mardi 12 juin 2007

La vie est un roman



"Le Combat Ordinaire" Manu Larcenet. Bande-Dessinée. Dargaud 2003, 2004, 2006.

Il s'appelle Marco Louis. Il est jeune reporter-photographe et il a décidé de prendre un peu de recul après avoir saisi dans son objectif les atrocités commises lors des conflits qui ensanglantent les quatre coins de la planète.
Célibataire, il s'est installé à la campagne avec son chat dans une maison perdue au milieu de la nature.
Sujet à des crises d'angoisse, il se rend tous les mois en région parisienne afin de consulter son psy et par la même occasion de rendre visite à son petit frère « Georges » qui vit en banlieue et avec qui il aime bambocher et fumer « des gros pétards

Il part quelquefois aussi en Bretagne afin de voir ses parents retraîtés.
C'est lors d'une de ces visites qu'il apprend que son père est atteint de la maladie d'Alzheimer :

« J'ai passé toute mon enfance à redouter la mort de mes parents... Depuis le fameux « On meurt tous un jour », asséné sans plus de précautions par un oncle quelconque, c'était devenu une obsession. Ma mère s'attardait au Leclerc ? Accident de voiture ! Mon père rentrait tard du chantier ? Accident du travail !
J'ai eu le temps de m'habituer à leur mort... Aujourd'hui que « ça » approche à pas de géant, je comprends mieux ce que je ne faisais qu'entrevoir... Je comprends que leur mort ne sera pas la mienne. Ca n'enlèvera rien à l'inévitable horreur de la chose, mais je ne me tromperai pas de deuil... C'est bien là la moindre des choses que je leur doive. »

Il va également faire la connaissance d'Emilie, une jeune vétérinaire avec qui il va vivre une histoire tendre et quelquefois conflictuelle : elle voudrait s'engager durablement, faire vie commune et avoir un enfant ; lui reste indécis, attaché à son indépendance et son repli sur soi :

« J'ai fait huit années d'analyse sans jamais parler des femmes. Quel exploit... Mes histoires d'amour m'ont montré que j'aime la solitude. J'ai toujours été fasciné par l'absence, tant la présence m'ennuie. Il est difficile d'expliquer à quelqu'un que j'aime l'incroyable complexité dans laquelle cette relation me plonge. Elles n'ont jamais pu supporte très longtemps ma totale incapacité à un minimum de sérénité... Je ne peux d'ailleurs pas leur en vouloir : je m'insupporte assez profondément moi-même ! Sans même parler de sexualité, qui reste, pour moi, quelque chose de mystérieux, attirant mais très intimement violent. Il m'est déjà pénible d'adopter un comportement anodin avec ma boulangère dont je ne sais rien, alors comment m'y résoudre avec quelqu'un que je connais génitalement ? J'ai encore pas mal de choses à éclaircir si je ne veux pas être réincarné en plaque d'égout... »

Puis l'inévitable arrive, son père met fin à ses jours avant de perdre définitivement la mémoire et Marco va tenter de faire son deuil en cherchant à savoir qui était l'homme qui se cachait derrière l'image du père :

« Même malade, même diminué, même à nu, je n'ai longtemps vu en mon père que le père, infaillible et indestructible. Quelques mois avant sa mort, un processus étrange s'était mis en marche « le renoncement. »
Je renonçai alors au père idéal, celui qui prendrait ma main de petit garçon et dirait les bons mots au bon moment. J'ai alors commencé à voir l'homme dans l'ampleur de sa vie d'homme et à lui vouer une libre tendresse. Ce qui était impensable en tant qu'enfant devint une réalité d'adulte : les pères sont mortels... Envisager d'être père c'est non seulement se résigner à l'idée de sa propre mort... Mais c'est aussi renoncer à sa vie d'homme faillible pour devenir un fantasme qui n'aura droit qu'à l'erreur. Qui était l'homme prisonnier de mon père ? »

Il découvrira aussi une troublante photo datant de la Guerre d'Algérie et où son père pose en compagnie d'un personnage aujourd'hui au dessus de tout soupçon.

Il décidera également d'aller rencontrer les anciens collègues de son père, ouvriers au chantier naval, « les quantités négligeables », derniers représentants de la classe ouvrière, afin de photographier les visages de ces hommes et de présenter leurs portraits lors d'une exposition :

« A l'époque, être grutier ou docker, c'était important. Ceux qui travaillaient entraient dans une sorte de famille... les chantiers étaient aussi des lieux d'éducation... Evidemment ils étaient pauvres mais quand ils marchaient en groupe dans la rue, les filles les regardaient en coin et les vieux aux terrasses étaient fiers... Sans même parler de syndicats ou de politique, il y avait quelque chose de fort qui les réunissait... La valeur de l'effort, peut-être... La dignité dans la douleur, sûrement...C'était aussi peut-être parce que les vies difficiles se lisent dans les rides et les cicatrices qu'ils se reconnaissaient... La connivence des damnés... »

