lundi 16 juin 2008

Les liaisons dangereuses




"Inconnu à cette adresse" Kressmann Taylor. Nouvelle. Editions Autrement, 2001.


Traduit de l'américain par Michèle Lévy-Bram.





Le genre littéraire qu'est la nouvelle, marginalisé en France, a acquis outre-Atlantique ses lettres de noblesse depuis bien longtemps déjà avec des auteurs tels que Washington Irving ou plus près de nous J.D. Salinger et Hubert Selby Jr.


Ces courts récits que sont les nouvelles ont parfois une portée et un impact bien supérieur au roman par leur concision et l'extrême concentration du discours qui, réduite à l'essentiel, apporte au propos une énergie et un rythme décuplés par rapport à une écriture romanesque qui peut se donner le temps de la digression et s'offrir grâce à cela une plus grande complexité du tissu narratif.
La nouvelle se doit d'être percutante à tous points de vue, que ce soit au niveau de la forme ou au niveau du fond. Le genre n'admet pas la dilution du récit dans toute une série d'effets littéraires destinés à poser le décor ou à décrire la psychologie des personnages ainsi que leurs motivations. Pourtant, il serait fallacieux de penser que ce genre littéraire se présente comme le parent pauvre de la littérature, un sous-groupe qui se confinerait dans une sorte de simplisme à l'usage de lecteurs pressés et peu regardants quant à la qualité de ce qu'ils lisent. Car la grande force de la nouvelle, c'est qu'elle va à l'essentiel et qu'elle ne s'embarrasse pas de fioritures pour exprimer ce qu'elle détient.

Il en est ainsi de la nouvelle écrite par Kressmann Taylor en 1938, une nouvelle qui, par sa forme, appartient également au genre de la littérature épistolaire. Ce récit d'à peine soixante pages se présente en effet sous la forme d'une correspondance entre deux amis, deux marchands de tableaux. L'un est juif américain, l'autre est Allemand. En ce début des années 30, Martin Schulse décide de rentrer en Allemagne afin de renouer avec son pays d'origine et faire connaître à ses enfants le pays qu'il a quitté pendant plusieurs années afin de mener ses affaires aux Etats-Unis. Mais nous sommes en 1933 et le 28 janvier Adolf Hitler devient chancelier. Martin Schulse ne semble pas inquiet de ce qui se prépare dans cette Allemagne dont il espère qu'elle redressera enfin la tête après l'humiliation du Traîté de Versailles. Max Eisenstein, lui, ne peut cacher son inquiétude face aux rumeurs qui circulent à propos de la brutalité et de la montée de l'anti-sémitisme qui sévit et semble s'aggraver de jour en jour dans cette lointaine Allemagne où est reparti son meilleur ami.

Très vite, entre les deux hommes une fracture va se creuser. Martin Schulse est de plus en plus convaincu des bienfaits du national-socialisme sur la société allemande et ne va pas tarder, à l'instar de nombre de ses compatriotes, à trouver chez la population juive le bouc émissaire idéal. Effaré par ce revirement – Martin n'a-t-il pas failli épouser sa jeune soeur Griselle? – Max Eisenstein va tenter de raisonner son ami au nom de leur indéfectible amitié. Peine perdue, il sera éconduit par celui envers qui il avait accordé toute sa confiance, cet ami qui aujourd'hui lui reproche sa judéité. Le lien sera non seulement rompu entre les deux hommes mais l'horreur viendra s'ajouter à cette rupture quand Schulse commettra un acte où s'exprimeront toute la haine et la lâcheté d'un homme acquis aux sinistres préceptes du nazisme.
Devant tant de bassesse et de barbarie, Max Eisenstein, ulcéré, révolté par la conduite de celui qu'il avait jusqu'alors considéré comme un frère, va se décider à exercer sa vengeance et à punir celui qui a trahi avec tant de cruauté la confiance qu'il lui avait accordée. Pour s'opposer à l'intolérance et à la haine, il va user des propres armes de celles-ci afin de faire éprouver à Schulse toute l'horreur de son comportement.
Max Eisenstein n'aura que ses mots comme seules armes, mais il sait que les mots peuvent s'avérer plus redoutables encore que les fusils.

Au travers d'un échange de correspondance composé de dix-huit lettres et d'un cablogramme, échangés entre le 12 novembre 1932 et le 3 mars 1934, Kressmann Taylor réussit la gageure de nous faire ressentir toute l'abjection d'une époque par l'entremise d'une amitié qui se délite et se se mue en une détestation. Sentiment de haine qui ne trouvera sa conclusion que par la disparition de l'un des deux correspondants.

Derrière cette histoire de deux hommes, c'est toute la grande Histoire qui transparaît en filigrane, l'Histoire d'une époque où l'intolérance et la haine raciales ont été portées jusqu'à leur comble, à savoir la destruction quasi-industrielle de six millions d'êtres humains. Cette nouvelle qui, rappelons-le, a été écrite en 1938, portait déjà en elle un aspect visionnaire pour avoir su, avec une talentueuse économie de moyens, prédire et dénoncer la catastrophe qui était en train de s'abattre sur la vieille Europe.

D'une sobriété et d'une efficacité en tous points remarquables, le texte de Kressmann Taylor est de ces oeuvres qui font date, de ces oeuvres d'une portée universelle qui recentrent le lecteur vers les noirceurs et les abimes de l'âme humaine afin de l'exhorter à ne pas négliger les principes de tolérance et de fraternité qui sont les plus sûrs antidotes que l'homme ait à sa disposition pour contrer les assauts de la barbarie.




2 commentaires:

rennette a dit…

j'avais adoré cette lecture et l'idée du piège qui se referme sur l'"ami"..
Je n'ai toujours pas lu un autre livre du même auteur que j'ai dans ma bibliothèque : la crainte de nepas y retrouver la même force peut-être...

Joelle a dit…

C'est une nouvelle qui m'a marquée ! Surtout avec le recul, quand on sait quand elle a été écrite ... dommage que je n'ai pas retrouvé le même plaisir de lecture avec d'autres titres de cette auteure.