samedi 26 mai 2007

Harmonium & Vieilles Dentelles


"Les soeurs Robin" Yves Viollier. Roman. Robert Laffont, 2002



La photo de couverture m'avait tout de suite attiré. Ces deux vieilles dames avec leur tasse de thé à la main m'avaient séduit et, lisant la quatrième de couverture, j'ai sans hésitation emprunté ce roman à la bibliothèque.


Que dire de ce roman? Au moment où j'ai décidé de lire ce livre, j'avais envie de faire la lecture d'un roman simple, sans prétention, mettant en scène des personnages attachants; j'avais envie d'un roman qui me détende et qui puisse m'offrir un peu de fraîcheur et de poésie. J'avais envie de lire une histoire qui se situerait quelque part entre « L'élégance du Hérisson » de Muriel Barbery et « La douce empoisonneuse » d'Arto Paasilinna. Une histoire gentiment délirante avec une pincée de tendresse et une bonne poignée d'humour.
Tout cela je l'ai trouvé dans « Les Soeurs Robin » d'Yves Viollier.

Ce roman m'a fait passer un excellent moment de lecture en compagnie de Marie Robin ( 81 ans ) et Aminthe ( 79 ans ), deux soeurs au caractère bien trempé qui vont devoir élaborer une ingénieuse stratégie afin de contrer promoteurs et pouvoirs publics qui veulent les exproprier afin de construire un immeuble en lieu et place de leur maison.


Je m'attendais, au vu de la quatrième de couverture, à une histoire quelque peu délirante et pleine de fantaisie dont le dénouement original et inattendu aurait frôlé le surréalisme.

Ce ne fut pas le cas et après tout ce ne fut pas pour me déplaire.

Ce roman, dont l'éditeur laisse présager de nombreux coups de théâtre ainsi qu'une intrigue en forme de road-movie est en fait un récit plein de retenue qui ne s'écarte pas des limites de la vraisemblance. Yves Viollier n'a pas voulu faire de ses deux héroînes des personnages caricaturaux.

Malgré la très belle couverture, Marie et Aminthe ne ressemblent en rien aux personnages photographiés ici. Les deux vieilles dames de la couverture, très « smart », très « Neuilly-sur-Seine » ne ressemblent en rien aux soeurs Robin. Celles-ci sont issues d'un milieu plus modeste et ne sont pas du genre mémères à Yorkshire, abonnées au Rotary et au club de bridge local.


Malgré leur physique et leur caractère : l'aînée est menue et introvertie, pratiquant le jardinage et le bricolage, tandis que sa cadette, joueuse de piano et d'harmonium, est plutôt enrobée et dotée d'un tempérament assez irascible, elles ne sont pas non plus des clones du célèbre duo théâtral des "Vamps", Gisèle et Lucienne, incarnées par Dominique de Lacoste et Nicole Avezard.
Non, les soeurs Robin ne sont pas des caricatures, elles sont deux vieilles dames très attachantes, même si l'une des deux semble assez « bourrue » au premier abord.
Autour d'elles gravitent de nombreux personnages secondaires, croqués eux aussi avec beaucoup de malice et de tendresse.


On sourit, on s'émeut, on essuie une larme à suivre les soeurs Robin dans leurs péripéties, que ce soit lors de leur odyssée en 4L qui fera remonter de douloureux souvenirs, ou lors de leurs démêlés avec ceux qui souhaiteraient les parquer dans une maison de retraite afin de mener sans entraves leur projet immobilier.
Ces deux vieilles dames, confrontées au rouleau compresseur de la société de consommation, réussiront en fait à semer autour d'elles des graines de bonheur et à apporter la joie et la félicité à leur entourage.


Yves Viollier, membre de l'Ecole de Brive, signe ici un roman tout en nuances et en tendresse, un joli portrait de deux vieilles dames insoumises et attachantes, deux vieilles dames que l'on aimerait bien compter dans sa famille.


Extrait :


Aminthe ralentit. Elles approchent de la route nationale. Les voitures filent à toute allure sur la longue ligne droite. Un camion frôle en rugissant le nez de la 4L et l’ébranle. Le trafic est presque ininterrompu. Les nouveaux phares blancs à l’éclat bleu des voitures aveuglent Aminthe.

– Je ne me vois pas m’engager sur cette route avec cette circulation à cette heure ! Un autre camion accentue l’émotion en donnant un retentissant coup de klaxon qui déchire la nuit.

– Tu veux qu’on revienne sur nos pas ? propose Marie.

– On peut filer en face, s’entête Aminthe, on devrait y arriver pareil.Elle profite d’un trou dans le trafic et lève soudain le pied de la pédale d’embrayage. La 4L bondit sur la grand-route, manque de caler, s’engouffre sur la voie d’en face qui n’est plus qu’un chemin entre deux haies d’arbres. Une raie d’herbe a poussé au milieu. L’angoisse étreint d’autant plus Marie qu’elle sent sa sœur inquiète.

