vendredi 15 août 2008

L'Oeuvre sanglante du Seigneur




"Pourfendeur de nuages" Russell Banks. Roman. Actes Sud, 1998.

Traduit de l'américain par Pierre Furlan.





À l'aube du XXème siècle, quelque part dans un coin montagneux de Californie, un vieil homme se penche sur son passé. Contacté par l'assistante d'un historien et biographe renommé, le vieillard, après avoir opposé son refus, consent à coucher sur le papier les souvenirs de sa jeunesse.
Si le passé de cet homme semble si précieux au point qu'un illustre chercheur s'y intéresse, c'est parce que ce vieil ermite est le dernier survivant des fils de John Brown, le célèbre abolitionniste qui dédia toute son énergie à la lutte contre l'esclavage dans les années précédant la Guerre de Sécession.
Owen Brown va alors prendre sa plume pour raconter le destin de la famille Brown, et plus particulièrement – puisque c'est lui qui monopolise l'intérêt de l'historien – de la figure de son père, John Brown, qui mourra pendu en 1859 à Charlestown (Virginie) suite à sa tentative d'insurrection des esclaves et à la prise de l'arsenal de Harper's Ferry.
C'est ainsi qu'Owen Brown va nous faire pénétrer au sein de cette famille d'agriculteurs et d'éleveurs dont le père, patriarche et pierre angulaire du groupe, tient à régler la vie de la communauté selon les préceptes édictés par les textes bibliques.


D'une piété qui frise le fanatisme, John Brown incarne pour les membres de sa famille – mais aussi pour nombre d'autres personnes – une sorte de prophète dont les paroles et les idées semblent directement s'inspirer des Écritures. Cela lui vaut parfois d'être pris pour un pasteur, l'homme n'hésitant pas, d'ailleurs, à monter en chaire lors des offices afin de se lancer dans de longs sermons.
Owen Brown, ses frères et soeurs, sa belle-mère Mary, vivent sous la coupe autoritaire de cet homme qui tente de calquer sa vie sur celle des patriarches de la Bible. John Brown n'est cependant pas un tyran pour sa femme et ses enfants. Il tente seulement d'accorder les préceptes de sa foi avec les dures réalités de la vie de son époque, en ce milieu du XIXème siècle. Ce nouvel Eden qu'est alors l'Amérique du Nord, avec ses plaines fertiles, ses immensités boisées regorgeant de gibier, ne peuvent que lui inspirer l'idée qu'il existe en ce monde une Terre Promise, un endroit suffisamment vierge encore des péchés de l'espèce humaine, qui puisse permettre à des âmes pures et respectueuses des lois divines, de s'épanouir et de créer en ce monde un nouveau Paradis terrestre.


Mais ce tableau idyllique est obscurci par les pratiques observées dans les États du Sud, pratiques qui tendent à se propager dans les nouveaux territoires de l'Ouest : les pratiques de l'esclavage. John Brown ne se contente pas seulement de protester contre la traite des noirs, il souhaite participer activement à son éradication. Son action visera tout d'abord à s'établir près de la communauté de North Elba, communauté d'esclaves affranchis et d'anciens fugitif, afin de les aider et de les assister dans le travail de la terre.


Mais ce sera aussi dans l'extension et dans l'ouverture de nouvelles pistes pour l' « Underground Railroad » , le train souterrain, dénomination d'un vaste réseau de routes clandestines destiné à faire évacuer les esclaves fugitifs des États du Sud vers le Nord et le Canada.
John Brown bénéficie dans sa lutte de nombreux et célèbres soutiens, dont Ralph Waldo Emerson , Henry David Thoreau et Frederick Douglass.
En 1850, la promulgation d'une nouvelle loi sur les esclaves fugitifs – loi visant à pourchasser ceux-ci sur l'ensemble du territoire des Etats-Unis et à les punir, ainsi que toute personne convaincue de leur avoir porté aide et assistance – met le feu aux poudres et pousse John Brown à radicaliser son action.


Contre les chasseurs de primes et les agents fédéraux devenus les rabatteurs des marchands et propriétaires d'esclaves, Brown va recourir à la violence. Aidé par ses fils et par des proches, il va tout faire pour semer la terreur chez les partisans et les complices du système esclavagiste. Usant toujours d'une terminologie aux accents bibliques, John Brown va accomplir – quitte à faire couler le sang – l'oeuvre du Seigneur.
C'est cette lente progression de l'idéalisme vers la violence que va conter Owen Brown en couchant sur le papier ses souvenirs, souvenirs remontant jusqu'à la petite enfance au sein d'une fratrie dont le nombre de membres ne cesse de se modifier en conséquence des multiples naissances mais surtout du tribut prélevé par les maladies infantiles qui conduisent prématurément à la tombe les enfants de la famille Brown.
Owen grandit parmi ses frères et soeurs, sous la coupe du « vieux » – c 'est ainsi que le surnomment ses enfants – entre prières, étude, et travaux de la ferme. La vie est dure, les ambitions professionnelles du patriarche – qui s'est lancé dans le tannage des peaux, puis l'élevage de moutons et dans le commerce de la laine – l' ont mené vers une accumulation de dettes qui poussent la famille à vivre chichement et à déménager fréquemment.


