dimanche 22 juin 2008

Nicotine







"Fume et tue" Antoine Laurain. Roman. Editions Le Passage, 2008



Fabrice Valantine, la cinquantaine, exerce l'activité de chasseur de têtes au sein de la société HBC Conseils. Fumeur invétéré, sa vie – jusqu'ici sans histoires – va être profondément bouleversée lorsque prendra effet en 2007 la loi anti-tabac qui interdit aux adeptes de la cigarette d'exercer leur vice sur leur lieu de travail. Pour lui, comme pour beaucoup d'autres, cette mesure gouvernementale est une atteinte à la liberté de chacun, un pas de plus vers une aseptisation de la société.

« Les doux vices – porte-jaretelles, champagne, volutes, cigares, blondes en guêpière ou en paquet de vingt – finissent sur le bitume, à côté des poubelles, avec l'Ētat dans le rôle du grand éboueur. Les cauchemars des auteurs de science-fiction sont les rêves de nos dirigeants : un monde dans lequel personne ne fume, personne ne boit, dans lequel tous les hommes sont des cadres dynamiques aux dents blanches et longues, dans lequel toutes les femmes sont souriantes, ont un métier épanouissant et 2,5 enfants chacune. Les lois morales pour le bien de tous construisent brique après brique un monde triste, uniforme, javellisé. »


Marié à la rédactrice en chef d'un magazine spécialisé dans l'art contemporain (et non-fumeuse), père d'une jeune fille d'une vingtaine d'années, Fabrice Valantine mène sa carrière avec brio, ce qui lui vaut l'estime de son patron, Hubert Beauchamps-Charelliers, fondateur de l'entreprise. La réussite professionnelle du couple se traduit par des dîners mondains et des inaugurations d'expositions d'art moderne, mode d'expression auquel Fabrice Valantine reste irrémédiablement hermétique. C'est au cours de l'un de ces dîners qu'il décide de sauter le pas, encouragé par sa femme : il va arrêter de fumer.

L'un des convives, un galeriste parisien, l'oriente vers un thérapeute qui saura le débarasser de son vice grâce à l'hypnose. Malgré une bonne dose de scepticisme, Fabrice Valantine va se rendre au cabinet de l'hypnotiseur et va pouvoir constater, à sa grande surprise, que la thérapie fonctionne. Il n'éprouve plus l'envie de fumer.
Fier et heureux de retrouver son indépendance, de n'avoir plus à déformer les poches de ses vestes avec les paquets de cigarettes et les briquets, de n'avoir plus à traverser Paris en pleine nuit pour rechercher un tabac ouvert quand le manque commence à se faire ressentir, Fabrice Valantine est à l'aube d'une nouvelle vie.
Cette nouvelle vie ne durera malheureusement que deux semaines. Lorsqu'il apprend la mort subite de son patron, Fabrice – profondément affecté par la disparition de Hubert Beauchamps-Charellier ainsi que par la décision du conseil d'administration d'élire à la tête du groupe un nouveau dirigeant, un jeune prodige aussi dynamique qu'antipathique – va chercher à se détendre en prenant une cigarette. Stupéfaction ! L'envie de fumer lui est revenue mais le plaisir éprouvé à griller une cigarette a complètement disparu. Que faire ? Retourner voir l'hypnotiseur. Malheureusement, quand il se rend au cabinet de celui-ci, il apprend que le thérapeute vient d'être incarcéré pour escroquerie et blanchiment d'argent. Comment faire, alors, pour vivre avec cette perpétuelle envie de fumer tout en sachant que le plaisir ne sera pas au rendez-vous ?

C'est un évenement fortuit qui va donner la réponse à Fabrice. Agressé sur un quai de métro par un zonard, il va malencontreusement provoquer la mort de celui-ci. Suite à cet épisode perturbant, il va allumer une cigarette et – Ô Miracle – constater que le plaisir est revenu !
Commettre un meurtre serait-il la seule solution lui permettant d'éprouver la volupté de déguster une cigarette ?

