jeudi 24 janvier 2008

"Celui qui se consacre aux lettres"




"Le petit soldat du Hunan" Shen Congwen. Autobiographie.

Editions Albin Michel, 1992.
Editions 10/18, 1998.


Traduit du chinois par Isabelle Rabut.




Shen Congwen (1902-1988) nous relate dans ce récit autobiographique les vingt premières années de sa vie, entre sa naissance le 28 décembre 1902 dans la ville de Fenghuang (province du Hunan), et son arrivée, vingt ans plus tard, à Pékin dans l'intention d'entrer à l'université Yanjing.

Originaire du Xiangxi, à l'Ouest du Hunan, région qualifiée de « pays de brigands » du fait des ethnies Tujia et surtout Miao (également dénommés Hmongs) qui se sont rebellées à plusieurs reprises contre la suprématie des Hans, Shen Congwen (de son vrai nom Shen Yuehuan) est le quatrième d'une fratrie de neuf frères et soeurs. Issu d'une famille aisée de tradition militaire, le jeune garçon sera très tôt fasciné par l'image auréolée de prestige de son grand-père paternel qui fut nommé très jeune gouverneur militaire du district de Zaotong au Yunnan, puis vice-roi du Guizhou avant de mourir prématurément d'une mauvaise blessure.
Souhaitant suivre la même voie, le père de Shen – malgré sa présence lors de la révolte des boxers, puis ses campagnes en Mongolie et au Tibet – ne dépassera pas le grade de colonel et de médecin militaire, avant de finir par diriger un hôpital de médecine traditionnelle.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que le petit Shen ne se montre pas d'une assiduité exemplaire en ce qui concerne sa fréquentation de l'école. Pour lui tous les moyens sont bons pour faire l'école buissonnière et la menace des représailles parentales n'est pas du genre à le décourager. Ce qui l'intéresse avant tout, ce n'est pas le petit livre qui permet d'apprendre et d'ânonner les caractères d'écriture, mais bien plutôt le grand livre de la vie, celle qui se déroule dans les champs, au bord de la rivière, dans les ruelles et dans les ateliers des artisans.

« Chez moi, on ne comprenait pas que je ne voulusse pas progresser et mettre à profit mon intelligence en travaillant avec application. De mon côté, je ne saisissais pas les raisons pour lesquelles on ne pensait qu'à me faire étudier et à m'empêcher de jouer. Je considérais l'étude comme quelque chose de trop facile : qu'y avait-il d'extraordinaire à apprendre et à se rappeler des caractères d'écriture ? Le plus fantastique, il fallait le chercher dans les occupations habituelles des gens de l'extérieur : pourquoi, quand le mulet poussait la meule, lui cachait-on les yeux ? Pourquoi, pour durcir le couteau, trempait-on dans l'eau le fer incandescent ? Comment ceux qui sculptaient des effigies du Bouddha donnaient-ils une forme humaine à un morceau de bois et comment les feuilles d'or qu'ils appliquaient pouvaient-elles être aussi fines ? Comment le dinandier s'y prenait-il pour percer un trou rond dans une plaque de cuivre et pour graver des motifs aussi réguliers ? Il y avait tant et tant d'énigmes !
La vie recelait une foule de questions, dont je devais chercher moi-même les réponses. Je désirais savoir tant de choses et j'en savais si peu : par moments cela me rendait triste. C'est pourquoi je vagabondais toute la journée, allant quêter partout des images, des sons, des odeurs : l'odeur d'un serpent mort, celle de l'herbe pourrissante, celle encore que traîne après lui le boucher, celle qui s'exhale, après l'averse, du four en terre où l'on cuit les bols. Toutes ces odeurs, que j'eusse alors été incapable de décrire avec des mots, je les percevais très distinctement. Le bruissement d'ailes de la chauve-souris, le soupir qui s'échappe de la gorge d'un boeuf quand le boucher y plonge son couteau, le sifflement de la couleuvre à collier dissimulée dans un trou de terrain au bord d'un champ, le clapotis léger d'un poisson battant la surface de l'eau dans l'obscurité, tous ces sons, frappant mon oreille avec une intensité inégale, restaient inscrits avec précision dans ma mémoire. Aussi, de retour à la maison, mes nuits étaient-elles peuplées de songes merveilleux. Souvent je m'élevais en rêve jusqu'au ciel et, parvenu au coeur du scintillement lumineux, je poussais un grand cri et m'éveillais. »

C'est ainsi que, sous la plume de Shen Congwen, renaîssent et s'animent sous nos yeux des scènes de la vie quotidienne de la Chine du Sud au début du XXème siècle :

