mardi 9 juin 2009

Faux et usage de faux




"Les falsificateurs" Antoine Bello. Roman. Gallimard, 2007.





Fraîchement émoulu de l'Université de Reykjavík, un diplôme de géographie en poche, Sliv Darthunguver se trouve confronté à un problème d'importance majeure : trouver un emploi.
La situation du marché du travail en ce début des années 90 n'est pas plus prometteuse en Islande que partout ailleurs dans le monde.

Alors qu'il s'apprête, sans grand enthousiasme, à accepter un poste d'adjoint du directeur export d'une conserverie située dans le nord du pays, son attention est attirée par une annonce d'offre d'emploi correspondant à sa formation.
Le cabinet d'études environnementales Baldur, Furuset & Thorberg recherche en effet un chef de projet.
Sans perdre une minute, Sliv se rend à l'adresse indiquée afin d'y déposer son Curriculum Vitæ dans l'espoir d'obtenir très rapidement un entretien.
Sa démarche va s'avérer payante car il va être immédiatement reçu par le responsable du recrutement et directeur des Opérations, Gunnar Eriksson. Celui-ci lui explique les activités du cabinet, activités consistant à monter des dossiers sur l'impact environnemental occasionné par la construction d'autoroutes, de barrages hydro-électriques et autres constructions nécessaires au développement économique.

Quelques jours plus tard, Sliv est engagé et se voit confier son premier dossier. Il s'agit de se rendre au Groenland afin de réaliser une étude sur la construction d'une station d'épuration dans la petite ville de Sisimiut, construction commanditée par le Parlement de l'État autonome.

Après deux mois passés dans les solitudes glacées du Groenland, Sliv revient à Reykjavík. Sa mission a remporté un franc succès mais un léger détail dans son rapport final ne cesse de le troubler : il semblerait qu'une erreur ait été glissée dans celui-ci. Cette erreur – Sliv va l'apprendre très rapidement – a été insérée volontairement dans le dossier par Gunnar Eriksson lui-même.
Déconcerté, furieux, le jeune homme va demander des explications à Gunnar qui va lui révéler froidement qu'il a fait exprès d'introduire cette erreur dans le dossier. Cette manœuvre est en fait le moyen qu'a trouvé Gunnar pour sensibiliser son auditeur à ce qu'il s'apprête à lui révéler.

Ce que Sliv va apprendre de la bouche de Gunnar va le stupéfier : le cabinet Baldur, Furuset & Thorberg est – comme de nombreuses autres firmes de par le monde – une couverture servant à dissimuler les activités d'une organisation secrète qui a pour nom C.F.R. Ce sigle de trois lettres signifie « Consortium de Falsification du Réel ». Ses membres se comptent par milliers et sont disséminés aux quatre coins du globe.
Les activités du C.F.R sont assez peu banales car comme l'indique le nom de cet organisme ultra-secret, elles consistent à modifier les données de la réalité du monde qui nous entoure.
Accomplissant un travail de fourmi, ses membres élaborent des scénarii qui, à plus ou moins grande échelle sont susceptibles de changer la face du monde. Leur tâche peut se concentrer indifféremment sur l'invention d'un obscur peintre de la Renaissance ou sur la découverte de nouvelles sources d'énergie susceptibles de bouleverser l'équilibre des marchés mondiaux. Tous les domaines des connaissances humaines sont ainsi « modifiés » par le C.F.R. : histoire, archéologie, arts, écologie, sciences sociales, zoologie, littérature, religion, génétique, physique, économie, etc...
Fasciné par cette étrange organisation qui influe sur le destin de l'humanité, Sliv va être intégré au C.F.R. avec pour mission, dans les premiers temps, d'inventer un scénario crédible mettant en scène les Bochimans du Bostwana menacés d'expulsion de leur territoire soupçonné de receler des gisements diamantifères.