Mais peut-on devenir un assassin du jour au lendemain, cela pour la seule satisfaction de griller une cigarette et ressentir le frisson de la nicotine ?
À moins, évidemment, d'avoir quelques comptes à régler avec certaines personnes...
Et cela tombe très bien. Fabrice Valantine a justement dans son entourage quelques individus avec qui il souhaiterait en découdre...

Le deuxième ouvrage d'Antoine Laurain (après « Ailleurs si j'y suis », Prix Drouot 2007) nous offre un récit caustique et jubilatoire, un roman noir empreint d'humour et d'ironie qui jette un regard acerbe sur les travers de notre société contemporaine où l'hypocrisie des relations a pour corollaire la dictature de la bien-pensance et le mythe du bien-être.
Aussi addictif qu'une cigarette, « Fume et tue » est de ces romans qui ne se lâchent plus une fois que le lecteur en a entamé les premières pages, un récit captivant qui vous laissera à peine le temps de prendre une pause pour aller en griller une.





5 commentaires:

Eric Poindron a dit…

LE BATEAU LIVRE COULÉ : LA CULTURE PERD DU TERRAIN
Dernières nouvelles de Frédéric Ferney...
Eric,
Pour info : le communiqué de la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimedia) envoyé tous azimuts (je ne leur avais rien demandé).
Bises,
Fred.
*
Voici comme convenu le communiqué envoyé hier à l'ensemble de la presse généraliste, TV, Radio (littérature, culture, médias).
Bien cordialement,
Cissé Tamoura

*

Ainsi donc, au cœur de la tempête réformatrice qui tente d’engloutir l’audiovisuel public, France télévisions annonce la suppression du Bateau livre , l’émission littéraire de Frédéric Ferney. Après l’avoir programmé le dimanche mati, les dirigeants de France télévision ont beau jeu d’avancer l’argument d’une audience qualifiée de médiocre.
Quand comprendra-t-on que les « quelques » centaines de milliers de téléspectateurs qui font le choix de l’intelligence et de la curiosité , sont la légitimité même de la télévision publique ?

Comme l’avait d’ailleurs souligné le Président de la république dans sa lettre de mission à Christine Albanel : France télévisions doit affirmer son identité de service public à travers une offre culturelle plus dense, plus créative, plus audacieuse ; une offre qui marque une plus grande différence avec les chaînes privées ; une offre fondée sur des programmes populaires de qualité aux heures de grande écoute. »

C’est pourquoi la SCAM, conforté par cette décision du Président de la République, approuve la démarche de Frédéric Ferney l’interpellant. Cette démarche vise, une nouvelle fois, à mettre les responsables politiques devant leurs contradictions au regard des enjeux culturels et à leur demander de respecter leur promesse. Comment d’un côté prôner la défense de la lecture et de l’autre fermer les espaces dédiées à la littérature sur un média de première importance pour sa diffusion

La suppression du Bateau livre est le énième épisode des attaques contre la culture à la télévision et contre la littérature en particulier.

*

N'hésitez pas, à votre tour, à relayer le message et l'information.

Très cordialement

Eric Poindron

Le cabinet de curiosités d'Eric Poindron :

http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites

canthilde a dit…

Je ne suis pas sûre que le héros me plaise beaucoup, et puis les jérémiades des fumeurs m'énervent un peu, alors que les non fumeurs supportent depuis des années la puanteur dans les lieux publics... Mais une critique jubilatoire de la société contemporaine, ça fait toujours plaisir.

Pascal a dit…

Canthilde : Je te rassure, ce roman n'est pas un manifeste pro-tabac. Les affres du héros, fumeur invétéré, ne sont ici exposées que pour développer le récit et donner une légitimité (si c'est possible toutefois) à ses actes.

Michel a dit…

le mythe américain... il arrive au sommet et il tombe ! ... (pensée-rêve pour notre petit président)

Le livre lui est excellent ;-)

lucie a dit…

j'ai adoré ce roman jubilatoire, amoral et cynique en diable !!!