lundi 21 janvier 2008

Le Der des Ders



"C'était la guerre des tranchées" Jacques Tardi. Bande-Dessinée.

Casterman, 1993.



Hier matin, dimanche 20 janvier 2008, s'est éteint paisiblement à Brioude (Haute-Loire) Monsieur Louis de Cazenave, âgé de 110 ans. Cet homme était l'avant-dernier « poilu » survivant du conflit meurtrier qui ensanglanta l'Europe entre 1914 et 1918.
C'est donc Lazare Ponticelli (110 ans lui aussi) qui deviendra aux yeux de l'Histoire, le « Der des Ders », l'ultime survivant français de cette tragédie qui fit 9 millions de morts et laissa 6 millions d'invalides.

La France perdit dans ce conflit 10 % de sa population masculine active, soit en moyenne 900 soldats tués chaque jour. De cet enfer, bien peu reviendront sans séquelles physiques ou psychologiques.
C'est à partir de 1920 que fut émise l'idée de rendre hommage aux soldats non-identifiés morts pour la France. C'est donc le 11 novembre 1920 (jour anniversaire de la signature de l'armistice le 11 novembre 1918 à Rethondes) que sera inhumée, sous l'Arc de Triomphe de la place de l'Etoile à Paris, la dépouille du soldat inconnu.
Le 11 novembre est devenu, suite à la loi du 24 octobre 1922, le « Jour du Souvenir » en France mais aussi en Belgique, au Canada et aux Etats-Unis. Dédiée à l'origine aux soldats morts, cette commémoration sera étendue également aux vétérans de ce conflit.

Depuis, de nombreuses années se sont passées – presqu'un siècle – et les rangs des vétérans se sont éclaircis jusqu'à ce jour de 2008 où il ne reste plus qu'un seul témoin de cette tuerie organisée, sophistiquée, industrielle, qui sera le prélude – en ce XXème siècle naissant – à bien d'autres horreurs commises au nom d'idéologies expansionnistes, totalitaires et meurtrières.
Quand le dernier vétéran se sera éteint, que nous restera-t-il pour que cette tragédie ne tombe pas dans l'oubli et pour que nos « apprenants » puissent comprendre la portée du drame qui s'est joué en ce début du XXème siècle ainsi que toute la charge émotionnelle qui en est résultée pour les millions de personnes survivantes ?
Que restera-t-il ? Des photos, quelques rares films d'époque, mais surtout une énorme base de données bibliographiques : romans, témoignages, travaux d'historiens, qui entretiendront la flamme.
Dans cette course contre l'oubli, la littérature romanesque n'est pas en reste, pas plus que le cinéma, d'ailleurs, deux genres qui – au travers d'oeuvres telles que, entre autres, « A l'Ouest rien de nouveau » de Erich Maria Remarque, adapté par Lewis Milestone en 1930, « Les sentiers de la gloire » de Stanley Kubrick en 1957, « Les croix de bois » de Roland Dorgelès, roman porté à l'écran par Raymond Bernard en 1931, etc... – ont pu donner aux lecteurs et aux spectateurs des salles obscures une idée de l'enfer que vivaient au quotidien les combattants des tranchées. Mais quelle serait notre vision de cette tuerie si écrivains et scénaristes ne s'étaient pas appuyés sur les précieux témoignages de ceux qui ont eu la chance de réchapper de ce carnage ?
Sans eux, aurions nous été au courant des conditions de vie dans ces bourbiers où grouillaient les rats et où pourrissaient les cadavres ? Connaîtrions-nous les mutineries de 1917 et les exécutions ordonnées par l'Etat-Major en conséquence de celles-ci ? Pourrions nous toucher du doigt la peur du soldat, au moment de monter à l'assaut, baïonnette au canon ? Ressentirions-nous cette peur de tous les instants, dans le froid, dans la boue, sous un déluge de feu ?

Sans les témoignages des survivants, l'histoire officielle n'aurait retenu que des dates d'offensives et de contre-offensives héroïques menées par les figures hautes en couleurs de généraux qui se sont avérés être – pour la plupart – des brutes sanguinaires et obtuses, envoyant leurs troupes à la boucherie alors qu'ils restaient, eux, bien à l'abri à l'arrière de la ligne de front.

C'est aussi en s'appuyant sur les témoignages des vétérans de 14-18 – dont celui de son grand-père – que Jacques Tardi a réalisé « C'était la guerre des tranchées », bande-dessinée relatant le calvaire quotidien de tous ces hommes arrachés à leur foyer et envoyés vers une mort certaine.
Pas de héros ici, juste des personnages ordinaires, de ceux que l'on croise tous les jours, c'est à dire des types bien pour beaucoup mais aussi une forte proportion de cons et de salauds. Pas de personnages principaux non plus, seulement une accumulation de séquences où chacun, tour à tour, prend la parole et évoque l'univers cauchemardesque de cette guerre des tranchées, de « ce désastre, cette honte, ce recul de la civilisation tout entière »