Peu à peu, Sliv va gravir les échelons de cette mystérieuse organisation, se faisant même des amis fidèles au sein de l'organisation, comme la chaleureuse indonésienne Magawati et le colosse soudanais Youssef Khrafedine. Mais il aura aussi maille à partir avec la glaciale Lena Thorsen ainsi qu'avec l'inquiétant et redoutable Yakoub Khoyoulfaz, l'instructeur des Opérations spéciales.

Mais au final, quelle est la véritable motivation du C.F.R ? Pourquoi dépenser tant d'argent et d'énergie pour falsifier la réalité ? Quels sont les buts et les motivations ultimes des dirigeants invisibles qui président cette organisation ? C'est ce que Sliv et ses amis vont tenter de découvrir au cours de leur cursus au sein de l'organisation. Trouveront-ils une réponse ?

De l'élaboration de fausses archives de la STASI en passant par les raisons de la disgrâce d'Hernan Cortés par Charles-Quint après la conquête du Mexique, en passant par l'invention d'un poisson de la famille des scombridés susceptible d'extinction suite aux derniers essais nucléaires français dans le Pacifique-Sud lors du mandat de Jacques Chirac en 1995, jusqu'à la preuve de l'inexistence de la célèbre chienne Laïka lancée en orbite par l'U.R.S.S en 1957, Antoine Bello revisite dans « Les falsificateurs » de nombreuses pages de notre Histoire.
Il nous donne ainsi matière à réflexion sur notre appréciation du réel et sur les différentes manières dont il est possible d'altérer celui-ci.
Parabole sur le pouvoir de l'écriture ( les écrivains n'ont-ils pas été de tous temps les plus talentueux falsificateurs de la réalité ? ) le roman d'Antoine Bello nous exhorte à ne pas oublier non plus que – plus que jamais – les médias contemporains manipulent les consciences en travestissant les faits, servant ainsi les peu louables intérêts des puissances économiques, politiques et idéologiques qui régissent la planète.

Aussi addictif que la désormais célèbre trilogie « Millenium » de Stieg Larsson (Actes Sud), « Les falsificateurs » d'Antoine Bello nous entraîne dans un récit passionnant, jalonné de rebondissements et de révélations extraordinaires (mais à prendre pour ce qu'elles sont, c'est à dire une œuvre de fiction) dans lequel il arrive que les manipulateurs se trouvent parfois eux aussi manipulés.
Quant aux motivations secrètes du C.F.R, j'espère en apprendre un peu plus en lisant la suite de ce récit : « Les éclaireurs », parue également chez Gallimard (février 2009 – Prix France-Culture -Télérama).






5 commentaires:

larkeo a dit…

J'ai lu "Les Eclaireurs" Pas de quoi se relever la nuit pour casser trois pattes à un canard. Je n'ai pas lu le précédent mais on dirait bien que ça raconte la même chose en pas très palpitant ! Ne l'achète pas, je peux te prêter mon exemplaire si tu veux

Pascal a dit…

Larkeo : tu refroidis mon enthousiasme à propos de la suite de ce roman. Mais cependant je suis curieux d'en savoir plus, alors c'est avec plaisir que j'accepte ta proposition de prêt. Je te contacte bientôt par mail.
Merci.

keisha a dit…

Comme toi j'ai lu (très vite) les falsificateurs et espère emprunter la suite à la bibli. On verra si cela fait redite?

Anonyme a dit…

Je n'avais pas aimé le premier. Bonne idée de départ mais roman terne, assez mal écrit...
Bizarrement le second m'a séduite. Est-il meilleur ou me suis-je faite au genre, me laissant emporter par l'histoire. Je ne pourrais pas dire, pour être sûre que ce n'est pas une question de moment, de tournure d'esprit de ma part, il faudrait que je me recolle à la lecture du 1er mais hum.. bon c'est très rare que je relise un livre aimé, alors un qui m'a ennuyée :))!
Marie

Antoine Bello a dit…

Le troisième tome, Les producteurs, sort la semaine prochaine !