– Tu ne crois pas qu’on aurait mieux agi en faisant demi-tour ?

– Tu es capable de retrouver la route par où nous sommes passées ? Quelle heure est-il ?Marie tente de voir l’heure, tâtonne vers le plafonnier. Sa sœur y joint nerveusement sa main. La lampe ne s’allume pas.

– Il ne marche pas ! Elles lisent à un croisement le nom d’un bourg qu’elles ne connaissent pas : Curzon. Elles ignoraient l’existence de cette commune. Les phares éclairent le portail d’une église romane. La pierre blanche des maisons a des miroitements ocre sous la pluie. Elles ont quitté les schistes et les granits du bocage et roulent sur le calcaire. Aminthe appuie résolument sur l’accélérateur et la 4L s’enfonce dans l’inconnu des ténèbres.

Saint-Benoist-sur-Mer ! Marie est frappée de stupeur, ses doigts s’agitent. Aminthe grommelle. Elles ont rejoint la mer alors qu’elles étaient parties pour le bocage de Saint-Flaive ! Marie, soudain, guette le surgissement de l’océan dans leurs phares, elle imagine l’enlisement de la 4L dans le sable. L’épouvante lui brouille la tête. Le souffle lui manque. Elle cherche dans son sac la poire de ventoline. Aminthe donne un brusque coup de volant dans une rue à gauche du village désert. La lumière blême des rares lampadaires éclaire la chute de la pluie que le vent tord comme un torchon.

– Mais pourquoi ne t’arrêtes-tu pas ?Les mains de pianiste d’Aminthe restent sur le volant. Les phares sabrent les dernières modestes maisons rentrées en terre pour résister au vent. La chaussée se réduit à une double bande de cailloux bosselée, creusée de flaques. Les branches des haies qui se rejoignent en voûte noire lâchent sur le pare-brise des giclées d’eau.

Marie pousse, tout d’un coup, un cri glacé d’horreur. Là, sur la droite, elle vient de voir dans le halo des phares une bête blanche qui les regardait. Aminthe freine et s’arrête. Le mouvement des essuie-glaces se ralentit. Elles scrutent l’agitation des branches dans le noir. C’est vrai que quelque chose bouge, ou quelqu’un. Et elles voient s’allonger la tête blanche d’une charolaise aux gros yeux éblouis qui tend le mufle sous la pluie. Ses pattes sont enfouies dans le miroir d’un large fossé plein d’eau.

– Je t’avais dit qu’on arrivait dans les marais ! clame Marie paralysée d’effroi.L’eau affleure en effet dans les canaux de chaque côté de la route. Des touffes de joncs les frangent, entre des frênes et des saules à l’écorce jaune dont le vent ploie les rameaux souples.

– Tu voyais le marais au milieu du bocage ! réplique Aminthe avec mauvaise foi.

– Je voyais qu’on était perdues. C’est ta faute ! insiste Marie qui éclate en sanglots.

– Pas plus ma faute que la tienne. Tu n’as pas été capable de m’indiquer la route ! Pourquoi n’as-tu pas pris le calendrier des PTT pour avoir une carte ?

– C’est toi qui as voulu passer par La Ferrière !

– C’est peut-être moi qui ait décidé les travaux autour de La Roche ?

– Qu’est-ce qu’on fait ? pleure Marie.

– Tu veux qu’on fasse marche arrière ? Et que la 4L tombe dans le canal ?

La vache tend toujours sa large tête aux cornes en lyre dans la lumière. Elle paraît bonne fille, sort la langue, meugle peut-être. Aminthe démarre lentement, les mains en haut du volant, la tête collée au pare-brise. Car avec la nuit et la pluie, la chaussée et les fossés se confondent. Des lentilles recouvrent l’eau, qu’on prendrait pour de l’herbe.

Le chemin tourne. Des embranchements de canaux plus larges partent des bas-côtés. La voiture cahote sur le chemin du marais pendant des kilomètres interminables. Les deux sœurs ne respirent plus. Marie serre sa poire de ventoline entre ses doigts. Enfin la voie semble s’élargir. Les frênes, les saules, s’écartent. Les phares éclairent une vaste étendue d’herbe, une haie taillée avec soin. Elles roulent toujours aussi lentement. Et dans l’ouverture d’un passage, elles croient rêver en découvrant une tour carrée à échauguettes et mâchicoulis, dressée toute seule au milieu de la prairie.

– Je la connais… murmure Aminthe.Le nom lui revient en même temps que les phares éclairent le panneau :

– Moricq !

1 commentaire:

Moustafette a dit…

Sais-tu que si elles avaient poussé un peu plus loin leur périple, elles passaient près de chez moi ! Je pensais aussi aux Wamps et j'ai aussi versé une petite larme. J'ai vu qu'il venait de sortir en poche.