samedi 23 juin 2007

Yesterday


"Dans les coulisses du Musée" Kate Atkinson. Roman. Editions de Fallois, 1996.

Traduit de l'anglais par Jean Bourdier.



Dans ce qui fut son premier roman, paru en 1995, Kate Atkinson donne la parole à la dernière née d'une famille de commerçants du Yorkshire : Ruby Lennox.
Des les premiers instants de sa conception en 1951 jusqu'à l'âge mûr, en 1992, Ruby relate la petite et la grande histoire de sa famille sur une période recouvrant quatre générations.

On suit ainsi pas à pas Ruby, petite fille effacée tentant de s'épanouir à l'ombre de ses deux grandes soeurs, Gillian et Patricia, toutes deux dotées d'un caractère difficile et d'une volonté farouche de domination. On fait également connaissance des parents, George et Bunty, tenanciers d'une animalerie dans la vieille ville de York.
On découvre ainsi peu à peu toute une famille avec ses oncles et ses tantes, ses beaux-frères et belles-soeurs, ses cousins et cousines, grands parents et nouveaux-nés, tous décrits avec un humour et une truculence qui font de ce roman un véritable régal de lecture.

On rit beaucoup à l'évocation de la retransmission télévisée du couronnement de la Reine Elizabeth II en 1953, de vacances en Ecosse en 1964 ou d'un mariage désastreux organisé malheureusement le jour de la finale de la Coupe du Monde de Football de 1966.
Mais on a aussi le coeur serré à assister aux drames qui surviennent dans cette famille ainsi qu'à l'étrange présence (ou absence) qui semble accompagner Ruby jusqu'au moment où elle découvrira avec chagrin et stupéfaction la vérité sur un drame survenu durant sa petite enfance.
Car c'est bien de secrets de famille dont il s'agit dans ce roman de Kate Atkinson, des secrets qui s'éclaircissent au fil des annexes accolées à chaque fin de chapitre et qui nous éclairent sur les origines de certains faits, sur la signification d'une vieille photo sépia, sur le sort de trois boutons de verre rose en forme de fleur, un service à thé couleur myosotis, une patte de lapin porte-bonheur...
On pénètre ainsi peu à peu au sein de cette famille et l'on traverse avec elle les petits et les grands évenements de l'histoire du XX ème siècle, siècle ponctué par deux guerres mondiales qui apporteront leur lot de souffrances et de disparitions.
Tout cela nous est conté avec malice, tendresse et émotion par une Ruby Lennox qui, sous la plume de Kate Atkinson, déclenche tour à tour chez le lecteur l'hilarité ou la mélancolie. Le ton d'ensemble, apparemment naïf, est résolument ironique et cocasse, à l'image de la vision que Ruby porte sur le monde et sur sa famille. On pourra en juger au vu de ce passage qui relate sa naissance :


