mercredi 11 novembre 2009

Le 2e Prix Landerneau # 4




"A l'angle du renard" Fabienne Juhel. Roman. Editions du Rouergue, 2009.

Il s'appelle Arsène Le Rigoleur, mais avec lui il ne faut pas se fier aux apparences. « Le Rigoleur, oui, mais pas rigoleur pour deux sous. » Et ceux qui s'essaieraient à le taxer de rigolo pourraient avoir à le regretter...


Agriculteur dans les Côtes d'Armor, Arsène Le Rigoleur entretient tout seul la ferme familiale depuis le décès de son père et le départ de sa mère vers un logement-foyer. Âgé d'une quarantaine d'années, il n'entretient de relation qu'avec Yvan, un autre agriculteur du coin, avec qui il déguste le cidre et joue parfois au scrabble lors des après-midi d'hiver.

Il a pour seul voisin le père Morvan, un vieux taiseux, veuf, dont les enfants sont partis depuis longtemps vivre et réussir leur carrière en ville.

Un matin, le père Morvan est retrouvé à sa table, mort de sa belle mort. La ferme du vieil homme est vendue et quelques temps plus tard vient s'installer une nouvelle famille, les Maffart, des bobos urbains en mal de chlorophylle. Le couple a deux enfants: Juliette, cinq ans, et Louis, huit ans.

Très vite, la petite Juliette va s'infiltrer chez Arsène et gagner son affection. La petite fille ne lâche pas d'une semelle le vieux garçon taciturne, avec qui elle découvre les tâches quotidiennes de la vie à la ferme.

Voir leur fille de cinq ans en compagnie d'un fermier célibataire n'est pas du goût des parents Maffart qui observent cette relation avec méfiance. Cette relation n'est pas non plus du goût de Louis, qui les épie sans cesse et qui, malgré les efforts d'Arsène, ne se laisse pas apprivoiser.

Pourtant, il voudrait bien, Arsène, devenir ami avec Louis. L'agriculteur est en effet fasciné par ce gamin qui l'observe avec hostilité. Pourquoi cette attirance ? Est-ce parce que ce gamin est roux ?

Arsène est en effet très attiré par tout ce qui porte cette couleur rousse. Est-ce en rapport avec la chevelure qu'arborait sa mère dans ses jeunes années, ou alors avec le pelage des renards, animal sauvage et familier des lieux, dont la présence a étrangement marqué le destin de la famille Le Rigoleur ?

Le renard semble en effet lié à cette famille et apparaît à chaque épisode crucial de l'existence des membres de celle-ci. À l'instar d' un animal totémique, il préside à la destinée de tous dans cette famille et apparaît mystérieusement lors de certains évènements, souvent dramatiques. Nous sommes en Bretagne, pays des intersignes, et il ne fait pas bon négliger les messages qu'ils nous transmettent.

Avec « À l'angle du renard », Fabienne Juhel nous dresse le portrait d'un de ces paysans bretons, taiseux et ombrageux. On découvre peu à peu, au fil d'un récit oscillant entre humour et angoisse les facettes méconnues de ce personnage qui dissimule de nombreux secrets. L'écriture, par moments quasi-célinienne, nous fait entrer de plain-pied dans l'univers intime du personnage principal, dont on ne sait s'il faut lui accorder sa sympathie ou au contraire la récuser. Écrit à la première personne, ce monologue dresse à petites touches la personnalité d'un homme apparemment sans histoires, nous le faisant par moments soupçonner du pire et suscitant chez le lecteur un sentiment de malaise et de défiance envers celui-ci.

C'est donc à un talentueux exercice que s'est livrée Fabienne Juhel en nous offrant ce personnage rugueux et fortement contrasté qui ne se laissera pas oublier de sitôt. C'est aussi toute une galerie de personnages qui gravitent autour d'Arsène Le Rigoleur, portraits de la population rurale contemporaine : agriculteurs désabusés qui jettent l'éponge et revendent leurs exploitations devenues impossibles à rentabiliser, voyant naître de leurs terres ces affreux lotissements où poussent comme des champignons clonés des pavillons sans âme, voyant les anciennes fermes reprises à bon compte par de riches citadins, bobos en 4x4, enflés de leur supériorité culturelle par rapport à une population établie ici depuis des siècles et qui, avec ses tracteurs bruyants et polluants, ses hangars de tôle et ses élevages peu agréables aux sensibles narines de certains, font maintenant mauvais effet dans ces paysages bucoliques. Qu'elle serait belle, la campagne, sans agriculteurs !



« À l'angle du renard » a remporté le Prix Ouest-France – Étonnants Voyageurs 2009.





1 commentaire:

Michel a dit…

Un bon cru du prix de cette année