dimanche 18 mai 2008

Sugar




"La Rose pourpre et le Lys" Michel Faber. Roman. Editions de l'Olivier/Le Seuil, 2005.


Traduit de l'anglais par Guillemette de Saint-Aubin.





Avec « La Rose pourpre et le Lys », Michel Faber nous entraîne sur près de 1200 pages dans une immersion totale au sein de la société victorienne. Ce roman, succès planétaire, bientôt adapté au cinéma, mérite en effet que l'on se plonge dans cet imposant pavé et que l'on suive, pour plus de quelques heures, (mais plutôt pour quelques jours, voire quelques semaines) le destin fascinant des personnages principaux qui en composent la trame.

Tout commence par un lent travelling dans lequel le narrateur nous prend par la main pour nous mener, au coeur de la nuit londonienne du milieu des années 1870, vers Church Lane, une des rues les plus misérables et les plus mal famées de la capitale britannique :

« Je dois cependant vous avertir que je vous introduis bien bas : plus bas, vous ne trouverez pas. L'opulence de Bedford Square et du British Museum n'est peut-être qu'à quelques centaines de mètres, mais New Oxford Street s'étale entre ici et là telle une rivière trop large pour être franchie à la nage, et vous êtes du mauvais côté. Le prince de Galles n'a jamais, je vous l'assure, serré la main d'aucun des habitants de cette rue, ni même salué quiconque, en passant, d'un signe de tête, ni même, sous le couvert de la nuit, prélevé quelques échantillons parmi les prostituées. Car bien que Church Lane compte plus de putes que presque toute autre rue de Londres, elles ne sont pas du calibre d'un gentleman. Pour un connaisseur, une femme est d'avantage qu'une carcasse après tout ; inutile d'espérer qu'il passe outre le fait qu'ici les lits sont sales, le décor misérable, les coeurs froids et qu'il n'y a pas de fiacres qui attendent en bas.
En bref, c'est un tout autre monde, où la prospérité est un rêve exotique aussi lointain que les étoiles. Church Lane est le genre de rue où même les chats ont le flanc creux et l'oeil cave par manque de viande, le genre de rue où les hommes qui se prétendent ouvriers n'ont jamais l'air de travailler et les soi-disant lavandières lavent rarement. Ceux qui aiment à faire le bien ne peuvent en faire aucun ici, et repartent le désespoir au coeur et la merde aux souliers. Une pension modèle pour les pauvres méritants, ouverte en grande fanfare philanthropique vingt ans auparavant, est déjà tombée entre les mains de personnes peu recommandables, et a terriblement vieilli. Les autres maisons, plus vétustes, bien qu'elles soient hautes de deux ou même trois étages, exsudent une atmosphère souterraine, comme si elles avaient été excavées d'une fosse profonde, archéologie en décomposition d'une civilisation disparue. Des bâtiments vieux de plusieurs siècles se tiennent sur des béquilles de canalisations en fer, leurs blessures et infirmités enduites d'un cataplasme de stuc, gréées de cordes à linge, rapiécées de bois pourrissant. Les toits forment un fol enchevêtrement, les fenêtres supérieures sont aussi craquelées et noires que les briques des murs et le ciel semble plus solide que l'air, voûte pareille à la verrière d'une usine ou d'une gare, jadis lumineuse et transparente, aujourd'hui couverte de crasse. »

Le cadre va peu à peu se reserrer pour nous faire pénétrer à l'intérieur d'un immeuble lépreux, où se trouve la chambre misérable d'une prostituée de bas-étage. Accompagnant celle-ci, le lecteur va progressivement faire la connaissance des deux principaux protagonistes du roman. Ce sera d'abord Sugar, prostituée elle aussi, pensionnaire et fille de la patronne d'une maison de passe : Mrs Castaway.
Sugar est très recherchée pour ses multiples talents mais elle est aussi – ce qui est rarissime à l'époque dans les bas-fonds londoniens – une prostituée cultivée, amatrice de littérature. Quand elle peut bénéficier de quelques instants de solitude, elle met à profit ceux-ci pour la composition d'un roman qu'elle garde jalousement et qu'elle dissimule aux yeux de ses proches.