De l'Ohio à la Pennsylvanie, du Massachussets à l'état de New-York, la famille Brown trouvera enfin où s'installer dans la chaîne des Adirondacks, près du mont TahawusLe pourfendeur de nuages » selon l'appellation des indiens iroquois) dans ce que John Brown appellera "Les plaines d'Abraham" , non loin de la communauté noire de North Elba, communauté créée par le philanthrope Gerritt Smith.
C'est là que la famille Brown va s'installer durablement et c'est à partir de là aussi que l'action de John Brown va prendre de l'ampleur, glissant insensiblement du militantisme abolitionniste pacifique à une radicalisation qui le conduira, lui et ses cinq fils, vers la lutte armée.



C'est donc le portrait de ce personnage hors du commun que nous dresse Russell Banks au travers des mémoires apocryphes d'Owen Brown. L'auteur nous avertit d'ailleurs, en préambule de son roman, que son ouvrage ne peut être considéré comme un roman historique mais plutôt comme une oeuvre de fiction. En effet, Russell Banks s'est réservé le droit de prendre quelques libertés avec les faits historiques propres à la personne, à l'action et à l'entourage de John Brown. S'il nous offre un portrait haut en couleurs de ce personnage hors du commun et peu connu en Europe, c'est surtout le portrait d'un père décrit par son fils qu'il nous livre ici.
C'est en effet par le regard d'Owen que nous découvrons la personnalité de John Brown, et l'on finit par se demander, une fois le livre refermé, qui de ces deux personnages est vraiment au centre de ce roman ? Est-ce le père, célèbre activiste entré dans l'Histoire ? Ou est-ce plutôt le fils, Owen, qui, bien que fasciné par l'image de ce père tout-puissant, au point de le suivre (et parfois de l'inspirer) dans sa folie meurtrière, ne cesse de s'opposer intérieurement à cette autorité paternelle qui pèse d'un si grand poids sur sa progéniture ?
« Pourfendeur de nuages » n'est donc ni un roman historique, ni une oeuvre de pure fiction. Ce roman se situe à la frontière de ces deux genres, empruntant tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Même si de nombreux personnages cités dans ce roman, ont réellement existé, Russell Banks s'est donné toute la latitude propre au génie du romancier pour imaginer, dramatiser, extrapoler ou embellir cet épisode de l'histoire des Etats-unis d'Amérique.


Il en ressort un roman flamboyant, une épopée lumineuse et dramatique traversée du souffle des grands espaces américains mais surtout par la figure exceptionnelle et monumentale de John Brown, figure qui ne manquera pas de nous rappeler que mince est la frontière qui sépare l'idéalisme du fanatisme.





John Brown

3 commentaires:

Laurence a dit…

Bonjour Pascal :)

J'avais été moi aussi frappée par la façon dont Russell Banks nous présente le personnage de John Brown et je partage complètement ta dernière phrase. Je crois d'ailleurs que c'est ce qui m'a le plus effrayée : sous la plume de Russell Banks, John Brown est un extrémiste dangereux et je trouve que l'auteur a très bien su mettre en avant la perversité de l'embrigadement religieux. Ce qui le "sauve" ici c'est la cause qu'il a choisi de défendre. Mais en lisant le roman je n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement avec un autre type de terrorisme religieux. Ce que Russell Banks nous avait d'ailleurs confirmé.
Le Pourfendeur de nuage est vraiment un très grand roman et je sais qu'il fera indéniablement partie des œuvres qui auront marqué ma vie de lectrice.

canthilde a dit…

Quel billet magnifique sur ce livre qui ne peut que marquer durablement ! Je l'ai lu pendant les vacances et je suis en train de rédiger ma note, qui sera moins détaillée que la tienne. Ce personnage de bon chrétien virant terroriste est passionnant. Le livre offre une analyse psychologique subtile sur une éducation trop stricte génératrice de folie.
En tout cas, c'est confirmé, Russel Banks est un grand pessimiste !

Pascal a dit…

Canthilde : J'attends ton billet avec impatience.