dimanche 6 avril 2008

"Arx tarpeia Capitoli proxima."




"Chronique du règne de Nicolas 1er" Patrick Rambaud. Récit. Grasset & Fasquelle, 2008.





Patrick Rambaud est un auteur que j'apprécie tout particulièrement pour avoir écrit – entre autres – une passionnante tétralogie consacrée à l'empereur napoléon 1er : « La Bataille » - « Il neigeait » - « L'absent » - « Le chat botté ». Mais je l'apprécie d'autant plus depuis qu'il a commis cette « Chronique du règne de Nicolas 1er ».
Ne s'étant pas remis de cette sinistre journée du 6 mai 2007 qui a porté au pouvoir le plus ridicule des chefs d'état de l'Histoire de France, il a décidé de décrire, à la manière des Mémoires du Duc de Saint-Simon, l'ascension et les premiers mois du règne de cet homme dont les fonctions et les responsabilités – à l'instar de ses costumes – s'avèrent trop grandes pour lui.

Ainsi, du mois de mai à celui de novembre, Patrick Rambaud compose un portrait sans concessions de ce roitelet de pacotille, de ce principicule d'opérette qui a fait de la France un arrondissement de la Principauté de Monaco.
Tout y passe : des origines de notre vénéré leader jusqu'à son tonitruant divorce annoncé à grands coups de trompettes afin de noyer – par l'entremise de médias obséquieux – la montée d'un mécontement populaire, en passant par la composition d'un gouvernement formé d'habiles courtisans et de traîtres à la Gauche, ainsi que par quelques piques sur l'inculture crasse de notre monarque... heu... président, sans oublier l'actualité qui a marqué ces six premiers mois de règne : les vacances à Wolfeboro, la visite de Kadhafi, l'affaire Clearstream, le pouvoir d'achat des français en berne, etc...

Sur les origines de notre bouillant potentat on peut lire par exemple :

« Rien, cependant, rien ne disposait à de pareils honneurs Notre Trépidant Souverain. Il avait en effet connu l'enfance malaisée des fils d'immigrés, à la périphérie de notre capitale, dans une banlieue aux murs salis par les vapeurs automobiles et mal pourvue en logements sociaux. A Neuilly. Ainsi commença dans la plus parfaite modestie la légende de ce Chef Rutilant qui sentit monter en lui, très tôt et jusqu'à la migraine, le sang bouillonnant de ses ancêtres. Son père venait de Budapest et, pendant l'hiver glacial de 1948, on le vit dormir à même une grille du métro parisien, toutefois près de l'Arc de Triomphe. Epoque bénie ! Clémente République ! Désireux de regrouper une famille autour de lui mais sans vrai travail et sans un sou, ce père serait aujourd'hui reconduit en autocar à la frontière hongroise. Le cours de l'Histoire en eût été changé. »

Sur son parcours scolaire et son cheminement intellectuel :

« Il détestait l'école, le foie de veau et les légumes. A Saint-Louis-de-Monceau il ne brilla guère par l'étude, séchant des cours très ouvertement et par ennui, chahutant pour qu'on le remarquât, mais qui le remarquait ? Personne. Aussi le jeune solitaire s'enfermait-il dans sa mansarde de la rue Fortuny pour parfaire sa culture selon ses goûts et, tout en se gavant de pâtisseries, il posait sur son tourne-disques Teppaz en simili-cuir vert les oeuvres complètes des principaux poètes, gloire de leur époque, MM. Hervé Villard, Serge Lama et Johnny Halliday dont il connaissait les poèmes par coeur. [...]
Notre Adolescente Majesté s'était dépatouillée fort mal des dissertation lycéennes dont les thèmes lui demeuraient obscurs et la laissaient en surchauffe mentale. Un soir, à l'étude, devant un devoir ardu (en voici l'intitulé : « Corneille a peint les hommes tels qu'ils devraient être, Racine tels qu'ils sont, commentez et expliquez »), Notre Omniscient Souverain se trouva bien sec; à
Cinna et au Cid il préférait de loin Thierry la Fronde ou Dallas qui le remuaient jusqu'à la moelle. Ajoutons encore qu'en ce temps-là il n'avait point encore le loisir d'obtenir une note prestigieuse par décret, et on saisira son aversion pour les humanités, l'histoire, la géographie, les mathématiques et la philosophie où il stagnait en dessous de la moyenne. »

Mais le ridicule n'est pas le privilège du Prince, et pour ce qui est de son entourage, Patrick Rambaud nous livre une galerie de portraits truculents où sont égratignés les membres du gouvernement, les officieux comme le Cardinal de Guéant, le chevalier de Guaino, et les officiels, comme la Baronne d'Ati, le Duc de Sablé (François Fillon) sans oublier bien sûr la marquise de La Garde :

