mercredi 6 février 2008

Sonic Killers


"Speed Queen" Stewart O'Nan. Roman.

Editions de l'Olivier / Le Seuil , 1998.

Traduit de l'américain par Philippe Garnier.



« C'était ça mon surnom dans les journaux – Speed Queen, la Reine du Speed. J'ai toujours été un peu plus vite que le reste du monde. C'est sans doute pour ça que je suis ici, d'ailleurs. Je ne m'arrête pas toujours pour réfléchir, je veux foncer. Lamont disait toujours que j'étais bâtie pour foncer. C'est vrai ; le monde m'a toujours paru un peu lent. C'est chimique, je crois. Tout ce que je faisais allait dans le même sens. Quand je me défonçais, je n'avais pas besoin de manger ni dormir ni rien, juste de monter dans cette Roadrunner et foncer. »


C'est ainsi que commence la confession de Marjorie – Speed Queen – alors qu'elle attend dans le couloir de la mort l'heure de son exécution. Grâce à son avocat, elle a obtenu de pouvoir enregistrer sur deux cassettes audio le récit de sa vie et des circonstances qui l'ont amenées à encourir la peine capitale. Cette confession sera ensuite remise – dans le but d'être publiée – à un célèbre écrivain qui n'est autre que Stephen King. Marjorie est en effet une admiratrice de cet auteur dont elle a lu quasiment tous les romans et dont elle connaît sur le bout des doigts l'univers glauque et terrifiant.
Elle ira même – dans sa naîveté – jusqu'à émettre quelques suggestions et conseils d'écriture à l'intention du romancier, dans le but de donner plus de relief à sa relation des faits.
Au cours de cette nuit qui précède son éxécution – alors qu'au dehors manifestent les partisans et opposants à la peine de mort – Marjorie va se lancer dans un long monologue où elle tentera de relater et d'expliquer – sans faux-semblants – les circonstances et les évenements qui l'ont menée jusqu'à la peine capitale.

C'est d'abord son enfance dans un endroit perdu de l'Oklahoma – Depew – au bord de la mythique Route 66, en compagnie de ses parents et du vieux chien Jody-Jo. Puis ce sont les déménagements pour se rapprocher de la capitale de l'état : Oklahoma-City.
C'est à Edmond, à l'époque de l'adolescence et peu après la mort de son père, que Marjorie commence à déraper : échec scolaire, alcool, drogues et médicaments.

Elle abandonne rapidement les études pour devenir serveuse dans divers restaurants de fast-food et stations-service. C'est d'ailleurs alors qu'elle travaille dans une station-service qu'elle fait la rencontre de Lamont, un marginal amateur de « muscle-cars », ces voitures aux moteurs boostés pour la vitesse.
Très rapidement cette rencontre va se conclure par un mariage puis par la naissance d'un petit garçon : Gainey. Mais ces deux évenements ne sonneront pas le glas des dérapages de Marjorie et de Lamont. Alcool, drogue, Trash-Food, ainsi que petits trafics et larcins en tous genres amélioreront leur ordinaire tandis que Marjorie continue à exercer ses jobs de serveuses dans les Drive-Thru de la région, ces « restaurants » où le client se fait servir son repas sans sortir de voiture.


C'est un banal accident de voiture, au cours duquel la police va découvrir un sachet d'héroïne, qui va faire que Marjorie va se retrouver pour six mois dans un centre de réinsertion. Là, elle va faire la connaissance de Natalie Kramer, avec qui elle va lier de solides liens d'amitié. Cette complicité entre les deux jeunes femmes ne cessera pas avec la fin de leur détention puisque Marjorie proposera à son amie de venir partager l'appartement qu'elle occupe avec Lamont et Gainey. Elle lui trouvera également un emploi de serveuse. Très vite, la troublante et perverse Natalie va devenir l'amante de Marjorie, mais aussi de Lamont.


Le trio ainsi constitué, la vie va continuer, au gré des relations clandestines et sado-masochistes qu'entretient Natalie avec de ses deux partenaires, une vie où la prise d'alcool, de drogues, de médicaments et de nourritures écoeurantes – saturées en graisse, en sucres et en hormones – entretient le quotidien. C'est d'ailleurs une histoire de drogue qui va tout faire basculer. Une transaction organisée par Lamont se passe mal. Une importante somme d'argent est dérobée dans l'appartement alors que ses occupants sont absents. Il va falloir rembourser les créanciers. Mais ceux-ci sont fermement décidés à récupérer leur avoir dans les plus brefs délais. Comment réunir en si peu de temps une telle quantité d'argent ? Impossible. Une seule solution s'impose alors : la fuite.
Le trio, en compagnie du nourrisson, va alors se lancer dans une course éperdue, espérant réunir – dans le meilleur des cas – la somme dûe, où franchir la frontière mexicaine et réussir à se faire oublier.
C'est alors que Marjorie émet une idée qui permettrait de récupérer rapidement et facilement de l'argent. Pour cela, il faut retourner à Depew, dans la maison où elle a grandi avec ses parents.
C'est à partir de ce moment que le trio va se trouver entraîné dans une spirale de violences, de tortures et de meurtres qui ne prendra fin qu'au Nouveau-Mexique, après un périple sanglant qui leur vaudra le surnom de « Sonic Killers » de la part des journaux, en référence à un massacre pérpetré dans un restaurant de la chaîne de fast-food Sonic.


Au cours de cette longue nuit – sa dernière – Marjorie va revenir sur cette descente aux Enfers, décrivant en détail ses tribulations, émaillant son récit de digressions sur sa détention ainsi que ses appréciations sur les différents moyens que les états fédéraux d'Amérique du Nord mettent en oeuvre pour l'exécution de la peine capitale. Pour elle ce sera une injection létale. Répondant scrupuleusement au questionnaire que lui a envoyé Stephen King, elle reviendra sur ses actes passés et évoquera ce qui à ses yeux est le plus cher : son enfant et sa foi toute neuve en Jésus-christ.
Au sujet de sa mort imminente, elle passe en revue ce qui lui manquera le plus de cette vie qui va s'achever quand retentiront les douze coups de minuit.