Ce sont justement ses connaissances littéraires et la richesse de sa conversation qui vont attirer et séduire William Rackham. Héritier des Parfumeries Rackham, William est un jeune homme qui se pique de devenir romancier en lieu et place de reprendre l'affaire familiale. Son frère aîné Henry ayant refusé de suivre les traces du pater familias pour se destiner à la religion, le chef de famille a du reporter – en vain – ses espoirs sur William. Mais le second fils Rackham préfère de loin s'imaginer en écrivain à succès et s'encanailler dans les bouges londoniens en compagnie de ses amis Bodley et Ashwell.

Mais sa rencontre avec Sugar va tout bouleverser. Très rapidement, William Rackham va être fasciné par la personnalité de la jeune femme, au point de souhaiter qu'elle n'entretienne plus d'autre commerce avec ses clients. Mais pour que Sugar n'aie plus qu'un seul client – en l'occurence lui – il va falloir débourser de l'argent. Et de l'argent, William Rackham en manque cruellement, son père ayant décidé de lui couper les vivres tant qu'il s'entêtera à ne pas vouloir reprendre l'entreprise familiale. William Rackham et sa femme Agnès – loin de vivre dans la pauvreté et le dénuement – sont pourtant obligés de surveiller leurs dépenses, de réduire leur personnel domestique et de rester à l'écart des évenements mondains de la haute société londonienne.
Mais pris de passion pour Sugar, William Rackham va remiser ses vieux rêves d'écriture et rentrer dans le giron familial en reprenant la direction des Parfumeries. Travaillant d'arrache-pied, et avec l'aide avisée de Sugar, il va remettre sur pied l'entreprise familiale qui annonçait des signes d'essoufflement. Voici que l'argent se déverse à flots sur la famille Rackham. La bonne société commence à lui faire les yeux doux. Rackham décide alors de sortir Sugar du bourbier de Church Lane et il établit celle qui dorénavant n'est plus une prostituée, mais sa maîtresse, dans un appartement d'un quartier chic. Mais le travail accapare William et il ne lui reste que bien peu de temps à consacrer à Sugar.

C'est alors que la nurse de Sophie – la fille de William et Agnès – prend son congé. Et si la solution était d'engager Sugar auprès de Sophie ? Vivant tous les deux sous le même toit, William et sa maîtresse n'auraient plus de difficultés à se retrouver.
C'est ainsi que Sugar va entrer au service des Rackham. Elle va faire connaissance de sa protégée : Sophie, mais aussi de l'épouse de William, Agnès, dont les troubles mentaux la mènent peu à peu vers la folie.
Au sein de ce foyer, Sugar va faire l'apprentissage d'un monde tout aussi dur et cruel que celui qu'elle vient de quitter. L'hypocrisie et la dissimulation règnent en effet dans cette haute-société victorienne où le moindre mot peut faire ou défaire une réputation. Sugar devra jouer d'habileté pour masquer son statut de maîtresse du chef de famille ainsi que son passé de prostituée. Elle devra évoluer au sein de la maison Rackham comme au milieu d'une jungle, ayant à se méfier non seulement des regards des proches de la famille, mais aussi des soupçons des domestiques qu'elle est appelée à cotoyer. Cette situation, si périlleuse et si fragile, pourra-t-elle perdurer ?


« La Rose pourpre et le Lys » est un véritable roman-fleuve, un de ces romans dont le nombre incalculable de pages n'empêche pas le lecteur d' avancer toujours plus loin dans la progression du récit afin d'en apprendre un peu plus sur le déroulement de ce qui est en train de se jouer sous ses yeux. Pris dans la virtuosité de ce roman ainsi que par l'intrigue, les portraits chatoyants des divers personnages rencontrés, mais aussi par les descriptions crépusculaires du Londres de l'époque victorienne, le lecteur ne peut plus se détacher de ce récit envoûtant qui nous mène des bas-fonds les plus répugnants de Church Lane aux luxueuses résidences de Notting Hill, un récit qui plonge le lecteur dans la vénéneuse hypocrisie de la société victorienne, une société où le vice, la démence et l'étroitesse d'esprit, ne sont pas l'apanage des classes les plus défavorisées mais se cachent aussi sous les lourdes tentures des grands salons de la bourgeoisie.

