dimanche 17 février 2008

"Un Dessert de Gaufrettes"




"La Main d'oublies" Sophie Nauleau. Récit.
Editions Galilée, 2007.





« La main d'oublies » de Sophie Nauleau n'est ni un roman, ni un récit, ni même un essai. Il est en fait les trois à la fois.

L'auteure se penche ici sur la fascination qu'elle éprouve pour une peinture qu'elle découvrit en visionnant le film d'Alain Corneau : « Tous les matins du monde », adaptation du roman éponyme de Pascal Quignard.




« Monsieur de Sainte Colombe, à son lever, caressait de la main la toile de Monsieur Baugin et passait sa chemise. » (Tous les matins du monde – Pascal Quignard – Gallimard, 1991)

Cette peinture, « Le dessert de gaufrettes » réalisée par Lubin Baugin (1610-1663) probablement en 1631 et exposée au Musée du Louvre est considérée comme un des chefs-d-oeuvre de la Nature Morte française du XVIIème siècle.

« Une nature morte de quarante et un centimètres de haut sur cinquante-deux. L'extrêmité d'une table rectangulaire recouverte d'un linge uni voisinant l'indigo délavé. À main gauche, le petit côté avec ses angles visibles, sa perspective contraire à la perpendiculaire et le pli de la nappe, sobre godet. Je décrivais le minimalisme de Baugin. Le mur gris dont on ne voit qu'un retour, toujours côté jardin. Et l'appareillage soigné et régulier des pierres alignées rappelant l'intérieur froid des châteaux de la Loire à la morte saison. Le fond dans l'obscurité de l'encoignure et le contour des blocs que l'on croit deviner en plissant les paupières. Enfin, le vide derrière la table où pourrait se glisser un être, humain ou fabuleux. Voilà pour le cadre, mystérieusement désert. Sur ce coin de table sont posés trois objets. Au-devant, une assiette en étain. Derrière, un verre soufflé d'une finesse extrême, tels que Perec les appréciait. À droite, une bouteille aveuglée par un treillis de paille sans ajour.
[...]
Dans Le Dessert de Gaufrettes, l'assiette déborde de la table et mange le pied du verre. Le calice à huit pans est rempli, à peu près à mi-corolle, d'une boisson à la robe alezane. Le collet de la bouteille est bouché par un chiffon d'étoffe ou de papier blanc. La lèvre du goulot est nue, affleurant à découvert dans le prolongement de la claie jaune. Et deux petites anses, au bas et en haut de la panse, guident une cordelette toute simple mais élégante. C'est une bonbonne ronde et godronnée comme les côtes d'un melon, soeur de lait française des fiasques d'Italie, en plus courtaude. Les brins, entrelacés depuis le fond jusqu'au col, ressemblent à des canisses de paille ou de raphia – plus souples que l'osier de la dame-jeanne que j'avais ramassée un soir, à l'entracte de Cyrano, sur la scène du théâtre de Chaillot. Et, en poursuivant dans le sens des aiguilles d'une montre, tu retrouves l'assiette en métal argent, légèrement creuse et bordée d'un large marli qui remonte en forme de frisbee. Elle est tellement lustrée qu'on dirait le miroir d'étain du ciel chauffé à blanc du peintre et écrivain Eugène Fromentin.[...]
On l'appelle Le Dessert de Gaufrettes parce qu'il y a dans cette assiette une poignée de pseudo gaufrettes disposées en étoile. Ce sont des biscuits enroulés comme on roule une pâte brisée sous un rouleau à pâtisserie, ou une feuille cartonnée entre la paume des mains pour simuler une longue vue. Ils sont sept, de même que les sept pierres du mur de refend. Copeaux de lumière joliment gaufrés et de la taille de la fourchette du père Adam. »







Nature Morte donc, que ce « Dessert de Gaufrettes ». Il n'est cependant pas inutile de rappeler que le genre pictural qu'est la Nature Morte n'est pas – comme on serait tenté de le croire – une simple représentation esthétique d'objets disposés de manière harmonieuse afin de créer chez le spectateur un sentiment d'admiration et d'émerveillement devant la reproduction en deux dimensions d'objets courants et de fruits, légumes, fleurs, etc... Il ne peut pas non plus être réduit à un simple exercice de style dans lequel le peintre apporterait la preuve de son habileté à retranscrire sur la toile la représentation du réel.

La Nature Morte appartient avant tout au genre pictural des « Vanités », tableaux destinés à la méditation solitaire devant l'impermanence du monde sensible mais aussi et surtout du spectateur qui doit comprendre que lui-même est voué au délabrement et à la mort.
Ce style pictural qui a fait florès au XVIIème siècle, à grand renfort de crânes humains et autres accessoires morbides, s'est exprimé dans le genre de la Nature Morte avec plus de discrétion.
En observant en détail nombre de tableaux de l'époque, on ne compte plus les éléments symboliques destinés à rappeler au spectateur l'impermanence de toutes choses : coupes renversées ( Frans Ryckhals), pétales détachés de la tige des fleurs (Anthony Claesz), gâteaux à demi consommés (Willem Claesz Heda), mouches (Abraham Mignon), etc...

