samedi 12 janvier 2008

Nuit éternelle



"Requiem pour un sauvage" Vincent de Swarte. Roman.


Société nouvelle des éditions Pauvert, 1999.




Nous sommes au XIIIème siècle dans le Périgord. Un homme est pourchassé. Pourquoi ? Nous ne le saurons jamais. Pas plus que le bébé que l'homme tient dans ses bras. Rattrappé par ses poursuivants, l'homme est abattu. Mais le bébé va miraculeusement survivre et se retrouver au fond d'une caverne. Là, dans l'obscurité, l'enfant va grandir, se nourrissant d'insectes, de petits rongeurs et de lichens. Dans ce monde obscur, son univers sensoriel sera fait de sons et d'odeurs. Mais un jour lui parvient aux oreilles quelque chose d'autre : une voix. Cette voix, c'est celle d'une femme, une prostituée au visage balafré qui va peu à peu attirer l'enfant/homme sauvage hors de sa matrice de pierre et lui permettre de découvrir un monde de formes, de senteurs et de couleurs inédites.



« Ma toute première ivresse, voilà ce que la vue parfaite des formes et des couleurs terrestres me procura, au moins égale à celle contenue dans le vin. Ivre du noir des bois, ivre des fleurs aux entichants effluves, ivre de la transformation du monde quand il s'avance vers vous, une forêt mille arbres, une clairière mille brins de mousse, une feuille mille nervures, ivre de la pierre safranée qui éclairait mon corps de l'intérieur, ivre d'ivresse pure que mes autres sens venaient distiller plus encore, à quoi s'ajoutaient le goût des nouveaux aliments et celui de l'eau claire, et le goût du soleil et le goût de la voix.
Mes escapades étaient de plus en plus hardies ; bientôt, la forêt me fut aussi familière que la grotte. J'appris d'elle ses chênes, ses châtaigniers, ses ormeaux, ses trembles égarés et ses charmes, ses taillis et son houx, ses trous et ses trouées, ses fossés, ses ondoiements et ses silex, ses verts du plus jeune au plus chenu, ses aigres nèfles et ses douces fleurs d'aubépine, ses chapelets d'églantine, ses champignons, ses marrons, ses noix et ses glands, ses insectes et ses nids dans les arbres, et aussi ses habitants dangereux – loups, sangliers, ours et aspics – que je sus éviter d'instinct ou tuer, dépecer et dévorer, pour certains d'entre eux affaiblis ou bébés. Forêt mon toit de feuilles, souvent je ceignais le tronc de tes arbres comme on ceint une femme, et la terre, par endroits molle d'eau souterraine, m'ouvrait ses jambes chaudes pour d'interminables parties d'amour.
J'appris d'elle d'autres phénomènes cardinaux. Qu'elle pouvait changer d'un jour à l'autre, de température, d'odeurs et de couleurs, sans crier gare. La tempête soudaine, les colères du vent, le ciel qui se fend pour abattre ses eaux, le retour du soleil rafraîchi et celui du chant des merles. La tombée de la nuit et la nuit – la nuit cependant jamais aussi noire que la nuit sans fin de ma grotte – la nuit étoilée et les gouffres qu'elle illuminait déjà dans le tréfonds de mes pulsions visionnaires. Le retour du jour, qui n'en finit plus de s'annoncer, la lente amitié du retour du jour. La coloration des feuilles et leur dessèchement, leur chute et leur regain au sortir de l'hibernation. J'appris enfin avec les oiseaux mon tout premier langage, celui que je lisais dans leurs yeux ronds, ouverts à toutes les joies, toutes les craintes et toutes les naïvetés de la découverte. »



Grâce à cette femme qui l'a attiré hors de son univers d'obscurité, il va également apprendre qu'en sus de la lumière du soleil, des étoiles et de la lune, il en existe une autre, née du feu, qui permet de s'éclairer lorsque le regard ne distingue plus ce qui l'entoure. C'est ainsi que, muni de chandelles, il va explorer la grotte qui fut jusqu'alors son unique et noir refuge. Mais quelle surprise quand il va découvrir les figures qui ornent les parois de son abri !


« La lumière m'apprit que j'avais grandi dans le berceau d'une folie particulière. Ma grotte, toute pétrie de tubérosités osseuses, faisait tanguer sur ses murs des taureaux géants aux yeux fiévreux, des chevaux et des vachettes tamponnés par je ne sais quel pochoir magique, des cerfs dont les bois auraient pu être des fleurs de fenouil ou de carotte. [...]
Taureaux, vachettes, chevaux, cerfs, voilà des animaux dont j'ignorais alors les noms, et que j'ai vus sur la terre des hommes sans savoir s'ils étaient les originaux ou les pâles copies de ceux qui ornaient ma grotte. Dans le tunnel où je dormais d'habitude, cinq cerfs nageaient la tête haute et le museau fin, graves nageurs d'une rive à l'autre. Jamais nage ne fut plus silencieuse. Jamais nage ne fut plus angoissée, menant droit dans l'effrayante crinière des bisons à tête de silure, ceux-là ronds comme des sous, celui-là étiré en nuage rougi par le crépuscule. [...] Les murs du puits, où je réservais quelquefois un peu de nourriture, furent riches d'enseignement. S'y trouvait tracé un petit homme à tête de canard, le bec en l'air comme son sexe, son sexe comme ses pieds, deux tiges pour les bras quatre traits pour les mains, le corps en déséquilibre mortel face à un bison étripé. Je ne sus que penser de cette allégorie, d'autant qu'un canard planté sur une tige et un rhinoceros égaré en compliquaient la lecture. J'éprouvai un sentiment de compassion teinté de moquerie pour la fragilité de ce frère-là, maladroit et vibrant jusque dans la mort, sa petite vigueur crâneuse pointée comme une épée d'enfant. »



