lundi 11 février 2008

A Christmas Tale in New-York


"L'attrape-coeurs" J.D. Salinger. Roman. Robert Laffont, 1986.

Traduit de l'américain par Annie Saumont.



« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c'est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d'enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m'avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j'ai pas envie de raconter ça et tout. »


Celui qui commence ainsi son récit s'appelle Holden Caufield. Il a dix-sept ans et ce qu'il raconte lui est arrivé au cours de l'année précédente. Fils d'une famille de la haute société new-yorkaise des années 40, Holden est – à l'époque où commence son récit – interne du très select collège Pencey Prep. d'Agerstown en Pennsylvanie.

A quelques jours des vacances de Noël, Holden est renvoyé de l'établissement. Ayant échoué dans quatre matières – malgré les avertissements que lui avait prodigués le directeur du collège – Holden a été prié de ne pas se représenter à la rentrée de janvier.
En ce froid samedi de décembre, trois jours avant la fin des cours, Holden va quitter le collège. N'osant pas affronter ses parents qui n'ont pas encore pris connaissance du renvoi de leur fils, Holden va prendre le train pour New-York.

Au lieu de réintégrer immédiatement la cellule familiale et d'endurer le courroux parental, il va passer ces trois jours qui le séparent du début des vacances à errer dans la ville. Son argent de poche le lui permettant, il va prendre une chambre une chambre d'hotel. N'ayant pas pu se faire servir d'alcool au bar de l'hotel car n'ayant visiblement pas l'âge de la majorité, Holden – après avoir échoué dans sa tentative de séduire une jeune femme sur la piste de danse – décide de se rendre dans une boîte de nuit à la mode de Greenwich Village : Ernie's.
Après s'être ennuyé ferme, avoir fumé cigarette sur cigarette et descendu quelques verres de scotch, il va retourner à l'hotel où un garçon d'étage va lui proposer un rendez-vous avec une prostituée. Naïf, Holden va évidemment accepter, ce qui lui vaudra de se faire délester de quelques dollars et d'encaisser quelques horions.


Le lendemain étant – comme on le sait – un autre jour, Holden décide de téléphoner à une de ses amies : Sally Hayes. Rendez-vous est pris pour ce dimanche après-midi. Ils iront tous deux au théâtre.


« Ce que j'ai fait, j'ai appelé Sally Hayes. Elle va à Mary A. Woodruff et je savais qu'elle était à New-York puisqu'elle m'avait écrit, il y avait quinze jours. Sally, elle me plaisait pas tellement mais on se connaissait depuis des années. Dans ma bêtise j'avais cru d'abord qu'elle était intelligente pour la raison qu'elle savait un tas de choses sur le théâtre et les pièces et la littérature et tout. Lorsqu'une personne en sait aussi long sur tout ça, il faut du temps pour décider si au fond elle est pas quand même idiote. Pour Sally il m'a fallu des années. Je pense que je l'aurais su bien plus vite si on n'avait pas tant flirté. Le problème c'est que je me figure toujours que la fille avec qui je flirte est intelligente. Ça n'a foutrement rien à voir mais malgré tout c'est ce que je pense. »


En attendant l'après-midi, Holden va rencontrer dans la gare de Grand Central Station deux religieuses venues de Chicago et avec qui il va parler littérature. Puis, après s'être dirigé à pied vers Broadway, il va attendre Sally au lieu de leur rendez-vous, sous l'horloge du Biltmore.

« J'étais vachement en avance au rendez-vous, aussi je me suis assis sur une de ces banquettes de cuir près de l'horloge dans le hall, et j'ai regardé les filles. Pour beaucoup de collèges les vacances avaient déjà commencé. Il y avait bien un million de filles, assises ou debout, ici et là, qui attendaient que leur copain se pointe. Filles croisant les jambes, filles croisant pas les jambes, filles avec des jambes du tonnerre, filles avec des jambes mochetingues, filles qui donnaient l'impression d'être extra, filles qui donnaient l'impression que si on les fréquentait ce seraient de vraies salopes. C'était comme un chouette lèche-vitrines, si vous voyez ce que je veux dire. En un sens c'était aussi un peu triste, parce qu'on pouvait pas s'empêcher de se demander ce qui leur arriverait, à toutes ces filles. Lorsqu'elles sortiraient du collège, je veux dire. On pouvait être sûr que la plupart se marieraient avec des mecs complètement abrutis. Des mecs qu'arrêtent pas de raconter combien leur foutue voiture fait de miles au gallon. Des mecs qui se vexent comme des mômes si on leur en met plein les narines au golf, ou même à un jeu stupide comme le ping-pong. Des mecs terriblement radins. Des mecs qui lisent jamais un bouquin. »


