mardi 15 janvier 2008

De l'inutile en tant que nécessité


"Encyclopaedia Inutilis" Hervé Le Tellier. Nouvelles.

Le Castor Astral, 2002.




Hervé Le Tellier – membre de l'Oulipo et figure incontournable de l'émission dominicale de France-Culture « Des Papous dans la tête » – nous propose, avec cette « Encyclopaedia Inutilis », onze nouvelles qui sont autant de portraits extraordinaires et décalés.
Maniant avec brio érudition, humour, sens du nonsense et de l'absurde, Hervé Le Tellier nous brosse le destin hors du commun de onze personnages tenant à la fois du savant fou, de l'artiste illuminé et du fou littéraire.

On découvrira ainsi l'étrange hobby de Hans Schweiger, célèbre bruiteur de l'âge d'or du cinéma hollywoodien, qui, non content d'enregistrer toutes sortes de sons, décide un beau jour de collectionner...des silences.

Karl von Bryar, quant à lui, finira sa vie dans un asile psychiatrique après avoir vainement tenté de déchiffrer pendant de longues années un mystérieux code secret découvert sur un cargo anglais arraisonné par un destroyer allemand en 1944. Ce code, se présentant sous la forme d'un assemblage de carreaux de couleurs va défier le talent du cryptanalyste tandis qu'autour de lui le IIIème Reich s'écroule sous l'offensive des armées alliées.

Albert Van der Licht, Directeur général adjoint de la Gunzig Trust of Banking Corp, mène une double vie. Quand il n'exerce pas son activité professionnelle, il peint de nombreuses toiles sous le nom d'Aloysus Van Lee, en reprenant le style et les techniques des grands maîtres de la peinture. Certains de ses tableaux portent des titres tels que « Troupeau de brachiosaurus s'abreuvant sous le pont Adolphe » ou « Monsieur et Madame de Ghislain, restaurateurs de Saulieu, sur le point de soustraire au fisc français la somme de deux millions de francs ». On verra également dans ce texte consacré au peintre Van Lee, une reproduction photographique d'un monochrome blanc intitulé « Blanchiment d'argent par un médecin albinos du Blanc-Mesnil ».

C'est après avoir lu un article dans le magazine Science & Vie que Maxime Podgorski va avoir une révélation. Pour lui, les vingt-six lettres composant l'alphabet seraient – à l'instar de notre univers – nées d'un phénomène comparable au Big-Bang. De là à considérer les mots, les phrases et des oeuvres romanesques comme « A la recherche du temps perdu » de la même manière que des objets mathématiques que l'on pourrait représenter sous formes de courbes, il n'y a qu'un pas. Maxime Podgorski va sauter le pas.

C'est un bête chagrin d'amour qui va pousser le docteur Willibald Walter à travailler sur les mécanismes de la mémoire, à élaborer et à tester sur lui-même la « pilule de l'oubli ».

Zéphyrin Dauvergne, instituteur interdit d'enseignement par le Ministère de l'Instruction Publique en 1953, sera l'inventeur du concept de l' « histoire contractée », plus connue sous le nom de Système Dauvergne, et dont les arguments sont décrits dans son mémoire « Pour une pédagogie active de l'histoire ».

Euphrase Balmer, ingénieur ferroviaire à la SNCF et musicien de jazz à ses heures perdues va associer ses connaissances musicologiques à sa spécialité professionnelle, ce qui lui permettra de découvrir un alexandrin ferroviaire sur un tronçon de la ligne Montereau-Sens.

Exerxès de Perthos, au service d'Alexandre le Grand, va tenter, sur l'ordre de celui-ci, de découvrir une langue commune à tous les peuples passés sous le joug du macédonien afin d'unifier l'empire.

Deux documents datés du XVIème siècle – l'un est conservé dans l'Enfer de la Bibliothèque Vaticane, l'autre à la British Library – et signés de la main du frère franciscain Faustianus Septimus, nous renseignent sur l'origine d'une théorie scientifique qui, trois siècles plus tard, bouleversera les certitudes jusqu'alors admises sur l'origine de l'humanité.

Jakob Romanson, brillant étudiant en linguistique, disparaîtra en 1937 lors de la Guerre d'Espagne après s'être engagé dans les Brigades Internationales. Il ne laissera derrière lui qu'un carnet dans lequel est exposée sa théorie sur « le vent de la langue » où les mots sont classifiés suivant des critères météorologiques. Ainsi, certains mots seront dits calmes, agités ou dissipés et seront classés par intensités selon l'échelle de Beaufort.

Quant à Jacopone Morrissot, architecte, voyageur et photographe, il défraiera la chronique avec ses clichés des grands monuments du monde en déclenchant la Bataille de Pleyel. Fou, menteur, ou orateur de génie ? Jacopone Morrissot deviendra une célébrité jusqu'à sa mort en 1971, date à laquelle il sera enterré au cimetière du Père-Lachaise sous un nom d'origine étrangère mais très proche du sien, qui lui vaudra de devenir un lieu de pélerinage pour les touristes et curieux du monde entier.

Avec cette Encyclopédie de l'Inutile, Hervé Le Tellier nous offre onze textes amusants, bizarres et jubilatoires, bourrés de clins-d-oeils et de références aux univers littéraires de Calvino, Borges ou Queneau.
Ludique, originale et érudite, cette « Encyclopaedia Inutilis » ravira tous les amateurs de mots et de jeux littéraires.





2 commentaires:

goelen a dit…

drôle, ludique et bizarre? bel ensemble, ça me tente bien

canthilde a dit…

Chapeau pour les prénoms ! Au moins, ils sont originaux.