Quand il retournera à l'air libre, ce sera pour constater que la femme a disparu. Il va alors découvrir le monde de ses semblables, les hommes, qui vivent dans des lieux appelés villes, villages, bourgs.
Ce qu'il va découvrir, lui le sauvage, le primitif hirsute et puant, c'est que le monde des hommes n'est pas si différent de lui qu'il ne l'aurait pensé : le monde des hommes est fait de violence et de puanteur. Très rapidement – malgré quelques déconvenues – il va évoluer à son aise dans ce monde brutal et sans pitié.
Un homme va le prendre sous son aile, un chevalier-troubadour avec qui il va apprendre les rudiments puis l'essentiel – voire plus – que ce que doit savoir du monde qui l'entoure un homme du XIIIème siècle :


« C'est au cours de ces nombreux mois de retraite que j'appris – encore loin des hommes – le terrifiant décor de ce qui n'est pas moi, et pas non plus la grotte, ni les mulots, les insectes, la femme, la parole, le jour, la nuit, le ciel, le soleil, les étoiles et la lune, les arbres, l'eau, la ville, les hommes, les chiens. J'appris le temps, que la cloche de l'abbaye au loin découpait en tranches, matines, laudes, prime, tierce, sixte, vêpres, complies, et que le calendrier faisait courir sur une année entière de mois en mois et de fête en fête. J'appris l'hygiène régulière, torse nu face à un baquet, et la manière d'arranger son visage pour être présentable. Être présentable. L'enfouissement du corps dans les chemises et les braies, et l'usage du chaperon. Le pain noir, les fèves, le lard, parfois la viande cuite. Le vin. Le nombre d'années après la naissance de Jésus-Christ, 1245. Jésus-Christ. Dieu et le paradis où nous irons tous, et l'enfer des mauvais et des hérétiques. Le crucifix. Les psaumes, les prières, et les messes des vivants et des morts. La région où nous nous trouvions – le Périgord – et le nom de la ville qui m'avait chassé – Sarlat. Les guerres incessantes entre Anglais et Capétiens. Les châteaux et les fiefs, les églises et les monastères, les moines et les moniales, les ordres. Le lointain, l'ailleurs, les pays qui entourent le nôtre et ceux par-delà les mers. Mon âge, autour de vingt ans, bien qu'il fût impossible à mon ami de m'en donner un de manière certaine – peut-être trente, dit-il. Les puissants, en petit nombre, les pauvres à foison, et les itinérants – troubadours, jongleurs, forains, pélerins, charlatans, étudiants, mendiants, lépreux, mercenaires, fous, criminels. Le roi Louis, neuvième du nom. Mon nom, puisqu'il m'en fallait un : Pierrelech, mais mon ami lui préféra vite Mangechien. Une histoire, puisqu'il m'en faudrait une : nous en peaufinions tous les jours un peu plus la crédibilité. »



En compagnie de cet homme qu'il considérera très rapidement comme son père, Pierrelech – ou Mangechien – va apprendre la lecture, l'écriture et la musique. Entre leurs virées au bordel et leurs représentations dans les châteaux de la région, les deux compagnons finissent par devenir inséparables. Pourtant, une attaque de brigands sonnera le glas de cette amitié. L'homme qu'il considère comme son père va mourir sous les coups de ses assaillants. Pour Pierrelech – fou de douleur – le monde semble s'écrouler.
Abandonné de tous, ayant perdu la femme au visage balafré ainsi que « son père », il va peu à peu s'enfoncer dans un délire meurtrier qui l'entraînera jusqu'en Egypte lors de la désastreuse septième croisade. Ivre de sang et de violence – mais après tout Pierrelech ne fait que se comporter comme la majorité des hommes qui l'entourent – lassé du monde des hommes et de la brutalité qu'il a hérité à leur contact, il va prendre une décision, celle que tout homme prend quand il sent que tout bascule autour de lui et que la terreur de l'inconnu emplit son coeur : se réfugier dans le sein maternel.



D'une écriture somptueuse, le roman de Vincent de Swarte est un régal des sens, un texte superbe et coloré, poétique et brutal où la violence la plus éffrenée alterne avec de subtils moments de grâce.
Revenant sur le débat opposant nature et culture, Vincent de Swarte nous livre un récit en forme de fable où il nous décrit toute l'abjection et la cruauté des humains entre eux et envers le monde qui les entoure, depuis les âges les plus reculés de la préhistoire jusqu'à notre époque contemporaine.
Allégorie de la condition humaine, fable philosophique, « Requiem pour un sauvage » offre un regard sans concessions sur la nature et l'histoire de l'espèce humaine. Servi par une écriture riche, envoûtante, baroque et sensuelle, ce court roman n'est pas sans analogie – par la qualité de l'écriture et la figure du personnage central du récit – avec « Le parfum » de Patrick Süskind. Magnifique et effroyable.

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