lundi 18 juin 2007

Delirium Tremens


"Le Pays de l'Alcool." Mo Yan. Roman. Editions du Seuil, 2000 .

Traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait.



« Jiuguo » en chinois signifie « Le Pays de l'Alcool. »

La ville de Jiuguo porte bien son nom : l'alcool y coule à flots.
On en fabrique, on en vend, on en consomme à outrance. On y a même érigé une Université de Distillation dans laquelle des chercheurs, « docteurs en alcoologie » élaborent de nouveaux breuvages aux dénominations aussi poétiques que farfelues : « l'Alcool des nuages et de la pluie », le « Pyramide de fourmis vertes », le « Cheval fougueux à crinière rousse » , le « Feu brûlant les nuages », le « Fleur de deuil pour Daiyu » ou encore le « Tomber amoureux au premier regard. »

« A cent lis de notre cité, vous pouvez sentir les effluves d'alcool qui se répandent partout, et si votre odorat est un peu engourdi, à cinquante lis vous pourrez les sentir. Je ne fantasme pas, lorsque les Boeing arrivent dans le ciel au dessus de notre ville, ils décrivent immanquablement des cercles et font de puissants loopings, en toute innocence, car ils sont totalement ivres, mais la sécurité est garantie, camarades, mesdames, messieurs, chers amis, ne vous inquiétez pas, car à ce moment-là, si vous-mêmes êtes dans l'avion, vous serz aussi joyeux et pleins d'entrain que des petits chiens qui auraient bu. Cette odeur est merveilleuse, je conseille à tous de venir au moins une fois dans notre cité y goûter, que ce soit dans le ciel ou parmi les hommes. »

C'est dans cette ville de Jiuguo que les autorités ont envoyé l'inspecteur Ding Gou'er afin d'enquêter sur un trafic de chair d'enfants. Des notables locaux dégusteraient, en effet, au cours de dîners fortement arrosés, des enfants en bas âge. Des paysans locaux assureraient à ceux-ci la livraison de chair fraîche, leurs propres rejetons, contre espèces sonnantes et trébuchantes.

Mais pour mener à bien ses investigations, l'inspecteur Ding Gou'er aura fort à faire. Il devra ingurgiter, pour honorer les autorités locales, des quantités phénoménales d'alcool, et consommer les écoeurants plats « Enfant offert par la licorne » et « Heureux augures du dragon et du Phénix », ce dernier plat étant confectionné avec les parties sexuelles d'ânes mâle et femelle.

Il fera la rencontre d'une étrange et sensuelle camionneuse, d'un nain fortuné tenancier d'auberge, de cadres du Parti, d'un ancien héros de la Révolution populaire devenu gardien de cimetière, ainsi que d'un étrange vengeur, au physique d' adolescent et à la peau écailleuse.

Parallèlement à cette enquête, Mo Yan se met lui-même en scène dans un échange épistolaire qu'il entretient avec Li Yidou, ( Yidou signifie « un boisseau » , unité de mesure pour l'alcool ) aspirant-chercheur en doctorat, spécialiste de l'assemblage des alcools de l'Université de Distillation de Jiuguo. Ce jeune homme souhaite abandonner sa carrière de chercheur afin de se consacrer pleinement à la littérature. Il envoie donc régulièrement à Mo Yan les derniers récits qu'il a écrits et qui évoquent eux aussi les évenements et personnages emblématiques de Jiuguo.

Les récits s'entremêlent, des personnages récurrents apparaissent à la fois dans les histoires de Li Yidou et dans l'enquête de Ding Gou'er, des énigmes s'éclaircissent, d'autres s'opacifient.
On le voit, ce roman protéiforme et décalé est impossible à résumer tant il est foisonnant, tant il prend de directions différentes qui finissent par se rejoindre pour se séparer à nouveau. Polar sous delirium tremens, « Le Pays de l'Alcool » est un roman trash et kitsch ( il suffit de voir la couverture judicieusement choisie ) à l'atmosphère étrange, violente et poétique où ressurgissent les anciens mythes d'immortalité des rituels taoîstes mêlés à la nouvelle doctrine de la République Populaire de Chine associant maoïsme et économie de marché.

Ce récit, qui déroutera le lecteur cartésien, ravira les amateurs de littérature « déjantée » qui n'oublieront pas de sitôt leur promenade touristique au "Pays de l'Alcool."
Un régal parfois indigeste mais à lire toutefois sans modération aucune. Jubilatoire.

2 commentaires:

Moustafette a dit…

Il ne doit pas carburer qu'à l'alcool cet auteur pour nous pondre un tel délire ! Je tenterai l'aventure.

marie a dit…

en toutcas votre texte est sacrément apéritif à cette lecture !