lundi 14 avril 2008

Le 6ème Prix des Lecteurs du Télégramme # 6







"La baie d'Alger" Louis Gardel. Roman. Editions du Seuil, 2007







« C'est fini. Je l'ai pensé avec ces mots que j'ai articulés à haute voix, comme le constat d'une chose certaine, jusqu'alors impensable et soudain évidente. C'était un soir, au début de l'année 1955, j'avais quinze ans. [...] Debout sur le balcon de ma grand-mère, je regardais la baie d'Alger. « C'est fini...L'Algérie, c'est fini. »



C'est effectivement la fin d'une époque qui se profile et que pressent le narrateur, du haut de ses quinze ans. Dix années se sont déjà écoulées depuis le massacre de Sétif le 8 mai 1945 et depuis, la tension monte entre les communautés algériennes et pieds-noirs. Depuis un an le FLN s'est engagé dans des actions de guerilla et peu à peu l'écart se creuse entre européens et algériens. Malgré ces évenements qui ne cessent de prendre de l'ampleur, le jeune homme, comme tous les adolescents de son âge, a bien d'autres préoccupations. C'est tout d'abord le lycée mais aussi les copains, les bains à la piscine, les filles aussi, mystérieuses et déconcertantes créatures qui ne cessent de le troubler.
Le jeune homme est à la garde de sa grand-mère Zoé, ses parents étant partis vivre à Paris depuis la fin de la seconde guerre mondiale.



Dans ce monde appelé à disparaître, le narrateur – bien que pressentant la fin de l'aventure algérienne – continue pourtant à s'enivrer de l'atmosphère douce et insouciante qui baigne ses jeunes années. Il n'est pas le seul dans ce cas, suivant l'exemple de sa grand-mère et de Suzanne, la cousine de celle-ci, journaliste aux « idées de gauche », sans oublier bien sûr l'inénarrable Bibi Yturri-Moreno, une ancienne coquette légèrement excentrique. Ce trio de vieilles dames n'engendre certes pas la mélancolie et le jeune homme passe de longues heures à les écouter discourir et se chamailler. Avec elles il aime à se rendre au bord de mer, dans le cabanon de Zoé, situé sur la plage Surcouf, ou dans la résidence de Bibi à St. Eugène. Ces lieux baignés de soleil, où seuls le bruit de la mer et du vent dans les palmiers viennent troubler la quiétude des lieux, sont pour le jeune homme l'occasion d'escapades et de longues heures alanguies au soleil, mais aussi de rencontrer ces jeunes filles qui ne cessent de faire chavirer son coeur et avec qui il fera plus ample connaissance lors de soirées arrosées où se réunit la jeunesse des environs.



Mais l'entourage du jeune homme n'est pas constitué que d' européens, et les différentes communautés qui composent la population de cette Algérie à jamais disparue se mélangent et vivent encore ensemble pour le meilleur et pour le pire. On fera ainsi connaissance avec la jeune Zoubida, avec Bouarab le pêcheur, avec Yeux-Bleus le commissionnaire, avec Solal, l'ami juif pied-noir, camarade de classe du narrateur et compagnon de baignade.
C'est aussi, avec l'arrivée de Marco, professeur de latin-français au Lycée Bugeaud, la découverte de tout un monde insoupçonné jusqu'alors, celui de la littérature. Sous la férule de ce professeur hors-norme, amateur de makrouts, les lycéens vont découvrir Proust, Rimbaud, Kafka, mais aussi Lucrèce et Karl Marx. C'est l'époque de Sartre et de Castor, époque d'intense bouillonnement intellectuel qui vaudra au jeune homme de croiser au hasard de ses sorties Louise de Vilmorin ainsi qu'Albert Camus.



Mais les nuages s'amoncellent sur cet îlot d'insouciance où règne la douceur de vivre entre européens, juifs, arabes et berbères. Les attentats se font plus nombreux. Sous les sourires des uns et des autres se dissimule de plus en plus difficilement l' inquiétude face à un avenir de plus en plus incertain. L'Histoire, comme un rouleau compresseur, se chargera de faire basculer dans le passé et la nostalgie toute cette joie de vivre, tous ces matins ensoleillés où résonnaient ensemble les cloches des églises et les appels du muezzin, tous ces rires clairs et ces regards insouciants.



Avec ce récit, ce roman fortement teinté d'autobiographie, Louis Gardel évoque sa jeunesse passée dans ce paradis perdu, cette société quasi-utopique née du projet peu glorieux du colonialisme à la française, projet qui portait en son sein les germes de la révolte justifiée des natifs de cette Algérie.
Louis Gardel revient sur ses années de jeunesse et sur cette société cosmopolite qui sût réussir pendant quelques temps à vivre en une douce harmonie. Sans prendre parti pour les uns ou les autres , il nous livre un récit profondément touchant sur une jeunesse évanouie au sein d'un monde où les hommes, comme le soleil, savaient se montrer généreux. Ni apologie du colonialisme, ni réquisitoire en faveur de l'indépendance, le roman de Louis Gardel se veut avant tout le portrait nostalgique d'une époque à jamais révolue, d'un monde où l'insouciance de la jeunesse transcende les oppositions des uns et des autres, pour n'en préserver qu'une seule chose : la joie de vivre.









Les avis de René Claude, de Laurent, de Cathe, de Stéphanie, et de Chatperlipopette.

2 commentaires:

cathe a dit…

Oui, j'avais aussi trouvé que c'était un joli portrait nostalgique :-)

Laurent a dit…

Un beau roman de la dernière rentrée littéraire !