« Aux XVIe et XVIIe siècles » dit Pascal Quignard, « on ne disait pas nature morte. [...] Les Hollandais disaient des vies immobiles. Les Espagnols disaient des peintures de cave où on vend le vin et les jambons. Les Français disaient des vies coyes, des vies silencieuses. Coye était une forme plus usuelle que le féminin coite, qui est formé sur la forme latine et savante quiète. »

Au début de « La main d'oublies », Sophie Nauleau, observant « Le Dessert de Gaufrettes » de Baugin ne perçoit pas cette peinture comme un exemple de peinture de Vanités.

« Vanité des vanités, tout n'est que vanité », prétend le rouleau de l'Ecclésiaste. Au Louvre, face aux vulnérables enroulements des gaufrettes, je n'ai perçu ni désenchantement, ni défaut d'orgueil, ni sujet vain. Juste la merveilleuse fragilité d'une image peinte à deux millénaires de la première fête des Tabernacles. À l'évidence, l'artiste avait voulu représenter une invite et non une vanité, ou alors une buée des buées comme aiment à le dire les Hébreux. Car rien chez Baugin n'a encore commencé. Il n'y a ni miettes, ni insectes, ni sablier. Pas plus que d'épluchures, rongeurs, huîtres béantes ou fruits tavelés. Nulle morsure du temps. Nul indice putréfié. Juste l'éphémère d'un dessert intact, et qui dure. Ainsi un homme patient, il y a bien longtemps, avait fait de quelques chatteries beurre frais le sujet d'une peinture. »

C'est en relisant attentivement « Tous les matins du monde » que Sophie Nauleau a trouvé dans le texte de Quignard – quand le fantôme de la défunte Mme de Ste Colombe vient rendre visite à son mari inconsolable : « Je suis venue parce que ce que vous jouiez m'a émue. Je suis venue parce que vous avez eu la bonté de m'offrir à boire et quelques gâteaux à grignoter. », dit le fantôme qui hante Tous les matins du monde. Le corps d'une femme défunte revient neuf fois de l'au-delà, traversant le récit, telle la petite souris trottinant dans la chambre sans qu'on la voie jamais : à sa première visite, « une gaufrette est à demi-rongée ». [...] Il m'a fallu longtemps avant de remarquer que l'une des pâtisseries du tableau était bel et bien légèrement abîmée. C'était pourtant la plus voyante, rayon de lune alvéolé, gaufrette ébréchée volontairement placée sur le dessus. »




Mais ce qui fait l'argument principal du livre de Sophie Nauleau, c'est avant tout l'interrogation posée par le choix de l'appellation – décidée par les historiens d'art – du tableau de Baugin, sous le titre de « Dessert de Gaufrettes ».

Qu'en est-il de ces gaufrettes ? Les pâtisseries peintes par Baugin, ces rouleaux de pâte cuite, ont en effet bien peu à voir avec ces biscuits que nous connaissons sous le nom de gaufrettes. Elles ressembleraient plutôt à nos cigarettes russes ou encore aux crêpes dentelle bretonnes.

S'étant renseignée auprès de spécialistes, historiens d'art, conservateurs de musée, Sophie Nauleau n'a rencontré au mieux que réponses évasives et fins de non-recevoir.
Pourtant, elle ne désarme pas et c'est ainsi qu'elle va se lancer dans cette recherche de la vérité afin de corriger cette appellation de gaufrettes qui apparaît à ses yeux comme une manifestation d'une certaine paresse de la curiosité et de l'exactitude historique.

« Ce n'est point ergoter pourtant que de réclamer le mot juste.[...] Ainsi s'en tenir aux gaufrettes, outre l'erreur d'anachronisme, équivaut à se satisfaire d'un ersatz et à donner, plus ennuyeux encore, dans l'artifice et l'inexactitude.
Un à-peu-près n'est rien qu'un coup d'épée dans l'eau. Pas plus d'effet, autrement dit, que de piler du lait dans un mortier. On a suffisamment seriné aux taciturnes et aux êtres secrets que parce que n'était pas une réponse pour s'empêcher de se laisser aller aux approximations, a fortiori quand on se trouve en présence d'un chef-d'oeuvre. Quelle vie enclose voulait-il perpétuer celui qui s'appliqua jadis, des heures et des heures, à manier les couleurs ? N'ayant jamais considéré la curiosité comme un vilain défaut, fouiller dans le passé m'est apparu la moindre des choses. Baugin valait bien un office, et le temps consacré à peindre qu'un Homo Sapiens du nouveau millénaire se creuse un tant soit peu les méninges. J'ai repris à mon compte l'inexistante affaire du Dessert de Gaufrettes. Et, bien que sans armée, j'ai fait de la salle 27 du département des peintures françaises mon quartier général. »

C'est alors à une investigation digne d'un roman-policier que Sophie Nauleau va se livrer, explorant les salles d'exposition et les livres, interrogeant historiens et pâtissiers, allant jusqu'à rencontrer Alain Corneau et Pascal Quignard.
La réponse à ses interrogations va lui apparaître – après maintes recherches – en consultant le Larousse ménager de 1926 dans lequel elle va enfin trouver le nom exact de ces pâtisseries « oubliées ».