« En quittant la maison, je rencontrais tout d'abord, assis en permanence devant le magasin où l'on vendait des aiguilles, un vieillard aux énormes lunettes, baissant la tête sur l'aiguille qu'il polissait... Puis c'était l'atelier de parapluies, portes grandes ouvertes, offrant le spectacle de sa dizaine d'apprentis au travail. Venait ensuite le magasin de chaussures où, par temps de chaleur, on voyait le tanneur, un gros homme exhibant un ventre gras et noir (piqué d'une touffe de poils!) tenir une chaussure avec son étau pour y fixer la semelle. Puis la boutique du barbier où l'on apercevait toujours un client en train de se faire raser, l'air figé, avec à la main un petit plat à barbe en bois. Il y avait encore la teinturerie, où de robustes ouvriers miao, dressés de toute leur hauteur sur une presse en pierre concave et s'appuyant de la main à une barre de bois fixée au mur, se balançaient de droite et de gauche. Puis on tombait sur trois fabriques de fromage de soja tenues par des Miao : des femmes à la taille mince et aux dents blanches, la tête enveloppée d'un mouchoir bariolé, chantonnaient sans arrêt pour distraire les petits enfants miao ligotés dans leur dos, tout en puisant du lait de soja avec une cuillère de cuivre étincelante. Je rencontrais encore sur ma route une fabrique de farine de soja au toit couvert de claies sur lesquelles séchaient des pâtes transparentes, et dont me parvenait à distance le bruit sourd de la meule entraînée par un mulet. Suivaient plusieurs étalages de bouchers où la viande de porc fraîche qu'on débitait palpitait encore. Puis c'était un magasin qui fabriquait des objets funéraires et louait des palanquins de noces : on y trouvait le génie de l'Ephémère au visage blanc, le roi des Enfers au visage bleu, des poissons et des dragons, des palanquins, des « garçons d'or » et des « filles de jade ». Chaque jour je voyais combien de gens se mariaient ou devaient être enterrés, combien de commandes étaient achevées et ce qu'il y avait comme nouveaux modèles. Souvent je m'arrêtais pour regarder coller une feuille d'or, appliquer du blanc ou de la couleur, et ce spectacle me retenait un bon moment.
Voilà les scènes que j'aimais contempler, et ce faisant je m'instruisais beaucoup. »
Mais l'école buissonnière n'étant pas le meilleur moyen de s'assurer un avenir, c'est finalement vers la carrière militaire que le jeune Shen va être orienté, suivant ainsi les traditions familiales et régionales, le Xiangxi comptant à son actif plus de célèbres généraux que de fins lettrés.
Shen va donc intégrer une classe de formation militaire où, sous la férule d'un sévère instructeur il va apprendre le métier des armes.
Devenu soldat suppléant, il suit l'armée à Chenzhou (Yuanling)où il se familiarise avec la vie de caserne.
Quelques temps plus tard, le détachement de tirailleurs dont il fait partie sera envoyé vers Zhijiang avec pour mission d'exterminer les brigands. Au cours de cette expédition qui durera plus d'un an, le détachement fera près de mille sept cents victimes, des paysans locaux pour la plupart, torturés et décapités.

« Le nombre des exécutions augmentait chaque jour. Sans même que nous eussions besoin de sortir, les prisonniers nous étaient généralement amenés par les chefs des milices ou les propriétaires terriens locaux. Il nous arrivait aussi de faire arrêter quelques-uns de ces notables ou de ces chefs de miliceet de leur infliger une amende avant de les renvoyer chez eux. Les gens du coin étant d'un naturel particulièrement rude et réfractaire, vers la troisième année de la République, un gouverneur de la région de Chen-Yuan, nommé Huang, avait massacré là environ deux mille personnes; la sixième année de la République, le commandant en chef de l'armée du Guizhou, Wang Xiaoshan, avait tué quelques trois mille hommes, et maintenant c'était à notre tour de commettre les mêmes actes : nous nous contentâmes, il est vrai, en tout et pour tout, de mille exécutions! »