« Je n'aime pas cela. Je n'aime pas cela du tout. Qu'on me sorte d'ici, et vite ! Mon frêle petit squelette est en train d'être écrasé comme une coquille de noix. Ma tendre petite peau, encore épargnée par le contact de l'atmosphère terrestre, est mise à vif par ces manipulations barbares. (Ce n'est sûrement pas très naturel, tout cela !)
-Dépêchez-vous, ma petite !tonne une grosse voix furieuse. J'ai un dîner !
La réponse de Bunty est totalement inarticulée, mais le sens général en est, je pense, qu'elle a tout aussi hâte d'en finir que notre aimable gynécologue. Docteur Torquemada, je présume ? L'angélique sage-femme commise à présider à ma naissance est amidonnée des pieds à la tête. Elle hurle littéralement ses ordres :
-POUSSEZ ! POUSSEZ MAINTENANT !
-C'est bien ce que je fais ! Hurle à son tour Bunty.
Elle grogne et elle sue, en triturant de toutes ses forces ce qui ressemble à un petit bout de mammifère tout ratatiné, un médaillon de fourrure accroché à son cou. (Voir Annexe II.) C'est une patte de lapin destinée à porter chance. Pas au lapin, bien sûr, mais à ma mère, dont je commence à avoir hâte d'être un peu séparée. Neuf mois d'emprisonnement en elle n'ont pas représenté la plus enchanteresse des expériences. Et récemment, il commençait à n'y avoir vraiment plus de place. Je me fiche de ce qui m'attend dehors ; ce sera toujours mieux qu'ici.
-POUSSEZ, MA PETITE ! POUSSEZ !
Bunty pousse des hurlements très convaincants, et puis, tout à coup, c'est fini. Je glisse hors d'elle comme un petit poisson descendant la rivière. Même le docteur Torquemada est surpris. -Bon-jour ! Qu'est-ce que c'est donc que cela ? Fait-il comme s'il ne s'était jamais attendu à me voir.
La sage-femme se met à rire.
Je suis sur le point d'être expédiée à la nursery lorsque quequ'un suggère que Bunty aimerait peut-être jeter un coup d'oeil sur moi. Ce coup d'oeil est rapide, et le jugement tombe :
-On dirait un morceau de viande. Emportez cela !
Je mets cette attitude sur le compte de la fatigue ou de l'émotion. Elle n'a même pas précisé à quel genre de viande elle pensait. Aloyau ? Baron d'agneau ? Longe de porc, sans doute, ou bien quelque morceau anonyme mais sanguinolent. N'importe – rien ne me surprend plus. Après tout, je ne suis pas une nouveauté pour Bunty : elle a déjà produit la pâle Patricia et l'insupportable Gillian. Et je suis paisible et bien élevée en comparaison de celle-ci. Née agitée, Gillian était sortie du ventre de Bunty en gigotant frénétiquement et hurlant à pleins poumons, de peur qu'on ne la remarque pas. Il n'y avait guère de chances que cela arrive.
Au cas où vous poseriez la question, mon père absent est au pub
Le Chien et le Lièvre de Doncaster, après une journée très satisfaisante aux courses. Il a une pinte de bière devant lui et il est précisément en train d'expliquer à une femme en robe vert émeraude qu'il n'est pas marié. Il ne sait pas que je suis arrivée, sinon il serait à la clinique. Non ? »


Avec « Dans les coulisses du Musée » Kate Atkinson nous dresse un portrait de famille sur quatre générations, une oeuvre tragi-comique empreinte de nostalgie et d'humour, un tableau représentant de nombreuses figures féminines aux personnalités fortes et entières qui affrontent contre vents et marées, chacune à leur manière, les petites et les grandes injures de la vie. Un roman doux-amer, naïf et cruel, cocasse et poignant. Comme la vie.
L'avis de Virginie, Papillon, et Heri.

9 commentaires:

marie a dit…

J'ai terminé récemment son tout-dernier:"Les Choses s'arrangent mais ça ne va pas mieux"(joli titre ;-)..) je l'ai apprécié mais n'ai pas retrouvé cette touche inimitable,renversante de celui-ci,son premier !

cathe a dit…

Je l'ai lu à sa sortie et ai un peu oublié les détails mais je me souviens avoir été emballée. Il me semble que la construction est très particulière.

Moustafette a dit…

Un bon souvenir que ce livre,un vrai plaisir ! Plaisir accru et retrouvé "Dans les replis du temps".

Pascal a dit…

Marie: c'est sûrement l'effet d'"essoufflement" que l'on peut constater chez d'autres auteurs, de John Irving à Amélie Nothomb.
Heureusement, "Dans les coulisses du Musée" est le seul roman de Kate Atkinson que j'ai lu ( et relu), il m'en reste donc encore quelques uns à découvrir avant de ressentir cette "baisse de régime".

Cathe : Je l'avais lu moi aussi à sa sortie en 1996 et j'en gardais un souvenir agréable mais un peu confus. Cette relecture (j'adore relire après quelques années)s'est faite avec autant de plaisir, de surprises et d'émotions qu' à l'époque.

Moustafette : "Dans les replis du temps" sera le prochain Atkinson que je vais lire, je l'ai repéré à la bibliothèque; il m'attend sagement sur son rayonnage.

marie a dit…

Oui bons exemples! Irving vieillit et Nothomb tourne un peu à vide..

JULES a dit…

Je suis à la moitié de "La souris bleue" et je suis sous le charme d'Atkinson! Elle vaut le détour!

Musky a dit…

C'est le premier roman de Kate Atkinson et après cette lecture, j'ai eu envie de tout lire d'elle !! Mon préféré reste celui-ci mais j'ai toujours autant de plaisir a retrouvé son écriture à la fois tendre et ironique. Elle porte toujours un regard très juste sur ses personnages.

Florinette a dit…

Je pense qu'il serait très bien celui-ci pour commencer avec cette auteure ! ;-)

Naniela a dit…

Merci pour le lien. Excellent, l'extrait que tu as choisi. Je n'aurais pas fait mieux!!! hihihi!!!;o))))