Mais les choses ont changé et en ce printemps 2002, Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour des présidentielles. Bastounet, un ouvrier, ancien collègue du père de Marco explique au jeune homme pourquoi il a voté Front National :

«- ...La vérité, Marco, c'est que le peu qu'il me reste, on me l'enlève peu à peu... La femme, la petite, le travail, la maison, l'argent... c'est tout que des problèmes. Je m'en sors plus... J'ai peur. Alors la vérité, c'est que le premier qui passe et qui me dit que ça peut changer, eh ben je vote pour lui.
- Ils vont te niquer... Regarde ce qu'ils ont fait ailleurs à ceux qui les ont élus... Ils te mentent.
- Probablement... Tu sais ça mieux que moi... Mais ils nous mentent tous, non ?
- Tu vaux cent fois mieux qu'eux... sur ce chantier, vous valez tous mille fois mieux qu'eux... Et vous ne le savez même pas. Quel triste monde. »

Mais ses clichés seront tournés en ridicule par de prétentieux photographes parisiens, bobos mondains odieux et intolérants :

« J'ai longtemps confondu l'artiste et son oeuvre... Ce n'est que grâce à la psychanalyse, par étapes successives, que j'ai vaguement pu dissocier les deux : on peut être un grand artiste et un sale con... On peut faire des choses très belles en étant soi-même assez moche. On peut saisir toute la beauté du monde sur du papier mais n'en jamais faire partie... C'est étrange : comment peut-on être à ce point dépassé par ce qu'on fait ? Mais si l'oeuvre est meilleure que l'artiste, pourquoi ne l'améliore-t-elle pas ? La main frôle le divin quand les pieds pataugent dans la médiocrité... Que l'on préfère l'un ou l'autre, le messager et le message ne se fondent peut-être jamais... Mon boucher est un bonhomme abominable, mais son jambon sec est un pur moment de bonheur... L'art et la charcuterie... »
Marco va donc comprendre énormément de choses sur l'existence et sur lui-même au cours de ces évenements. Il va enfin pouvoir saisir « Ce qui est précieux » dans la vie d'un homme et va comprendre que le destin de son père, bien que différent du sien, n'est après tout pas si éloigné du sien :

« De manière rassurante ou au contraire terrifiante, tout ce que je fais porte la trace de mon père. Ce qu'il m'a appris ne se résume pas qu'à ce que je vis... Je suis intimement une part de lui. Il m'arrive de croire, aux rares moments d'euphorie, que je me suis affranchi de lui... Mais ça ne dure jamais bien longtemps... Il n'est pas une heure sans qu'il ne me remonte à la surface, pour le meilleur ou pour le pire. Je n'ai pas la certitude que nous soyons réellement séparés. Je suis en lui, il est en moi. Je suis mort, il est en vie... C'est un mystère. Savoir enfin ce que je suis passe à coup sûr par comprendre qui il était... »
Fort de cette introspection, Marco va enfin pouvoir mettre ses névroses de côté et peut-être devenir père à son tour.

Que dire de plus à propos de cette bande-dessinée de Manu Larcenet ? Car c'est bien d'une bande-dessinée qu'il s'agit. Loin des clichés habituels que certains entretiennent au sujet de cette forme de narration : enfantin, humoristique, naïf... on s'immerge dans ces trois volets du « Combat Ordinaire » dans un récit qui dépasse de très très loin les pitoyables créations littéraires actuelles ( non, je ne citerai pas Christine A. Marc L. Guillaume M. Florian Z. etc... ) qui phagocytent les rayonnages des librairies et les écrans de télévision.

« Le Combat Ordinaire » est un récit drôle, touchant et intelligent, une oeuvre sensible et émouvante.
On rit souvent au fil de cette histoire mais par moments les larmes montent aux yeux et c'est la gorge serrée que j'ai refermé le troisième et dernier volume du « Combat Ordinaire. »

4 commentaires:

lagadu a dit…

J'ai lu ces BD une première fois ds le Télégramme (bien pour ça), puis je les ai relues tellement j'avais été prise aux tripes! j'ai entendu Manu Larcenet sur France Inter un soir; ce type est ... si vrai, comme ses livres, car il s'agit bien de livres; le dessin dit des choses que les mots cachent parfois. A lire et à relire.

Gachucha a dit…

Complétement d'accord avec toi, Manu Larcenet c'est un grand ! Il est capable d'aborder tous les genres. Quant au "combat ordinaire", c'est une série dont on ne sort pas indemne.

Florinette a dit…

Dès que je pourrais, j'irai voir à la biblio, car j'ai appris qu'ils avaient commandé la série et je suis très tentée par ce combat ordinaire !

herwann a dit…

C'est plus qu'une bande dessinée, c'est un roman, une vie qui s'étale et qui touche au plus profond, sublime