Devenu commis aux écritures, Shen Yuehuan est désigné pour noter les confessions des accusés lors des interrogatoires. Après avoir assisté aux séances de torture, il classe et remet au juge militaire les aveux des victimes. C'est à cette même époque qu'il va faire une rencontre déterminante pour son avenir en la personne d'un nouveau venu, un secrétaire nommé Wen. Cet aimable petit homme, féru de littérature, va donner à Shen le goût de la lecture et l'amour des mots.
A partir de ce moment, le jeune soldat va se prendre de passion pour les livres et dévorera tout ce qui lui tombera sous la main, que ce soient les classiques de la littérature chinoise ou des romans européens tels que « Nicolas Nickleby » et « Oliver Twist » de Dickens qu'il relira plusieurs fois d'affilée.
Après avoir été démobilisé suite à l'extermination de son armée par des rebelles à la frontière du Sichuan, Shen se retrouve à Yuanzhou où un oncle influent lui fait intégrer le bureau de police du district.Il n'y restera que quelques temps et, suite à une mésaventure amoureuse, il partira pour la ville de Changde où, désoeuvré, il va tenter de reprendre le métier de soldat.
Après quelques mois d'errance, il va se retrouver à Baojing où, grâce à un cousin secrétaire d'état-major, il va, à force de ténacité, devenir lui aussi secrétaire. Puis, quand l'armée part pour le Sichuan, il est intégré au service du courrier et prend la route, au milieu d'une colonne d'hommes et de chevaux, avec dans son sac à dos, en plus du strict nécessaire, une demi-douzaine de livres dont il ne se sépare plus.
Après cette campagne dans la province du Sichuan, Shen va revenir au Xiangxi où il va devenir secrétaire d'un des plus puissants seigneurs de la guerre de l'époque : Chen Quzhen, surnommé « le roi du Xiangxi ».
Il deviendra ensuite correcteur pour un journal destiné à encourager l'administration autonome des districts du Xiangxi. C'est là qu'il va faire la connaissance d'un ouvrier typographe qui, de par son esprit progressiste, va lui ouvrir de nouveaux horizons.

« Je dois beaucoup à cet ouvrier typographe et à ses livres nouveaux, car sans eux j'aurais continué à me complaire dans le pittoresque de la vie et de la nature tout en ignorant ce que l'intelligence de l'homme moderne a conçu de plus brillant. Par lui j'appris comment des hommes que je en connaissais pas, habitant sur un autre sol que moi, mais éclairés par le même soleil, employaient les forces de leur esprit à critiquer, à dénoncer inlassablement la société contemporaine et à fixer en rêve les normes et les contours de la société future. Je fus d'abord plutôt rebuté par le zèle que je les voyais mettre à chercher, dans les actes humains, ce qui relève de l'erreur et ce qui est conforme à la raison. Mais il ne me fallut pas longtemps pour me laisser conquérir par ces livres et ces revues. Je leur fis ma reddition, cessant de lire le Recueil du royaume des fleurs ou de recopier la Stèle de Cao E pour m'intéresser désormais à La Renaissance, à La Réforme.
Un grand nombre de personnages nouveaux, dont je venais de découvrir les noms, me devinrent familiers. Je les vénérais et les plaçais au-dessus du reste de l'humanité. Je ne cessais de m'émerveiller de leur savoir : quand ils prenaient la plume, les mots leur venaient si nombreux et si justes.
La lecture de ces livres nouveaux me conduisit à rechercher la science et la sagesse plutôt que le pouvoir. Je compris qu'un homme vivant en société a devant lui beaucoup de tâches à accomplir : se préoccuper du sort de ses contemporains, du destin de l'humanité future, méditer sur la vie, se sacrifier pour le plus grand nombre, savoir souffrir pour sa petite part d'idéal. Je réalisai qu'on ne pouvait pas vivre n'importe comment, mener au petit bonheur une existence sans dignité. »

C'est ainsi qu'après de nombreuses tergiversations, Shen Yuehuan va décider de quitter l'armée pour se rendre à Pékin afin d'y poursuivre des études.
Arrivé à la capitale, au moment d'inscrire son nom sur le registre de l'auberge où il est descendu, il changera son nom de Shen Yuehuan pour celui de Shen Congwen, « Celui qui se consacre aux lettres ».

C'est ici que s'achève la relation des années de jeunesse de Shen Congwen que Lao She, le célèbre auteur de « Quatre générations sous un même toit », considérait comme un de ses livres préférés.
Précieux témoignage sur la vie quotidienne en Chine du Sud dans les premières décennies du XXème siècle, « Le petit soldat du Hunan » est aussi un récit initiatique où l'auteur, prédisposé au métier des armes et à l'exercice de la violence, se voit métamorphosé par l'intrusion inopinée de la littérature dans sa vie.
Fourmillant de scènes cocasses, insolites et violentes, de descriptions colorées des villes et des provinces dans lesquelles le jeune soldat aimait à musarder lors de ses moments de liberté, le récit de Shen Congwen nous entraîne à la découverte d'un monde révolu , un monde qui, à l'époque cruelle des seigneurs de la guerre, se trouvait alors en pleine mutation, à l'instar du changement intérieur ressenti par l'auteur au moment où il découvrit que la littérature pouvait lui ouvrir des portes sur des univers jusqu'alors insoupçonnés.




1 commentaire:

goelen a dit…

un livre qui montre comment la littérature a changé la vie de son auteur ? Qui se passe en Chine en plus ? Merci pour l'info, je note dans mon petit carnet tout de suite