« Elle présentait bien à l'écran, hâlée comme au retour de Biarritz, le cheveu gris de fer taillé court, le foulard de prix mais négligemment posé autour du cou, un sourire plein de dents fort hollywoodien. Enfin, elle illustrait jusqu'à l'extravagance l'individualisme forcené de la pensée régnante. « Vous voulez gagner des sous ? disait-elle. Faites comme moi, travaillez plus et plus encore, arrêtez de penser, agissez ! » Elle débusquait un flemmard derrière le moindre chômeur et n'en avait aucune indulgence ; elle ne saisissait pas que le petit nombre de chanceux qui parviendrait à travailler plus priverait des milliers d'autres de travailler tout court. Cela s'était vérifié dans bien des royaumes voisins, où l'on travaillait moins mais presque tous, et qui n'en étaient que plus riches, comme la Norvège, la Suisse, le Danemark, la Hollande, la Suède. Même si vous lui démontriez par les chiffres cette impertinente vérité, notre marquise n'en démordait pas et se cantonnait à la sienne. Elle allait répétant que le travail était une joie, condamnait à la tribune Le Droit à la Paresse de M. Paul Lafargue, un libelle de 1880 dont elle n'avait lu que le titre, qui l'épouvanta, sans savoir que son auteur s'extasiait en fait sur le machinisme naissant : grâce aux nouveaux engins, pensait-il, les enfants de huit ans n'auraient plus à travailler treize heures par jour ; sans doute, mais M. Lafargue n'avait pas prévu Les Temps Modernes de M. Chaplin, les usines de M. Ford, ni ces ingénieurs en automobile d'aujourd'hui que les cadences mangeaient et qui se pendaient dans leurs vestiaires, à Mulhouse.
Un jour, la marquise revint bouleversée de la gare du Nord. Quoi ? Avait-elle été remuée par les régiments banlieusards qui se tassaient dans des trains vieillots dangereux et sales ? Non. Ce n'était pas sa fibre. Elle sanglotait sur le sort des millionnaires obligés de s'expatrier à Londres ou à Bruxelles, et qu'elle avait vus monter, si moroses, si patriotes, dans l'Eurostar ou le Thalys pour échapper à l'impôt. La marquise de La Garde avait résolu de vivre à côté du réel, à l'inverse de notre très considéré Prix Nobel, M. Camus, qui l'en aurait instruit avec un seul adage : « la vérité de l'esclave vaut mieux que le mensonge du seigneur. » Pour qu'elle comprît M. Camus, il eût fallu que la marquise ne possédât point un gésier à la place du coeur et qu'elle eût un oeil moins myope. Peu importait. Deux jours après son installation au palais de Bercy, Sa Majesté la salua en ces termes : « c'est la meilleure à cette place, elle va battre tous les records ! » On ne sut pas tout de suite de quels records il s'agissait. »

Je passerai rapidement sur les traîtres : le marquis de Benamou, Eric Besson, Bernard Kouchner promu Comte d'Orsay, l'abbé Bockel, le chambellan Attali... portraits pathétiques de félons de haute volée venus grossir les rangs du gouvernement princier à sele fin de faire miroiter leur ego boursouflé.
On verra aussi dans cet ouvrage la chasse aux sans-papiers, aux jeunes de banlieue et aux chômeurs, la polémique sur la part de l'inné et de l'acquis, les tests ADN, la manipulation de l'opinion à propos des infirmières bulgares détenues en Libye, la lettre de Guy Môquet, ou encore les coupes sombres dans les budgets de l'éducation et de la culture :

