samedi 8 décembre 2007

Sainte Marie ?


"À l'abri de rien" Olivier Adam. Roman. Editions de l'Olivier, 2007





« Pas besoin de préciser. Nous sommes si nombreux à vivre là. Des millions. De toute façon ça n'a pas d'importance, tous ces endroits se ressemblent, ils en finissent par se confondre. D'un bout à l'autre du pays, éparpillés ils se rejoignent, tissent une toile, un réseau, une strate, un monde parallèle et ignoré. Millions de maisons identiques aux murs crépis de pâle, de beige, de rose, millions de volets peints s'écaillant, de portes de garage mal ajustées, de jardinets cachés derrière, balançoires barbecues pensées géraniums, millions de téléviseurs allumés dans des salons Conforama. Millions d'hommes et de femmes, invisibles et noyés, d'existences imperceptibles et fondues. La vie banale des lotissements modernes. A en faire oublier ce qui les entoure, ce qu'ils encerclent. Indifférents, confinés, retranchés, autonomes. Rien : des voitures rangées, des façades collées les unes aux autres et les gosses qui jouent dans la lumière malade. Le labyrinthe des rues aux noms d'arbres absents. Les lampadaires et leurs boules blanches dans la nuit, le bitume et les plate-bandes. La ville inutile, lointaine, et le silence en plein jour. »


C'est ici, près de Calais, que vit Marie avec Stéphane son mari, et ses deux enfants, Lise et Lucas.
Depuis qu'elle a été licenciée, elle reste toute la journée dans ce pavillon encastré au milieu d'un de ces innombrables lotissements sans âme qui poussent comme des verrues et qui s'étalent comme des chancres dans le paysage. Marie se sent inutile. Entre les tâches domestiques et les allers-retours pour déposer et rechercher ses enfants à l'école, elle a l'impression de devenir transparente, d'être un fantôme, une silhouette sans relief qui accomplit chaque jour les mêmes gestes et prononce les mêmes paroles.
Marie voit peu à peu ses rêves de jeunesse s'étioler, ses fous rires et ses espoirs d'adolescente disparaître inexorablement entre les courses à Auchan, la planche à repasser et le ronronnement stupide de la télévision.Quelque chose s'est brisé et Marie en a assez, elle n'en peut plus de cette existence artificielle, de ces gesticulations quotidiennes inutiles et incohérentes qui rendent l'existence pire que la mort elle-même.


C'est par hasard que son chemin va croiser celui d'êtres qui, plus encore qu'elle, vivent comme des fantômes.
Eux, ce sont les « Kosovars » comme on les appelle par ici, ces réfugiés de partout et d'ailleurs venus s'échouer sur ces côtes du Pas-de-Calais dans l'hypothétique espoir d'atteindre un jour l'Angleterre.

Ils ont parcouru des milliers de kilomètres, seuls ou en groupes, ils ont bravé de multiples dangers, ils ont dépensé tout ce qu'ils avaient pour finalement se retrouver bloqués ici, face à la mer grise, condamnés à errer dans le froid et la nuit, devenus des sans-abris parce qu'une crapule devenue ministre de l'intérieur a un jour décidé de fermer le centre de Sangatte.

Depuis, ils vivent comme des ombres, avec la peur pour seule compagne, peur des policiers, de leurs insultes, de leurs chiens et de leurs matraques, peur d'être expulsés et renvoyés vers leurs pays d'origine qu'ils n'ont pas fui par simple envie de faire du tourisme.

Alors ils rôdent, de jour comme de nuit, comme des spectres, sous la pluie, dans le froid, à l'abri de rien.
Face à la détresse de ces hommes Marie va s'investir à fond et intégrer un réseau d'aide aux réfugiés afin de leur apporter un peu de nourriture, de chaleur et de compréhension. Elle va donner tout ce qu'elle a : temps, argent, nourriture, vêtements, afin de venir en aide à ces parias que l'on traite de pire manière que les animaux. Dans cette activité, Marie qui se sentait si peu exister auparavant, va finalement trouver dans les regards de reconnaissance de ces hommes la preuve de sa non-irréalité.
Chargée d'une mission envers les autres, envers ceux qui, bien plus qu'elle, ont perdu toute reconnaissance de la société, Marie va enfin pouvoir retrouver une épaisseur, une image d'elle-même qu'elle croyait à jamais disparue.

Mais, à trop s'investir pour les autres, Marie en vient à négliger de plus en plus sa propre famille et très vite l'incompréhension, le doute et la douleur vont s'installer dans le cercle familial. Quant à l'entourage, les voisins, les camarades de classe des enfants, ce seront l'hostilité, les insultes et le mépris qui vont s'exprimer et se déchainer à l'encontre de Marie.

Mais rien ni personne ne fera céder la jeune femme qui ira jusqu'au bout de sa mission, quitte à endurer les crachats, à risquer sa vie et à frôler la folie.


« À l'abri de rien », le dernier roman d'Olivier Adam, dresse le portrait d'une femme qui s'engage dans un combat désespéré contre l'indifférence et l'arbitraire de notre société contemporaine. Dans cette lutte inégale contre les préjugés, le racisme et l'intolérance, cette jeune femme si ordinaire, va engager toutes ses forces et dépenser toute son énergie pour une cause qui lui aurait valu autrefois un statut proche de la sainteté mais qui, dans notre société actuelle pétrie d'égoîsme, lui vaudront d'être considérée comme une demie-folle, une marginale et une irresponsable.

Car à l'instar de ces personnages du passé qui abandonnaient toutes leurs possessions pour venir en aide à leurs prochains, Marie va se lancer à corps perdu dans un combat contre les forces de l'exclusion et de l'intolérance. Ce combat, dans un monde où règne le cynisme et le mépris de l'autre ne peut bien évidemment qu'être perdu d'avance devant les murailles d 'incompréhension et d'égoïsme dressées par l'accumulation de mesures politiques rigoristes destinées à encourager les sentiments les plus bas et les plus méprisables d'une société toute entière vouée à la stigmatisation et au rejet des plus faibles.

C'est un aspect de ce combat que nous décrit Olivier Adam dans ce roman plein d'ombres et de lumières, ce récit âpre et douloureux où s'expriment toutes les contradictions et toutes les carences d'une société basée sur la prédominance de la notion de l'Avoir sur celle de l'Être. Un très grand roman.

5 commentaires:

cathulu a dit…

J'ai vu l'auteur sur France 5 , mais ton billet me donne plus envie de le lire que ce qu'il en a dit. je dois être allergique aux ours teints en blond ! :)

Sibylline a dit…

Hello Pascal ;-)
Moi aussi j'ai lu ce livre.
http://www.lecture-ecriture.com/critique_livre.php?livre=1756
Je ne l'ai pas vu de la même façon (mais la richesse de vue naît des différences ;-)) mais je l'ai également énormément aimé. Un talent indiscutable.

cathe a dit…

Merci pour le lien :-)

(pourquoi on ne peut plus mettre le lien sur notre blog dans les commentaires ????? )

Joelle a dit…

Depuis qu'il a été nominé au Goncourt et qu'il a eu le prix France Télévision, il est introuvable à la biblio ... il faudra que j'attende que son succès médiatique se calme !

Sibylline a dit…

J'aurais bien voulu qu'il l'ait, le Goncourt...

Et oui. Je trouve aussi que ce fournisseur de blog est un des plus embêtants pour la communication. (réponse à Lucy sur un autre sujet et à Cathe ici) ;-)