« Ce qui me manquera le plus de ce monde-ci.
Tout.
Mon fils. Ne plus m'amuser avec lui ça me manquera.
Les frites ça me manquera. Cette première grosse lampée qu'on prend sur un cherry slush qui vous gèle la cervelle et vous donne mal au crâne. Les carnavals ça me manquera, les foires, les fêtes foraines. Le Gravitron me manquera et le Tilt-A-Whirl, le Zipper et le Whip, le Spider et le Roundup, le Roll-O-Plane. Ça me manquera cette secousse dans l'estomac quand on passe en haut de la grande roue. Les funnels cakes ça me manquera aussi, et le maïs grillé, et les pâtés frits avec des cuisses de dinde, lécher des Sno-Kones. Conduireça me manquera. Sortir ma main par la fenêtre pour sentir la résistance de l'air.
Des tas de choses me manquent déjà. Le ventre de Lamont et cette façon qu'il avait de laisser un doigt de crème à raser derrière chaque oreille. Notre appartement me manque, notre lit – notre Roadrunner, évidemment.
Les intempéries. Le cinoche.
Je sais pas, moi, tout. C'est pas une bonne question à poser maintenant. Dites seulement que ça me manquera de vivre. »


Bien sûr, Marjorie éprouve du remords pour ses actes, mais elle ne quémande pas le pardon des proches des victimes ainsi que de la société. Elle donne uniquement sa version des faits, une version dans laquelle, malgré sa complicité évidente et sa présence sur les lieux lors des meurtres, elle n'aurait tué personne. Réalité, manipulation ?
C'est en tout cas avec lucidité, résignation et sang-froid qu'elle attend le moment où elle sera allongée et sanglée sur une table, attendant l'injection mortelle qui la conduira vers un sommeil qui ne connaîtra ni rêves ni réveil.

Avec « Speed Queen », Stewart O'Nan fait une fois de plus l'effrayant constat d'une société américaine à la dérive, une société qui gave ses enfants d'images violentes et perverses, de nourritures innommables et de fantasmes illusoires de gloire, de jouissance, de célébrité et d'argent facile. Il nous dépeint ici la misère sociale et culturelle dans laquelle évoluent ces enfants de l'Amérique profonde, ces jeunes adultes qui stagnent dans une adolescence interminable, victimes d'illusions et de rêves qui s'avèrent bien trop grands pour eux.

Stewart O' Nan dresse ici un portrait alarmant de ces jeunes gens qui n'ont de choix qu' entre la plus grande marginalité et le conformisme le plus obtus.

Les personnages qu'il met ici en scène sont à la fois des bourreaux et des victimes. Victimes d'une société dans laquelle ils ont bien peu de place, si ce n'est pour accomplir les jobs les plus minables et consommer à outrance les images et les nourritures les plus répugnantes.

La nourriture, d'ailleurs, tient une très grande place dans ce roman, au point que le traducteur à du établir dans les dernières pages un glossaire « Fast-Food » à l'usage de celles et ceux qui ne connaissent pas ces atrocités culinaires que sont les Baloney ( « sorte de saucisson de viande pressée et reconstituée, très bon marché, tellement factice que le mot en est arrivé à signifier « balivernes », « foutaises », « menteries ». », les Biscuits (« petits pains au soda et au lard qui n'ont rien à voir avec les biscuits »), les Dipsy-Doodles (« boules de glace flottant dans du Pepsi ou de la root beer ») ainsi que des boissons telles que le Champale (« sorte de « wine cooler », horrible compromis entre vin et ginger ale »).

Ces mets peu ragoûtants sont – faut-il le rappeler – l'ordinaire de toute un pan de la société américaine – la plus pauvre en général – et sont emblématiques de l'état de déliquescence culturelle à laquelle sont soumis certaines classes sociales, tout ceci savamment orchestré par les grands groupes financiers en charge de l'alimentation.


Fast-Food, Fast Cars, voici l'univers dans lequel évoluent Marjorie, Lamont et Natalie, un univers de consommation éffrenée et immédiate, une culture de l'instant, tout entière vouée à la satisfaction des sens et qui ne laisse pas de place à la frustration et au manque. Quand malheureusement cette frustration et ce manque viennent à subvenir, c'est à un déferlement de violence qu'il faut s'attendre. Cette situation, même si elle est décrite ici dans une société qui n'est pas la nôtre : les Etats-Unis, ne doit pas nous laisser croire qu'elle est une singularité culturelle propre à l'Amérique du Nord. Ce cauchemar consumériste et meurtrier se met insidieusement en place dans nos sociétés européennes elles aussi jetés en pâture à l'insatiable et mortifère appétit des grands lobbys financiers. A lire d'urgence.




3 commentaires:

goelen a dit…

je n'avais jamais entendu parler de ce roman. Mais je note en espérant pouvoir le lire rapidement (O joie de la recherche en biblio) car les dérives de la société américaine m'intéresse beaucoup. J'ai répondu à ton commentaire sur mon blog. T'es dans la boucle...

lorelei22 a dit…

Hum, ça a l'air chouette! J'aime beaucoup ton blog très riche en informations diverses et variées, moi qui suis sans arrêt à la recherche de nouvelles lectures, ici je suis servie. Merci.

Joelle a dit…

Je le note ... je n'en avais jamais entendu parler (ou bien je ne savais pas de quoi cela parlait !) mais cela a l'air bien intéressant.