Sally va arriver. Mais ce qui se présentait au départ comme un après-midi sympathique va très vite tourner au vinaigre.
Après que Sally l'ait sèchement congédié, Holden va échouer dans un cinéma puis dans un bar où il va forcer sur le scotch-and-soda jusqu'à se retrouver complètement saoul. Une fois dehors, dans la nuit et le froid, il va trouver refuge dans un lieu qu' il connaît comme sa poche : Central Park. C'est là que va lui venir l'idée de rendre une visite inattendue à sa jeune soeur qu'il adore : Phoebé.
S'introduisant subrepticement dans l'appartement de ses parents, Holden va retrouver Phoebé avec qui il va passer quelques heures. La petite fille va très rapidement deviner dans quel pétrin s'est fourré son grand-frère et va lui faire don de son propre argent de poche afin qu'il puisse subvenir à ses besoins pendant deux jours jusqu'au début des vacances, moment où il sera temps de se confronter à ses parents. En attendant, Holden projette de passer ses deux derniers jours de liberté chez un de ses anciens professeurs : Mr. Antolini, qu'il a connu avant d'être renvoyé de l'école d'Elkton Hill.
Malheureusement, son séjour sera de courte durée et Holden va se retrouver une fois de plus dans la rue, fermement décidé cette fois-ci à plaquer cette société new-yorkaise qu'il ne comprend décidément pas.

« Finalement, ce que j'ai décidé, c'est de m'en aller. J'ai décidé de jamais rentrer à la maison, de jamais plus être en pension dans un autre collège. J'ai décidé que simplement je reverrais la môme Phoebé pour lui dire au revoir et tout et lui rendre son fric de Noël, et puis je partirais vers l'Ouest. En stop. Ce que je ferais, je descendrais à Holland Tunnel et là j'arrêterais une voiture, puis une autre et une autre et encore une autre, et dans quelques jours je serais dans l'Ouest, là où c'est si joli, où y a plein de soleil et où personne me connaîtrait et je me dégoterais du boulot. Je suppose que je pourrais bosser quelque part dans une station-service, je mettrais de l'essence et de l'huile dans les voitures. Mais n'importe quel travail conviendrait. Suffit que les gens me connaissent pas et que je connaisse personne. Je me disais que le mieux ce serait de me faire passer pour un sourd-muet. Et comme ça terminé d'avoir à parler avec les gens. Tout le monde penserait que je suis un pauvre couillon de sourd-muet et on me laisserait tranquille. Je serais censé mettre de l'essence et de l'huile dans ces bagnoles à la con et pour ça on me paierait un salaire et tout et avec le fric je me construirais quelque part une petite cabane et je passerais là le reste de ma vie. Je la construirais près des bois mais pas dans les bois parce que je veux qu'elle soit tout le temps en plein soleil. Je me ferais moi-même à manger et plus tard, si je voulais me marier, je rencontrerais cette fille merveilleuse qui serait aussi sourde-muette et je l'épouserais. Et elle viendrait vivre dans ma cabane et quand elle voudrait me dire quelque chose il faudrait qu'elle l'écrive sur un bout de papier comme tout le monde. Si on avait des enfants on les cacherait quelque part. On leur achèterait un tas de livres et on leur apprendrait nous-même à lire et à écrire. »


Mais les projets de Holden – aussi fantaisistes soient-ils – vont très rapidement capoter et c'est finalement la ténacité d'une petite fille qui va pousser Holden à rentrer au bercail et à subir les conséquences de ses actes.

Roman-culte depuis les années 50 jusqu'à nos jours, (250 000 exemplaires vendus chaque année), « L'attrape-coeurs » est le récit d'une errance de trois jours dans le New-York de la fin des années 1940. Le narrateur, Holden Caufield lui-même, relate un an plus tard – alors qu'il fait un séjour dans un établissement psychiatrique – ses aventures lors de ces trois jours de cavale après son renvoi du collège.

Son récit, écrit dans un langage familier, argotique, parfois vulgaire, nous entraîne à sa suite dans un parcours initiatique où le jeune homme va peu à peu prendre conscience de la complexité du monde et de la société qui l'entoure. Il va également devoir se défaire de sa naïveté d'enfant face à la dure réalité qu'il va être amené à toucher du doigt.

