années d'après guerre ! beaucoup de sensibilité ! par contre depuis j'ai lu d'autres JP DUBOIS qui ne m'ont pas vraiment emballée !!