Au-delà de ce qui pourrait faussement apparaître comme une recherche un tant soit peu futile, c'est à une réflexion sur le pouvoir des mots que nous invite Sophie Nauleau.
Ce pouvoir n'est pas à prendre à la légère. Un mot ne peut être remplacé par un autre sans être susceptible de corrompre le sens de ce qu'il indique. C'est également l'amer constat d'une langue qui voit disparaître certains termes précis, malhabilement remplacés par d'autres mots, plus usuels, plus contemporains, des mots-génériques qui désignent tout et n'importe quoi au mépris de l'exactitude de ce qu'ils sont sensés décrire.

C'est un exemple de l'appauvrissement de la langue qui nous est ici démontré, un appauvrissement qui, par ses effets pervers, induit la confusion et l'incompréhension de ce qui est montré.
Comment décrire un être, un objet, un phénomène s'il n'existe plus de mots pour désigner ceux-ci ? Remplacer un mot par un autre, plus accessible, plus actuel, n'est-ce pas faire preuve d'inexactitude, au risque de travestir la vérité ?
N'oublions pas que ces manipulations sur les mots – bien loin des innocentes gaufrettes de Baugin – ont été et sont encore, une spécialité des régimes totalitaires et ultra-libéraux qui excellent à pervertir le langage en détournant les mots de leur sens premier. Georges Orwell a d'ailleurs très bien décrit ce phénomène avec l'usage de la novlangue dans l'effrayant « 1984 ».

C'est la recherche et l'exhumation d'un mot enfoui sous la poussière des ans – un mot remplacé par un autre, malhabilement plaqué sur un vide, comme une rustine inadaptée – qui se trouve au coeur du récit de Sophie Nauleau. À travers cette recherche basée sur le tableau de Lubin Baugin, l'auteur nous invite à suivre un récit empreint d'anecdotes et de références à la littérature, à la peinture, à la poésie, au cinéma, à la gastronomie ainsi qu'à la philosophie et à la contemplation.
Un livre qui, en tout cas, suscite l'envie de lire ou relire « Tous les matins du monde » de Quignard, de voir ou de revoir le film d'Alain Corneau, de contempler silencieusement « Le Dessert de Gaufrettes » et d' écouter Jordi Savall interprétant les pièces pour viole de gambe de Monsieur de Sainte Colombe.
Une invitation à un festin des sens.









Frontispice d'Ernest Pignon-Ernest

5 commentaires:

Katell a dit…

Cher Bibliomane, j'ai honte de mon commentaire après la lecture de ton ressenti si extraordinairement bien exprimé ;-)

canthilde a dit…

Et bien, tant de verve pour une pâtisserie ! Fascinant de construire une intrigue à partir d'un tableau d'apparence si anodine...

marie a dit…

Magnifique cette critique de livre!
Je suis surprise de découvrir que les "vanités" ne sont pas seulement les tableaux avec une représentation de crâne humain.Merci de me l'apprendre.
Quant à l'appauvrissement de la langue elle est certaine, oui pour les pâtisseries comme celles-ci mais elle concerne aussi bien d'autres domaines les tissus par exemple. Tarlatane, tussor, damas, calicot, faille, etc Bizarrement nos ancêtres étaient plus riches en vocabulaire que nous en bien des domaines...
Les oublies, je connais ça par ouï-dire, il me semble avoir "entendu" dans mes lectures un vendeur qui passait dans les rues en criant: "marchand d'oublies"! Bon si ce n'est cette explication, c'est dans une vie antérieure (de gourmande)
Bravo encore pour cette belle note!

Anonyme a dit…

cher ami
bravo pour cet article qui donne envie d'en savoir plus sur ce grand moment de l'histoire de l'art, ca donne aussi envie de manger des gaufrettes
l'extrait de ce très beau film est bien mais en tant que musicien je ne supporte pas du tout l'approximation dans le jeu de viole en play-back de JP Mariel, c'est (étonament) très mal fait! ca m'avait dailleurs un peu gâché le film mais mais mais mais mais qu'est-ce quye je raconte, je ne suis plus du tout dans le sujet !!
grosses bises
Laurent

rennette a dit…

bingo !!! adopté !!! et rajouté à ma liste !!! trop tentant !!!