Ayant pris soin d'éviter la tentation du pastiche, Michel Faber se fait le narrateur d'une histoire qu'il nous conte à la manière d'un roman contemporain. Ainsi débarrassé des effets de style, son écriture nous révèle un monde sombre et violent, souvent cru, à la limite de l'obscénité, ce qui ne peut que rajouter au réalisme du récit qu'il met en scène. Le contexte historique de ce roman fera bien sûr penser à Dickens et à Wilkie Collins mais l'écriture toute contemporaine évitera au lecteur de penser qu'il est en train de lire un roman « à la manière de... »

Passionnant de bout en bout, « La Rose pourpre et le Lys » est un chef-d-oeuvre de noirceur dont les personnages hanteront longtemps l'âme du lecteur. Je ne peux que regretter que l'auteur, après nous avoir menés si loin dans son récit et après nous avoir laissés accompagner ses personnages sur près de 1200 pages, nous laisse pantois face à un dénouement qui laisse malheureusement un désagréable goût d'inachevé. C'est fort dommage mais l'on se rendra rapidement compte que c'est en fait un bien petit défaut face à la perfection de l'ensemble de ce roman. Sublime.



Merci à Stell_A du Forum « Parfum de livres... » pour m'avoir gentiment prêté cet ouvrage.
Les avis de Gaëlle, de Holly Golightly , de Rennette et de Patryck Froissart.




10 commentaires:

Anonyme a dit…

J'ai aimé mais pas à ce point. Le début est extraordinaire mais la fin m'a déçue. En revanche, votre note, non: très bien trouvée cette dernière illustration!
marie..

florinette a dit…

Cela fait un petit moment que ce roman traîne dans ma PAL et après lecture de ton article, j'ai bien envie de le découvrir !!

Karine a dit…

J'ai ce livre dans ma liste de lecture (pour mon challenge "Le nom de la rose, en fait) et je ne savais pas du tout de quoi ça parlait! J'ai bien hâte de voir ce que je vais en penser.

sentinelle a dit…

Rendons à César ce qui appartient à César, je n'ai été qu'un relai dans la transmission de ce roman, qui appartient à Stell_A de Parfum de Livres ;-)

Pour ma part, je n'ai pas accroché du tout et j'ai fini par l'abandonner :-(

Ta note de lecture est très plaisante par contre !!

rennette a dit…

Hum... j'en ai parlé en avril 2007 sur mon blog en disant mon irritation sur l'écriture au départ, la prise à témoin du lecteur qui m'agaçait puis ensuite j'ai comme toi été prise par l'histoire... j'ai aimé Sugar et pour tout dire c'est un roman dont il m'est resté trace un souvenir alors que pour beaucoup d'autres...
que tu écris bien...
je n'ai pas encore lu le petit livre qui fait suite...

Pascal a dit…

Rennette : Je n'ai pas lu non plus "les contes de la Rose pourpre" qui fait suite à cet ouvrage. Je le ferais peut-être s'il me tombe un jour sous la main.
(Et merci pour le petit compliment ;-)

Georges F. a dit…

Merci. Rien qu'en lisant votre billet, on comprend ce que sera le poids du roman. Un peu lourd dans le sac, pour emporter à la plage, peut-être. Je me contenterai de relire votre billet.

canthilde a dit…

J'avais beaucoup aimé cette fin ouverte pour ma part, avec le pied de nez de Sugar ! Si le cadre était victorien, le style était lui bien moderne, dans le sens de "physique". L'auteur analysait bien l'hypocrisie sociale régnante ; en plus, l'héroïne est une vraie féministe !

Lou a dit…

Quelques critiques moins enthousiastes m'avaient fait hésiter malgré le cadre victorien, mais voilà une analyse passionnante qui me fait penser que, peut-être, je serai plus séduite. Je le lirai très certainement quoi qu'il en soit.

Joelle a dit…

Je survole ton billet car je devrais le lire cette année ! Tu vas me dire que si je le lis en décembre, j'aurais déjà suffisamment oublié les détails de ton billet pour ne pas être influencée ... ma mémoire n'est pas bonne à ce point :)