lundi 4 juin 2007

No Man's Land


"Le Dernier Monde" Céline Minard. Roman. Denoël, 2007



Jaume Roiq Stevens est astronaute et accomplit une mission en orbite autour de la terre à bord de la station spatiale internationale. Lorsqu'un incendie se déclare, et après avoir rapidement maîtrisé celui-ci, l'équipage est invité par les autorités à évacuer la station et à retourner sur Terre. S'opposant à cette décision, Stevens décide de rester seul à bord.
C'est alors qu'il constate à travers les hublots que des phénomènes étranges se passent à la surface de la Terre. Puis soudainement toutes les communications s' interrompent et, face à ce silence inquiétant, Stevens se résout enfin à abandonner la station et à rejoindre le plancher des vaches.
Sa capsule s'étant écrasée dans un marais de Floride, il constate avec stupeur qu'aucun comité d'accueil ne l'attend. Il réalise alors peu à peu que l'espèce humaine a totalement disparu de la surface du globe, ne laissant derrière elle que des vêtements vides, preuve d'une disparition aussi soudaine qu'inexplicable.


Commence alors pour Stevens une incroyable odyssée qui va le mener à travers le monde, des steppes de Mongolie et de la Chine à l'Inde, de l'Afrique à l'Amérique du Sud en un voyage halluciné qui le reliera aux cultures et aux grands mythes fondateurs des civilisations nées sur ces différents continents.
Etant devenu l'ultime représentant de l'espèce humaine et condamné pour cela à la plus extrême solitude, Stevens va retranscrire ses faits et gestes dans un carnet où il se décrira à la troisième personne du singulier afin de s'auto-observer et de surveiller sa santé mentale : « Je vais simplement prendre un peu de distance, je vais écrire tout ce que fait Jaume Roiq stevens, je vais l'écrire. Il a fait ci, il a fait ça. Comme si je me voyais de loin. »


Il va également entamer un dialogue imaginaire avec des êtres issus de son propre passé mais aussi avec des personnages qu'il recréera à partir des quelques vêtements et papiers d'identité laissés derrière eux, maigres vestiges d'individualités anéanties mais qui reprendront peu à peu de plus en plus d'épaisseur et de réalité au fur et à mesure de l'évolution schizophrènique du récit de Stevens.
On suit alors Jaume Roiq Stevens et ses « doubles » dans un périple halluciné où il se mettra, dans un but prophylactique, à la tête d'une immense armée de cochons lâchée sur les steppes d'Asie afin de nettoyer la surface de la planète des détritus engendrés par l'espèce humaine. On assistera aux luttes dynastiques auxquelles se livrent diverses espèce porcines ainsi qu'aux titanesques et sanglants combats qui les opposeront afin d'affirmer leur suprématie.
On assistera aussi à la destruction par Stevens des barrages hydro-électriques, destructions qui assureront, par la violente submersion des terres, un nettoyage rapide et efficace des zones exploitées par la défunte espèce humaine.

On le voit, c'est à un "trip" hallucinant que nous convie Céline Minard, une odyssée post-apocalyptique bien éloignée des références du genre. Certes, on ne peut s'empêcher au début de penser à « Je suis une légende » de Richard Matheson ainsi qu' à « Ravage » de Barjavel , deux romans essentiels de la littérature d'anticipation.


Mais là où « Le Dernier Monde » se différencie de ces deux romans, c'est tout d'abord par sa résolution à tirer un trait définitif sur l'espèce humaine. Pas d'espoir chez Céline Minard, Jaume Roiq Stevens – Robinson Crusoe du futur, ne sera pas sauvé par ses pairs car il n'y a plus une seule personne vivante sur la surface du globe.
La flore et la faune sont désormais libres de reprendre leurs droits sur la planète et le genre humain n'est plus qu'un mauvais souvenir, une souillure, qui peu à peu s'atténue jusqu'à disparaître.
Stevens ne sera donc pas un nouvel Adam qui serait à l'origine d'un nouveau départ de l'humanité. Il n'y a pas d'Eve sur son monde et le Créateur a apparemment décidé de changer son fusil d'épaule. Exit les Homo Sapiens !
C'est pourquoi Stevens, au fil de ses pérégrinations, évoquera les grands mythes originels forgés par les civilisations les plus anciennes, il récitera et réinterpretera ceux-ci dans une vaine tentative de réamorcer peut-être un processus de Création.
Mais c'est sans comptersur les multiples personnalités dont est constituée la conscience de Stevens : parmi celles-ci l'une tente de faire un travail de conservateur et de recueillir tout ce qui fit la grandeur du genre humain : l'art, la littérature, la philosophie... Tandis que l'autre n'aspire qu'à faire table rase du passé et à enterre définitivement jusqu'au dernier souvenir de cette espèce maudite et nuisible.


Roman de Science-Fiction ? Conte cruel ? Fable philosophique ? « Le Dernier Monde » de Céline Minard c'est un peu tout cela. C'est aussi une forme de testament de l'humanité, un Requiem pour le genre humain, espèce ambivalente qui mériterait cent fois l'extinction en punition de ses actes mais qui, au contraire, mériterait aussi d'être sauvée pour sa créativité sans limites, la perfection de ses arts, la richesse de son imaginaire.
C'est avec une écriture remarquable que Céline Minard nous entraîne dans son « Dernier Monde », une écriture ciselée, bondissante, érudite sans être prétentieuse, regorgeant de références culturelles, mythiques, littéraires et philosophiques. On pourra reprocher à ce roman certaines « longueurs » et quelques impasses dans la narration mais l'impression d'ensemble laissée par ce roman est celle d'un récit que l'on voudrait reprendre maintes fois et sur lequel on voudrait incessamment s'arrêter afin de goûter les allusions disséminées au détour de chaque phrase.


Voyage halluciné au bout de la raison, périple surréaliste à travers les mythes et les cultures humaines, « Le Dernier Monde » est une accusation portée conte le genre humain et ses excès ainsi qu'un hommage à notre si fragile, si redoutable et si vénéneuse espèce.

5 commentaires:

marie a dit…

Bien envie d'une petite piqûre de rappel SF, ça tombe à pic! Merci pour ce bel et bon (et long..) texte: quand je l'ai fini je n'avais qu'une envie c'est d'aller le dénicher et me plonger dedans!
Well done ;-)!

Gachucha a dit…

J'avais vu que tu lisais ce titre et j'attendais avec impatience ta critique... Il me tente bien même si cela semble très noir. Je ne sais pas si tu as lu "Le mur invisible" de M Haushofer mais je trouve qu'il y a des points communs (dans des registres différents cependant).

Pascal a dit…

Marie & Gachucha : "Le Dernier monde" est un livre très particulier que je vous engage à lire. Les avis à son sujet sont très contrastés. je crois qu'on ne peut pas rester indifférent à ce roman. On l'apprécie ou on le rejette.je compte sur vous pour me faire part de vos avis si vous mettez la main dessus.
Gachucha, en ce qui concerne "Le mur invisible" je ne connais pas du tout mais je vais essayer de combler cette lacune un jour où l'autre. Je note...

bregman a dit…

Voilà une bonne idée de lecture pour cet été. Merci :)

Moustafette a dit…

Effectivement les critiques étaient partagées lors de sa sortie, mais tu sais bien le défendre. Le sujet n'est pas banal et tentant, je note aussi le titre de Gachucha. Quelle expérience d'être seul sur terre et le dernier...