Tardi rend ici hommage à tous ces hommes, simples soldats jetés là comme du bétail conduit à l'abattoir. Il donne la parole à ces soldats confrontés à la peur, à la souffrance, à la misère, à l'injustice et à l'abjection de leurs officiers, à la lâcheté des uns, au sadisme des autres. Tous porteurs d'une origine et d'un destin différents, français, allemands, belges, anglais, américains, canadiens, mais aussi sénégalais, maghrébins, indochinois... « Ce qui a retenu mon attention, c'est l'homme, quelle que soit sa couleur ou sa nationalité, l'homme dont on dispose, l'homme dont la vie ne vaut rien entre les mains de ses maîtres...cette banale constatation étant toujours valable aujourd'hui. [...] Je ne m'intéresse qu'à l'homme et à ses souffrances, et mon indignation est grande...Il s'agit de notre Histoire, celle de l'Europe, et c'est à Sarajevo que commence le XXème siècle, celui de l'industrialisation de la mort. »

Louis de Cazenave, qui sera inhumé demain, a intégré en décembre 1916 le 22ème régiment d'Infanterie Coloniale avant de combattre au Chemin des Dames avec le 5ème bataillon de Tirailleurs Sénégalais. Tardi, dans son ouvrage, évoque le destin de ces combattants venus des « colonies », humiliés et méprisés, chair à canon idéale pour monter en première ligne :
« Sénégalais, tes ancêtres les Gaulois sont fiers de toi. Tu as froid et tu meurs pour la France. Les pires inepties courant sur ton compte, on te tient à l'écart de la femme du petit blanc qui exploite ta terre et distribue les coups de trique. On dira que tu étais enthousiaste et joyeux à l'idée d'aller te faire étriper, un « grand gosse » reconnaissant et content d'aider celui qui, pour ton bien, t'a imposé sa religion, son pinard et son bacille de Koch. [...]
Et toi, l'Algérien qui venait de l'Atlas pour mourir en Artois...On ne t'en sera pas reconnaissant pour autant. Tu es Français après tout ! ... Mais ça ne durera pas. Toi-même et ton fils combattrez le colon qui fait pousser de la vigne sur la terre qu'il a volée. Vous le chasserez ! [...]
Soldats d' « Afrique du Nord » – 36000 victimes – vous effrayez même le poilu... Quand il vous voit monter en ligne, il sait qu'il se prépare un coup dur, vous passez en premier, mais il devra suivre.
L'Indochinois, ils t'en ont fait voir du pays, les Français ! Corvéable à merci, terrassier, cantonnier, fossoyeur, tu creuses ! ... 40 ans plus tard, c'est le fond d'une cuvette qui servira de fosse commune à l'armée française que tu encercleras et parmi laquelle des légionnaires allemands seront tués. Tu seras en train de libérer ton pays ! »

Louis de Cazenave avec les tirailleurs sénégalais, et Lazare Ponticelli, le Der des Ders, né en Italie et naturalisé français en 1939, voilà que les derniers poilus de l'armée française incarnent, de par ses origines pour l'un, et ses affectations pour l'autre, la diversité ethnique et culturelle de tous ceux qui ont sacrifié leur jeunesse et leur vie pour sauver l'honneur d'un pays qui ne leur a offert en retour que mépris et ingratitude. Les deux derniers poilus de 14 incarneraient-ils un symbole qui pourrait rester en travers de la gorge de certains prosélytes du nauséabond concept d' «identité nationale » ?

Mais la guerre, après tout, n'est-elle pas l'affaire des plus humbles, envoyés au casse-pipe par les plus aisés ?
C'est en tout cas l'impression qui subsiste après avoir refermé « C'était la guerre des tranchées », quand résonne encore dans nos mémoires les mots simples et maladroits d'Edith Bouvreuil dans la carte postale qu'elle envoie à son mari Pierre, ignorant encore que celui-ci ne lui répondra plus jamais :
« [...]C'est ignoble tout ce temps perdu donné à la guerre et à la mort alors que nous pourrions vivre heureux même pauvres. C'est peut-être parce qu'on est pauvre que la guerre est pour nous. Si tu savais mon Pierre comme il y a tellement d'embusqués à Paris des jeunes fils de riches qui n'ont pas l'air malade. C'est pas juste et nous qui voulons du mal à persone ni aux boches ni aux autres. [...] »







7 commentaires:

Nanou a dit…

C'est un très bel hommage que tu rends à ces hommes qui ont donné leur vie et/ou leur jeunesse. Merci pour ce billet très émouvant.

Marie a dit…

Tardi a fait aussi d'excellents albums sur la Commune, il y en a 3 !

goelen a dit…

waou ! beau message que tu délivres à partir de cett bd que je lirai dès que possible. Merci

Stéphane a dit…

Superbe BD avec des dessins très saisissants (Adèle Blanc Sec est pas mal non plus).

14-18 a effectivemment était une guerre de paysans et d'ouvriers.

florinette a dit…

Bravo pour cet émouvant hommage Pascal et cette BD que je ne connaissais pas m'intéresse beaucoup !!

Gachucha a dit…

Sur la guerre 14-18 Tardi a aussi écrit "Adieu Brindavoine"

Pascal a dit…

Marie : J'ai beaucoup aimé aussi "Le Cri du Peuple"

Gachucha : je vais essayer de mettre la main sur "Brindavoine"