Car malgré son mètre quatre-vingt six , Holden n'a que seize ans et il ignore encore que jouer à l'homme – en buvant du scotch et en fumant des cigarettes – ne fait pas nécessairement de lui un homme à part entière. Au fond de lui, Holden est encore un enfant, un enfant qui rêve la réalité et l'interprète selon ses fantasmes. Ainsi, après une altercation avec un liftier d'hotel peu scrupuleux, va t-il s'imaginer blessé d'une balle dans le ventre et, armé d'un revolver, se lancer à la poursuite de son agresseur. Il en est de même pour ses projets d'avenir, quand il propose à son amie Sally de tout plaquer pour s'enfuir avec lui vers le Massachussets et le Vermont afin d'y vivre « quelque part, près d'un ruisseau ». Son désir de partir vers l'Ouest et de se faire passer pour un sourd-muet dénote lui aussi un esprit naïf et enfantin.

Holden est à cheval entre deux âges de la vie, l'enfance et le monde adulte. Ces adultes qu'il va cotoyer pendant ces trois jours – des adultes qui ne sont ni ses parents ni ses professeurs – ne vont lui inspirer que répulsion. Malgré son désir de leur ressembler, d'agir comme eux, un obscur instinct lui fait comprendre qu'il n'est pas comme eux, qu'il n'appartient pas à ce monde étrange et redoutable des adultes.

Il en est de même pour la sexualité. Il ne cesse d'en parler, de penser aux filles, de tenter de les séduire. Mais quand vient le moment de passer à l'acte, il se défile et essaye de trouver une bonne excuse afin de ne pas aller plus loin que le simple flirt.
Il est difficile de devenir un adulte sans avoir à renier une part de son innocence. C'est cela que va comprendre Holden, qui ne cesse de s'étonner de l'aisance avec laquelle certains jeunes garçons de son âge s'apprêtent à sauter le pas et à devenir des adultes à part entière. S'ils y arrivent si facilement, est-ce parce qu'ils ont cessé de s'interroger et de rêver le monde qui les entoure ? Est-ce que devenir adulte, c'est abdiquer ?

Holden est de ceux qui ne veulent pas se rendre sans conditions. Il souhaite devenir adulte mais il ne veut pas, plus tard, ressembler à son père, à ses professeurs, à tous ces hommes pour qui la vie se réduit à une lutte acharnée où le meilleur doit l'emporter. En cela Holden s'affirme déjà comme un précurseur et un représentant involontaire de la Beat Generation. Mais il est aussi et surtout un symbole intemporel de l'adolescent en rupture avec le système établi.


Ce qui sépare Holden caufield de nos adolescents d'aujourd'hui, c'est seulement le langage parfois désuet qu'il utilise. Pour le reste, il s'avère être d'une étonnante actualité, ce qui explique en partie le succès phénoménal de ce roman qui continue – près de soixante ans après sa parution – à être lu par des millions de jeunes.

Holden Caufield, ce symbole intemporel de l'adolescence n'a d'ailleurs pas été sans me rappeler – par ses côtés tour à tour attachants et agaçants – le personnage de Bone créé par Russell Banks. Autres temps, autres moeurs, mais les années et les modes passent sans altérer l'image de ce personnage qu'est Holden Caufield, une figure archétypale de la révolte adolescente. Ce sont ces archétypes qui bien souvent sont la marque des grands auteurs.

Avec Holden Caufield, J.D. Salinger a offert à la littérature mondiale un personnage intemporel et universel dans lequel chaque lecteur reconnaîtra un aspect – présent ou passé – de lui-même à cet âge si périlleux qu'est celui de l'adolescence.


L'avis de Hank et de Skanderkali.




5 commentaires:

rennette a dit…

UN grand classique que je devrais certainemetn relire si toutes les parutions m'en laissaient la possibilité !!
jolie photo avec le FLATIRON en fond (un de mes immeubles préférés !

rennette a dit…

je précise si "toutes les parutions nouvelles à lire et à découvrir m'en laissent le temps "

Florinette a dit…

J'ai été très impressionnée par ce livre surtout quand j'ai vu à quelle époque il a été écrit, je comprends le succès mondial qu'il a remporté et le bouleversement qu'il a suscité chez des milliers de jeunes lecteurs !!

Zorglub a dit…

La "critique" est bientot aussi longue que le roman. Je n'ai pas dutout accroché à ce livre, j'ai peut etre loupé qqes choses ? je trouve que c'est un livre surestimé

Joelle a dit…

Je n'ai jamais du passer par la case "révolte ado" alors car je n'ai pas vraiment accroché à ce roman ! mdr !! Je ne sais pas, je suis peut-être trop cynique car j'ai trouvé toute la "quête" de Holden plutôt vaine et inutile.