« Notre Grand Leader posait un regard uniforme sur tout, et l'idée qu'il en tirait n'était régie que par la pure efficacité. L'école ? Elle devait fournir des contribuables pour éponger la dette nationale ; elle devait former, voire formater, des apprentis, des ouvriers, des employés, des boutiquiers, des ingénieurs. Il l'avait annoncé avant même son règne et très haut : « on a bien le droit de faire lettres anciennes, mais l'Etat ne va pas pouvoir payer longtemps pour des gens qui veulent cultiver leur esprit. » Cela inversait le sens habituel des études depuis l'Antiquité : qui apprenait la sagesse chez Sénèque ou Platon se rangeait du côté des improductifs et des assistés, et ne servait en rien quand nous avions besoin de travailleurs durs à la tâche, peu regardants au salaire, dociles, polis, qui n'avaient point à réfléchir sur les étoiles puisque Sa Majesté pensait à leur place, ce qui permettait à la fois de gagner du temps et de l'argent. Qui n'était point rentable devait périr ; cela valait aussi pour les Universités dont Notre Maître entendait couper les branches mortes, ces matières sans issues concrètes et immédiates, et qu'elles evinssent privées, à la main des entreprises qui y puiseraient leur futur personnel. Ainsi y aurait-il une compétition entre les établissements, des diplômes plus ou moins valides et plus ou moins chers parce que si l'étudiant paie des études longues de sa poche, il s'efforce mieux de réussir ; cantonnés aux études courtes, les démunis n'engorgeraient plus les amphithéâtres.
Après avoir aidé par un gros cadeau impérial et fiscal les mieux favorisés, Notre Paternel Leader cherchait le moyen de remplir ses caisses, vidées de nombreux milliards. Il voyait la Culture comme un gâchis, puisque le théâtre, la danse, l'opéra et autres fariboles artistiques suscitaient chez lui des envies de course à pied, donc il donna ses instructions pour réduire les aides et les subventions à ces gens-là, qui vivaient aux crochets d'un Etat bonasse. Aussi dans ce domaine, l'Empereur exigeait des résultats, décidant que la demande supplantât l'offre, que la création répondît aux attentes du public. Si on lui rétorquait qu'il y avait eu bien des pièces, bien des livres, bien des films qui, à leur sortie, avaient été fraîchement reçus ou même sifflés, avant de devenir des classiques, que MM. La Fontaine et Molière eux-mêmes avaient été subventionnés par Louis XIV, Sa Majesté répondait se moquer bien des largesses de Louis XIV, que son ami M. Clavier plaisait aux masses sans que l'Etat le payât de surcroît, que ni M. Macias ni Mme Line Renaud n'avaient besoin qu'on puisât pour leurs spectacles dans le Trésor Public. C'était imparable. Il n'y avait désormais plus que des produits à vendre, et même les oeuvres d'art de nos musées pourraient être vendues si cela rapportait. Les subsides de l'Etat allaient être distribuées en fonction de la fréquentation des salles de cinéma et de théâtre, et tout le reste dépendrait étroitement du box-office qui, lui, ne se discutait pas. »

Je pourrais ainsi continuer infiniment à citer des passages de ce livre tant celui-ci m'est apparu savoureux, mais abuser des citations reviendrait quasiment à recopier la totalité de cet ouvrage, et ce n'est pas mon but. J'avoue pourtant, au regard de ce que j'ai écrit ci-dessus, avoir largement cité (peut-être même trop ?) certains passages de ce livre qui m'ont particulièrement marqués, au détriment d'un commentaire plus personnel. Mais comment faire ressentir l'esprit et la forme de ce bouquin ? Comment parler de la prose de Patrick Rambaud qui s'est pour l'occasion grimé en un moderne Saint-Simon ? Comment décrire la verve, l'humour, et l'esprit frondeur qui font la richesse de ce récit dont la seule prétention est de nous faire rire de cette calamité qui s'est abattue sur notre pays un soir de mai de l'an 2007 ? Ce n'est pas paresse de ma part que d'avoir abusé des citations, mais j'ai trouvé dans ce procédé le meilleur moyen de donner un aperçu du ton et du contenu de ce désopilant opuscule.

Que dire, sinon que je souhaite voir paraître un jour une suite à cette « Chronique du règne de Nicolas 1er » en espérant – il est permis de rêver – qu'elle porte en sous-titre quelque chose comme « La chute » ou « La déconfiture », ce qui révélerait que notre pays en aurait bel et bien fini avec les pathétiques gesticulations du sinistre histrion qui nous gouverne.
Notre président qui, nous l'avons vu plus haut, n'aime pas les humanités, devrait garder en mémoire et se répéter chaque jour cet adage de l'Antiquité latine : « La roche tarpéienne est proche du Capitole ».




5 commentaires:

Loïs de Murphy a dit…

Je n'ai pas lu les précédents Rambaud car je ne comprends pas l'intérêt que peux susciter Napoléon (soupir), mais celui-ci je vais me faire une joie de me le procurer. :o)

Pascal a dit…

Loïs : tu vas te régaler avec ce petit bouquin.
Pour ce qui est de Napoléon, je n'ai jamais été et ne suis toujours pas un passionné de ce personnage, mais Rambaud a réussi cette gageure de me captiver avec ses récits où l'empereur n'est pas, loin s'en faut, le personnage central, mais le vecteur permettant de décrire la société, les personnages illustres et méconnus ainsi que les évenements propres à cette époque bouillonnante.

chiffonnette a dit…

J'hésitais à me lancer, mais là, je suis convaincue!! Je n'ai pas lu Rambaud, mais mon père a tous ses romans, notamment cette trilogie sur Napoléon qu'il a beaucoup aimée.

Loïs de Murphy a dit…

Ah, vu sous cet angle, je vais jeter machinalement un œil du coup pour voir.

canthilde a dit…

Je ne suis pas sûre que ça me fasse rire, il n'y a vraiment pas de quoi... Ce que je voudrais, c'est un bilan chiffré de sa politique dans quatre ans, pour qu'on mesure bien le désastre.